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Le silence des Matriochkas, Anne Bassi (par Marjorie Rafécas-Poeydomenge)

Ecrit par Marjorie Rafécas-Poeydomenge , le Jeudi, 17 Décembre 2020. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman

Le silence des Matriochkas, Anne Bassi, Editions Bérangel, novembre 2020, 136 pages, 16 €

 

Une « petite fille mélancolique et solitaire » sommeille en Anouchka, cette avocate réfléchie qui ne comprend pas d’où vient ce « silence sournois qui la tourmente ». Selon la mythologie de notre société moderne, Anouchka devrait pourtant se sentir épanouie dans cette vie réussie et si bien rangée. Sa grand-mère Raïssa lui a appris à ne pas déranger et à faire plaisir sans se plaindre.

Mais sa mélancolie persiste et elle est convaincue que ce n’est pas la sienne, elle vient « d’un autre temps »… Rythmé par des chapitres qui sautent d’époque en époque, s’emboîtant comme des poupées russes entre Duvno-Paris-Berlin, ce roman captive et finit par délivrer son secret : la mélancolie n’est pas un hasard. Une croyance juive veut que les âmes qui n’ont pas accompli leur mission ne meurent pas. Les poupées russes ne sont-elles pas finalement la métaphore d’un héritage transgénérationnel, la collection d’âmes d’une même lignée transpercée par le même secret ?

La vie ordinaire, Adèle Van Reeth (par Marjorie Rafécas-Poeydomenge)

Ecrit par Marjorie Rafécas-Poeydomenge , le Jeudi, 03 Décembre 2020. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Gallimard

La vie ordinaire, Adèle Van Reeth, Gallimard, juin 2020, 187 pages, 16 €

 

« Pourquoi la vie possible est-elle plus séduisante que la vie ordinaire ? »

A mi-chemin entre le récit et l’essai, Adèle Van Reeth nous invite à poser un regard philosophique sur nos vies ordinaires, sur cette banalité du quotidien qui à la fois nous rassure et nous agace. L’ordinaire, cet étrange malaise nommé par Baudelaire « Anywhere out the world », ou encore ce sentiment visqueux si bien décrit dans La Nausée de Sartre, A. Van Reeth le confronte à la lumière de la philosophie américaine que l’on connaît peu en France. Ce livre est la possibilité d’une rare et délicieuse rencontre avec des philosophes américains atypiques et novateurs comme Ralph Waldo Emerson, Stanley Cavell, et Henry David Thoreau.

Le tête-à-tête chaleureux autour de sushis ordinaires entre Adèle Van Reeth et le philosophe Stanley Cavell rappelle l’ambiance loufoque des rencontres imaginées par Roland Jaccard dans Le Cimetière de la morale (PUF, 1995). Ces ambiances de cafés ou d’hôtels où le temps semble s’être arrêté pour laisser place à une discussion avec les plus grands esprits des siècles passés.

Ces séparations qui nous font grandir, Anne-Laure Buffet (par Marjorie Rafécas-Poeydomenge)

Ecrit par Marjorie Rafécas-Poeydomenge , le Jeudi, 08 Octobre 2020. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Ces séparations qui nous font grandir, Anne-Laure Buffet, éd. Eyrolles, mars 2020, 170 pages, 18 €

 

A chaque séparation, l’être humain ressent la perte d’un petit bout de soi. Ces séparations qui sont autant de deuils de soi-même. Oui, mais de quel « moi » s’agit-il ? Les séparations ne font-elles pas partie d’un long processus d’accouchement de soi ? Notre première séparation, nous la vivons à notre naissance : on est arraché du ventre de sa mère. Et pourtant, cette séparation laisse place à la vie. La vie démarre bel et bien dans la séparation. Ce livre d’Anne-Laure Buffet tente de transformer notre regard sur ces moments compliqués de la vie, qui sont autant de ponts nécessaires pour s’accomplir. Notre vie est un tissage de liens et de séparations pour nous aider à grandir.

D’ailleurs, cette première déchirure qu’est la naissance fait écho à un roman de cette rentrée littéraire (très ordinaire), La vie ordinaire d’Adèle Van Reeth :

« Je vais me séparer de toi. Toi qui n’as rien connu d’autre que l’intérieur de mon ventre, tu vas affronter l’air et l’espace. Tu vas sortir de moi ce sera le traumatisme initial ».

« Ta naissance sera une rupture ». « De cette distance naîtra notre rencontre ».

La Défense d’aimer, Domitille Marbeau Funck-Brentano (par Marjorie Rafécas-Poeydomenge)

Ecrit par Marjorie Rafécas-Poeydomenge , le Jeudi, 20 Août 2020. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, L'Harmattan

La Défense d’aimer, Domitille Marbeau Funck-Brentano, octobre 2019, 145 pages, 15,50 € Edition: L'Harmattan

 

La Défense d’aimer, titre repris d’une œuvre de jeunesse de Richard Wagner, donne le « la » de ce court roman : la passion amoureuse est-elle un philtre mortel ? Faut-il s’interdire ces élans d’illusions sublimes… mais si fragiles ? L’art n’est-il pas une plus douce consolation que la passion amoureuse ? Le récit se déroule en 1978 à Bayreuth, pendant le Ring de Wagner par Chéreau/Boulez. Cet univers wagnérien nous rappelle instantanément le dilemme Nietzschéen : Apollon ou Dionysos, la mesure ou au contraire l’exubérance. La musique de Wagner donne envie aux deux protagonistes, Domitille et Jean-Pierre, surnommé « Fasolt », de « s’égarer dans ce long crescendo où la musique fait grandir insidieusement le désir d’aimer ». Ce roman mêle la passion de l’opéra aux amours romantiques, rythmée par un style joliment poétique. C’est une alchimie qui se lit comme une partition musicale et philosophique. Comme mentionné au dos du livre, c’est l’histoire d’une « double passion amoureuse et lyrique ». Mais au fond ne s’agit-il pas de la même passion ? L’art tire sa puissance du fait qu’il transforme le chaos de la passion amoureuse en œuvre sublime.

Eloge indocile de la psychanalyse, Samuel Dock (par Marjorie Rafécas-Poeydomenge)

Ecrit par Marjorie Rafécas-Poeydomenge , le Jeudi, 09 Janvier 2020. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Eloge indocile de la psychanalyse, Samuel Dock, éditions Philippe Rey, septembre 2019, 431 pages, 20 €

 

Alors que la psychanalyse subit actuellement des assauts violents de la pensée conformiste, Samuel Dock nous offre un voyage sincère sous forme d’abécédaire palpitant sur cette « psychologie des profondeurs ». On en ressort tout ébouriffé et enthousiaste… Loin de sentir la naphtaline, Samuel revigore l’indocilité de la psychanalyse que l’on avait oubliée. Il y ressuscite l’inquiétante étrangeté qu’avait su créée Freud lors de sa théorie explosive et adoucit les querelles de chapelle (ou plutôt de divans) entre les freudiens, les lacaniens, les kleiniens ou les jungiens… Son essai refuse le catéchisme dogmatique, les remparts artificiels créés par les différentes obédiences psychanalytiques, disons-le franchement : l’élitisme abscons. Il libère la psychanalyse contemporaine de sa tour d’ivoire bourgeoise, en rendant la psychanalyse lisible et accessible, en prenant même le risque de se dévoiler lui-même.