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Ragtime, E.L. Doctorow (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 20 Octobre 2020. , dans Pavillons (Poche), La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, USA

Ragtime (1975), trad. américain, Janine Hérisson, 399 pages, 8,90 € . Ecrivain(s): Edgar Laurence Doctorow Edition: Pavillons (Poche)

 

Doit-on vraiment continuer à chercher le « roman américain » ? Ce fameux roman qui serait pétri de l’Amérique même, son histoire, sa folie, sa grandeur, sa violence ? La lecture de Ragtime est assurément l’occasion de se poser la question tant on a l’impression de le tenir dans les mains. L’épopée américaine du premier XXème siècle – celle de l’époque dite « belle » – se fait roman sous la plume corrosive, ironique, puissante de Doctorow. Une épopée en noir et blanc bien sûr tant la présence des esclaves et descendants d’esclaves a scandé d’épisodes sanglants et effroyables l’Histoire des États-Unis. C’est avec une finesse aiguë que Doctorow a choisi son titre, Ragtime, musique noire qui, durant des décennies du XXème siècle, a fait danser les Blancs. C’est le roman entier qui est écrit à ce rythme effréné, syncopé, haletant : Changements de temps dans la scansion des phrases, passages d’un thème à l’autre, d’une histoire à l’autre, d’un personnage à l’autre.

La Vache, Beat Sterchi (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 13 Octobre 2020. , dans En Vitrine, La Une Livres, Critiques, Cette semaine, Les Livres, Langue allemande, Roman, Zoe

La Vache (Blösch, 1983), Beat Sterchi, trad. allemand, Gilbert Musy, 471 pages, 22 € Edition: Zoe

 

Dans ce roman, point de guerre et de grands massacres comme l’Histoire nous en réserve régulièrement depuis toujours. Et pourtant il n’est question ici que de la Mort que l’homme porte en lui pour lui et pour les autres êtres vivants. Ce ne sont que des vaches ? Le cauchemar, sous la plume brûlante de Beat Sterchi, n’en est que plus terrifiant avec trois niveaux de lecture, l’un immédiat et déjà terrible, l’autre métaphorique et plus terrible encore, le dernier ontologique et ravageant.

Les flots de sang accompagnent les hommes comme ceux qui coulent dans leurs veines et, avec eux, la lâcheté, la faiblesse, le mépris, la misère de l’âme.

On peut lire ce roman comme un roman sur le monde rural, décortiquant avec réalisme la vie quotidienne des éleveurs laitiers et celle de leurs ouvriers agricoles, souvent issus de l’immigration espagnole ou italienne. L’étable, les déjections, les vaches malades, les vêlages difficiles, les temps de travail interminables avec le seul congé partiel du dimanche, la saleté, la solitude, constituent la scansion obstinée des jours qui suivent les jours.

Stoner, John Williams (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 06 Octobre 2020. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, USA, J'ai lu (Flammarion)

Stoner, trad. américain, Anna Gavalda, 380 pages, 7,60 € . Ecrivain(s): John Williams Edition: J'ai lu (Flammarion)

 

William Stoner est une sorte de prototype de l’anti-héros. Sa personnalité réservée, son ambition limitée, sa nature bienveillante et calme en font un personnage romanesque peu propice aux grandes envolées épiques. Et, en effet, ce roman n’a rien de l’épopée : les événements y sont d’une grande banalité, les rencontres peu colorées, les gens n’y sont guère extraordinaires.

Alors la question se pose : pourquoi et comment ce roman devient-il fascinant dans les mains du lecteur ? Parce qu’il ne faut pas s’y tromper : dans cette banalité d’une vie racontée, se niche… quoi ? La littérature. Par deux entrées, l’une est dans le talent narratif de John Williams, l’autre dans le basculement du personnage de Stoner qui – fils de paysans pauvres et petit étudiant en agronomie à l’université de Columbia-Missouri – va un jour, provoqué par un professeur de littérature lors d’un module de lettres – découvrir le dédoublement radical que propose l’œuvre littéraire, une sorte d’évasion de soi, d’élévation puissante qui propulse le brave garçon dans des mondes qu’il ne soupçonnait pas.

Aline, Charles-Ferdinand Ramuz (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 29 Septembre 2020. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Zoe

Aline, 165 pages, 10 € . Ecrivain(s): Charles Ferdinand Ramuz Edition: Zoe

 

La beauté épurée de ce roman atteint au plus profond de l’âme. Charles-Ferdinand Ramuz, immense écrivain Ô combien oublié de nos jours, a écrit ce bref roman en ses débuts littéraires. Dans cette époque, l’écrivain suisse produisait des œuvres d’une grande simplicité, des histoires dépouillées, dans un style qui ne l’était pas moins. Le résultat est ébouriffant. Imaginez un Giono sans la Provence, enraciné dans le Canton de Vaud. Un petit village sans nom, de rares habitants qui vivotent au quotidien et – c’est le sujet de ce roman – un drame d’amour.

Aline est une jeune femme un peu simplette qui vit avec sa mère. Elle est effrayée par tout, les gens, la vie. Comment imaginer qu’elle puisse un jour penser au sexe ? Et pourtant, c’est ce qui lui arrive quand le beau Julien Damon lui fait la cour. C’est le fils d’une bonne famille, riche (en tout cas pour ce pauvre village). La rencontre amoureuse n’a rien d’un érotisme brûlant. Jugez-en.

Les Bonnes Gens, Laird Hunt (Par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mardi, 22 Septembre 2020. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Babel (Actes Sud), Roman, USA

Les Bonnes Gens (Kind One), Laird Hunt, trad. américain, Anne-Laure Tissut, 241 pages, 7,80 € . Ecrivain(s): Laird Hunt Edition: Babel (Actes Sud)

Ginny est partie de la maison de ses parents pour rejoindre le Paradis. Avec l’homme qui est venu pour l’épouser, Linus Lancaster. Et sa vie sera la connaissance, longue et terrible, de l’Enfer. Lentement, comme dans une descente progressive au fond d’un gouffre, Laird Hunt nous plonge dans une histoire de peine, de douleur et de mort. C’est par la mort d’une petite fille que commence le roman. Et c’est par la mort d’une vieille dame que s’achève le roman. Il n’y a pas de place pour la lumière, pour l’espoir. Le malheur semble tellement être un destin, que les gens le vivent comme inévitable. La mort d’un bébé est ordinaire et les parents semblent la recevoir comme une fatalité. Hunt ne laisse paraître aucune émotion lors de l’accident fatal. A peine dite, la blessure est plus acérée, plus profonde.

« Le bébé s’était fait mal en tombant et quand je la sortis du puits elle était morte. Je la donnai à ma femme puis allai m’appuyer contre le flanc de la maison. Le bois était tout chaud du soleil de l’après-midi. Au-dessous du niveau de mon torse, tout était dégoulinant. Je savais que notre fille dégoulinait aussi. Elle s’était cogné la tête en tombant et avait une marque en forme de croissant au-dessus du sourcil. En me retournant, je vis que ma femme n’avait pas bougé. J’apercevais la jambe de ma fille, la peau toute tendre au-dessus de la petite bottine mouillée. Nous l’enterrâmes à côté du ruisseau ».