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Articles taggés avec: Gosztola Matthieu

Les nouveaux matériaux du théâtre, Dir. Joseph Danan, Catherine Naugrette (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Mercredi, 23 Septembre 2020. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Les nouveaux matériaux du théâtre, Dir. Joseph Danan, Catherine Naugrette, Presses Sorbonne Nouvelle, Coll. Registres, 2018, 181 pages, 21,50 €

Écouté religieusement par un Platon partageant avec Jacques Attali la plasticité d’une mémoire prodigieuse, Socrate, dans Ion, interroge ainsi un rhapsode : « Quand tu déclames à la perfection des vers épiques et frappes au plus haut point ceux qui te regardent, que tu chantes Ulysse sautant sur le seuil de sa maison, et, s’étant fait reconnaître par les prétendants, répandant les flèches à ses pieds, ou Achille s’élançant à la poursuite d’Hector ou l’un de ces passages qui suscitent la compassion, sur Andromaque, sur Hécube, sur Priam, as-tu alors toute ta raison, ou bien ne te sens-tu pas hors de toi ? et ton âme, inspirée par le dieu, ne croit-elle pas se trouver en présence des événements dont tu parles, qu’ils se déroulent à Ithaque, à Troie, et quel que soit l’endroit que décrivent les vers que tu déclames ? ».

Et Ion de répondre : « Quelle clarté je vois, Socrate, dans l’indication que tu me donnes ! Je vais te parler, vois-tu, sans rien dissimuler. En effet, chaque fois que je dis quelque chose qui suscite la compassion, mes yeux se remplissent de larmes ; mais, quand c’est quelque chose d’effrayant ou de terrible, la peur me fait dresser les cheveux et mon cœur se met à sauter ».

Marcel Proust, Croquis d’une épopée, Jean-Yves Tadié (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Jeudi, 17 Septembre 2020. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Marcel Proust, Croquis d’une épopée, Jean-Yves Tadié, Gallimard, novembre 2019, 384 pages, 22 €

Pourquoi ce titre, qui peut paraître étrange de prime abord, pour un ouvrage rassemblant dix ans de critique proustienne, éveillée par le hasard des commandes ou des envies ? « Un précurseur méconnu de la manière moderne d’écrire l’histoire », G. Lenotre (Théodore Gosselin), publia le premier volume de son cycle de douze volumes, « La Petite Histoire », sous le titre de : Napoléon, Croquis de l’épopée. Ce fut la « passion de mon enfance », confie Jean-Yves Tadié, avant d’ajouter : « C’est ce que je propose ici, au sujet de Proust, parce que l’écriture de La Recherche et le livre lui-même en furent bien une : des croquis de l’épopée ».

Il y a de très belles pages sur le rapport qu’entretint Proust avec la musique, Tadié évoquant notamment les différents modèles de la sonate de Vinteuil. Ce rapport était amoureux. Il faut par exemple se représenter l’auteur de Jean Santeuil, les yeux fermés, écoutant (cela se produira à plusieurs reprises), penché, au théâtrophone (« ce téléphone branché sur la scène des théâtres »), Pelléas et Mélisande. « La musique, pour le romancier, écrit joliment Tadié, réveille en nous le fond mystérieux de notre âme, inexprimable par les mots. S’adressant à l’inconscient, elle remonte à la patrie perdue de l’enfance, en retrouvant le temps de la communication antérieure au langage : elle parle comme l’amour le plus pur et comme le bonheur ».

« Je dis nous » : un choix de proses de Giono dans la Pléiade (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Mercredi, 09 Septembre 2020. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Un roi sans divertissement et autres romans, Jean Giono, Gallimard, Coll. Bibliothèque de la Pléiade, mars 2020 1360 pages

