Identification

Marcel Proust, Croquis d’une épopée, Jean-Yves Tadié (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 17.09.20 dans La Une CED, En Vitrine, Les Chroniques, Les Livres

Marcel Proust, Croquis d’une épopée, Jean-Yves Tadié, Gallimard, novembre 2019, 384 pages, 22 €

Marcel Proust, Croquis d’une épopée, Jean-Yves Tadié (par Matthieu Gosztola)

Pourquoi ce titre, qui peut paraître étrange de prime abord, pour un ouvrage rassemblant dix ans de critique proustienne, éveillée par le hasard des commandes ou des envies ? « Un précurseur méconnu de la manière moderne d’écrire l’histoire », G. Lenotre (Théodore Gosselin), publia le premier volume de son cycle de douze volumes, « La Petite Histoire », sous le titre de : Napoléon, Croquis de l’épopée. Ce fut la « passion de mon enfance », confie Jean-Yves Tadié, avant d’ajouter : « C’est ce que je propose ici, au sujet de Proust, parce que l’écriture de La Recherche et le livre lui-même en furent bien une : des croquis de l’épopée ».

Il y a de très belles pages sur le rapport qu’entretint Proust avec la musique, Tadié évoquant notamment les différents modèles de la sonate de Vinteuil. Ce rapport était amoureux. Il faut par exemple se représenter l’auteur de Jean Santeuil, les yeux fermés, écoutant (cela se produira à plusieurs reprises), penché, au théâtrophone (« ce téléphone branché sur la scène des théâtres »), Pelléas et Mélisande. « La musique, pour le romancier, écrit joliment Tadié, réveille en nous le fond mystérieux de notre âme, inexprimable par les mots. S’adressant à l’inconscient, elle remonte à la patrie perdue de l’enfance, en retrouvant le temps de la communication antérieure au langage : elle parle comme l’amour le plus pur et comme le bonheur ».

Mais c’est lorsque Tadié évoque le rapport qu’entretint Proust avec la peinture qu’il est à son meilleur, démontrant combien – dans la lignée de Reynaldo Hahn qui écrivit dans l’Hommage à Marcel Proust de La Nouvelle Revue française en janvier 1923 un article intitulé « Au Louvre avec Marcel » – « [l]e roman de Proust apparaît […] comme né de la peinture, écrit sur la peinture, et fait pour être lu en imaginant d’innombrables tableaux ». Lire La Recherche au Louvre, ou dans n’importe quel musée, qui est toujours une « maison où habitent seulement des pensées », ainsi que le remarque Proust en 1895, est jouissif.

Mais est plus jouissif le fait de lire Proust au bord d’un ruisseau. L’on comprend alors, comme l’a compris le poète Jaccottet dans La Semaison, que l’eau, « enfouissant ses miroirs », est « de la lumière qui s’enfonce dans la terre » ; « [a]insi le ciel s’enracine ». Mais est encore plus jouissif le fait de lire Proust au bord de la mer, ce qui nous permet de ne lever les yeux que pour, le regard embrumé, « regarder avec joie une zone bleue et fluide sans savoir si elle appart[ient] à la mer ou au ciel ». Lire Proust au bord de la mer, nous enseigne en creux Tadié, c’est faire sienne cette vérité proclamée par Elstir : « Il importe qu’on connaisse entièrement ses rêves pour n’en plus souffrir ». Car Proust songe comme Jung que la mer est la forme des rêves, autrement dit la forme de l’inconscient. Jung considère que « l’inconscient est une mer immense sur laquelle flotte la petite île du conscient », et Proust évoque, de frappante manière (l’on est saisi), « la mer d’irréel qui [l]e baignait encore tout entier ».

Voilà pourquoi Proust, lorsqu’il s’agit de mer, ne rêve que de tempêtes. Ouvrons Du côté de chez Swann : « Ces rêves de tempête dont j’avais été rempli tout entier, ne souhaitant voir que des vagues accourant de partout, toujours plus haut, sur la côte la plus sauvage, près d’églises escarpées et rugueuses comme des falaises et dans les tours desquelles crieraient les oiseaux de mer […] ». Ouvrons À l’ombre des jeunes filles en fleurs : « [D]ans le nom de Balbec, comme dans le verre grossissant de ces porte-plume qu’on achète aux bains de mer, j’apercevais des vagues soulevées autour d’une église de style persan ».

Voilà pourquoi l’évocation que fait Proust de la mer est souvent irréelle, comme la tempête à Penmarch de Jean Santeuil. « Sa description – analyse Tadié – comporte en effet beaucoup d’invraisemblances : le grand soleil qui l’éclaire, les pierres qui volent, les promeneurs qu’on attache entre eux, ceux qui marchent à quatre pattes et sont cependant projetés par le vent à des mètres de là. “La violence de tout devenait de plus en plus incroyable”, on reçoit des paquets d’eau à une lieue de la mer, “Jean vit, comme au commencement du monde après un combat de dieux, toutes les chaînes des Alpes qui s’installaient […]. Le soleil, donnant en ce moment, rendait éblouissants les glaciers de leurs cimes…” ».