Vous vous souvenez du Hussard sur le toit ? « Avant qu’il crie : “Qu’avez-vous ? Pauline !” elle eut comme un reflet de petit sourire […] charmant et elle tomba, lentement, pliant les genoux, courbant la tête, les bras pendants. Comme il se précipitait à ses côtés elle ouvrit les yeux et fit manifestement effort pour parler, mais elle dégorgea un petit flot de matières blanches et grumeleuses semblables à de la pâtée de riz. Angelo arracha le bât du mulet, étendit son grand manteau sur l’herbe et y plia la jeune femme. Il essaya de lui faire boire du rhum. La nuque était déjà dure comme du bois et cependant tremblante comme des coups énormes frappés dans les profondeurs. Angelo écouta ces appels étranges auxquels tout le corps de la jeune femme répondait. Il était vide d’idées. Il eut seulement conscience que le soir tombait, qu’il était seul. […] Il tira alors le corps de la jeune femme, plus loin de la route, plus avant dans les buissons. […] Il tira les bottes de la jeune femme. Les jambes étaient déjà raides. Les mollets tremblaient. Les muscles tendus faisaient saillie dans la chair. De la bouche qui était restée emplâtrée du dégorgement de riz sortaient de petits gémissements très aigus.

Œuvres, Georges Duby en la Pléiade (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Vendredi, 28 Août 2020. , dans La Pléiade Gallimard, La Une Livres, Critiques, Les Livres, Histoire

Œuvres, Georges Duby, Gallimard, Coll. Bibliothèque de la Pléiade n°641, septembre 2019, édition de Felipe Brandi, préface Pierre Nora, 2080 pages, 72,50 € Edition: La Pléiade Gallimard

 

« Quand il trouve un fragment de pot sur le site d’un village déserté, le chercheur est au plus proche de la vérité », avance Georges Duby, avant d’ajouter : « Dès qu’il tente d’interpréter, il s’en éloigne. […] Que les amateurs de récits historiques ne perdent jamais cet élément de vue : ils sont toujours en face de la confession personnelle d’un historien, qui leur livre son émotion individuelle ressentie face aux traces du passé. Pas davantage ». En outre, ajoute l’historien dans un inédit datant de 1980, le témoin (que l’on pense à Lambert d’Ardres, à Guillaume le Breton, à Raoul Glaber, que l’on songe à tous les auteurs convoqués dans L’An mil), le témoin « n’est jamais neutre », quand bien même il le voudrait. « Sa propre culture déteint sur ce qu’il rapporte, et l’empreinte déforme d’autant plus que le témoin est savant ou croit l’être, et qu’il se mêle d’interpréter lui-même, dans la grande liberté que lui vaut le sentiment de dominer de la hauteur de sa science les objets culturels, fragiles, qu’il récolte ». En conséquence, tout document, y compris celui donnant le plus corps à une supposée neutralité (ainsi les chartes ou les inventaires), ne livre à l’historien qu’une représentation déformée, gauchie de la réalité.

Conclusion de la série des « Moments forts » (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Vendredi, 21 Août 2020. , dans La Une CED, Les Chroniques

L’on connaît surtout Berthe Morisot grâce à Manet, grâce aux portraits, gorgés d’une force inouïe, qu’il lui a consacrés, entre 1869 et 1874, dans une proximité due au mariage de Berthe avec Eugène, le frère du grand peintre. Émotion, lors de ma visite de l’exposition The impressionists and photography au musée Thyssen (Madrid). Dans la salle 7 intitulée « Portraits »*, soudain d’égale importance, côte à côte, et ce n’est que justice : une toile de Manet et une toile de Morisot.

De la peinture de Morisot sourd une douceur achevée. Mais, me remémorant cette affirmation des Guerilla Girls : « Being reassured that whatever kind of art you make it will be labeled feminine » (The Advantages of Being a Woman Artist, 1988, Londres, Tate Modern), il s’agit pour moi de questionner mon impression première. Morisot, un art féminin ? Féminisation, à n’en pas douter, renforcée par l’éducation raffinée et surtout par la beauté de la peintre au « poétique visage » (lettre de Puvis de Chavannes du 1er août 1873), considérée comme l’« un des plus beaux types de la femme française de la fin XIXe siècle » par Camille Mauclair qui, dans L’Impressionnisme, son histoire, son esthétique, ses maîtres (1903), lui accordera seulement deux pages et deux illustrations, au sein de son chapitre VII consacré aux « artistes secondaires de l’impressionnisme ».