L’autre intérêt majeur de cet ouvrage est de rappeler l’apport inaltérable qu’ont constitué, pour Proust et conséquemment pour son œuvre, les vers de Baudelaire. Lorsque Proust écrit, par exemple : « Avant de monter en voiture, j’avais composé le tableau de mer que j’allais chercher, que j’espérais voir avec le “soleil rayonnant” », il cite un passage de « Chant d’automne » : « J’aime de vos longs yeux la lumière verdâtre, / Douce beauté, mais tout aujourd’hui m’est amer, / Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l’âtre, / Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer ».

Selon Proust, Baudelaire est, avec Vigny (!), « le plus grand poète du XIXe siècle », celui qui a écrit « un livre sublime mais grimaçant, où la pitié ricane, où la débauche fait le signe de la croix, où le soin d’enseigner la plus profonde théologie est confié à Satan ». Baudelaire « trouve pour toutes les douleurs, pour toutes les douceurs, de ces formes inouïes, ravies à son monde spirituel à lui, et qui ne se trouveront jamais dans aucune forme, formes d’une planète où lui seul a habité et qui ne ressemblent à rien de ce que nous connaissons ».

Et si l’on trouve dans La Recherche cette phrase impardonnable : « Arbres, vous n’avez plus rien à me dire ! », c’est surtout parce que cela permet à Proust de rappeler combien il s’entretient, comme Baudelaire, avec « la nature et les choses muettes ». En cela, Proust est le cousin germain des enfants de « Mœsta et errabunda ». Il faut lire Proust en songeant aux fleurs, aux arbres, en essayant de « mimer au fond de [soi] le geste de leur efflorescence », Les Plaisirs et les Jours nous rappelant que « [n]ous avons beaucoup à apprendre de la tribu vigoureuse et pacifique des arbres ». De ces arbres qui nous « invitent à sympathiser avec une vie si antique et si jeune, si différente de la nôtre et dont elle semble l’obscure réserve inépuisable ». Une vie si antique, si jeune, et si fragile. Proust aurait-il évoqué les trois arbres d’Hudimesnil, près de Balbec, face auxquels le Narrateur connaît un moment d’extase, si son sommeil n’avait pas été hanté par les fantômes des grands jardins disparus ? « [L]e parc de Tivoli, dont la dernière incarnation est lotie en 1840, rappelle Tadié, le Champ-de-Mars amputé au début du XXe siècle, le parc Monceau réduit de moitié en 1860 ».

Il ne faut pas oublier que Proust est l’auteur de cette affirmation – redondante (se parant de toutes les formes possibles) dans son œuvre –, affirmation qui porte en elle un grand nombre des germes qui feront la putréfaction de notre révoltante et indigente contemporanéité : « [l]’homme est l’être qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu’en soi, et, en disant le contraire, ment ». Mais si Proust agace, il fascine plus encore, la fascination, suivant la formulation de Sartre dans L’Être et le néant, « ne pos[ant] pas l’objet fascinant comme terme ultime de la transcendance ; bien au contraire, elle est transcendance ». Si Proust fascine, c’est parce qu’il a, plus qu’aucun auteur avant lui (Joyce retiendra la leçon), fait sienne, sans la connaître (mais elle vient du profond des âges), cette assertion de Giono dans Pour saluer Melville : « L’œuvre n’a d’intérêt que si elle est un perpétuel combat avec le large inconnu. À moi à me construire mes compas et ma voilure ».

Chaque chapitre de Croquis d’une épopée, qu’il soit le texte d’une conférence, la communication d’un colloque, la préface à un ouvrage touchant à Proust, la préface à une édition de ses lettres ou de ses romans, chaque page de Croquis d’une épopée porte la trace de cette fascination éprouvée par Tadié. Fascination qu’il communique aisément à son lecteur, en parfait pédagogue.

Et si, en définitive, chapitre après chapitre, Tadié lève le voile sur quelques-uns des « trésors de vie quotidienne, analogues à ceux de la peinture flamande ou hollandaise que Proust aimait », qui seront ensuite déposés dans La Recherche, c’est pour rendre justice à cette affirmation de Contre Sainte-Beuve, dont on n’aura jamais fini de faire le tour : « Voici que les archéologues et les archivistes nous montrent que rien n’est oublié, rien n’est détruit, que la plus chétive circonstance de la vie, la plus éloignée de nous, est allée marquer son sillon dans les immenses catacombes du passé où l’humanité raconte sa vie heure par heure […]. Proche ou lointain, presque contemporain de nous ou antéhistorique, il n’est pas un détail, pas un entour de vie, si futile ou si fragile qu’il paraisse, qui ait péri ».

 

Matthieu Gosztola


  • Vu: 1474

A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

Lire tous les textes et articles de Matthieu Gosztola

 

Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com