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Articles taggés avec: Gosztola Matthieu

Les Moments forts (27) Toutânkhamon en visite à Paris (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Jeudi, 05 Septembre 2019. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

« La période à laquelle appartient la tombe » de Toutânkhamon [1] est, reconnaît Howard Carter [2], « à bien des égards, la plus intéressante de toute l’histoire de l’art égyptien ». Carter s’attendait donc à trouver des merveilles, lors de sa découverte (Louxor, Vallée des Rois, KV62). Il était loin, cependant – ce fut une « véritable révélation » –, « d’imaginer la vitalité étourdissante », laquelle ne pouvait que « bouleverser toutes les idées reçues », qui caractérisait certains des objets qu’il découvrit.

Le mot qui revient le plus, dans la bouche des spectateurs, lorsqu’une fois dans l’espace de l’exposition, après avoir subi les deux files d’attente puis les quatre minutes de présentation filmée obligatoires, on écoute l’alentour, c’est : « finesse ». Comment du reste s’exclamer autrement, face aux objets qui constituent le trésor de Toutânkhamon, face à leur suprême délicatesse ? Ce raffinement – extrême – « coexiste avec la douceur », affirme Anne Dufourmantelle, qui ajoute aussitôt : « C’est la manière dont le bois est sculpté, travaillé, la subtilité d’une couleur, le déroulé d’une courbe […]. La douceur semble incrustée dans le geste, déposée avec lui dans la matière. […] Il est dit, dans les textes, que le toucher devait avoir la douceur de la pluie et la finesse d’un cheveu d’enfant ». En cela, les objets bellement (beau clair-obscur) mis en valeur à la Villette – chacun d’eux – nous font irrémédiablement songer à cette tradition suivant laquelle il fallait cinq mille couches de laque pour faire un meuble à la cour royale de Pékin.

Ninfa dolorosa, Essai sur la mémoire d’un geste, Georges Didi-Huberman (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Mardi, 03 Septembre 2019. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Ninfa dolorosa, Essai sur la mémoire d’un geste, Georges Didi-Huberman, Gallimard, coll. Art et Artistes, mars 2019, 352 pages, 81 ill., 29 €

« [N]ous avons […] regardé les informations télévisées. Nous avons vu […] [d]es images de feu et de sang, de guerres et de souffrances humaines », écrit Georges Didi-Huberman.

Derrière (à l’origine de) ces images de sang. De feu. De guerres. De souffrances humaines, il est des hommes et des femmes. Parfois des enfants (cf. le génocide des Tutsis au Rwanda). Qui se sont approprié ces mots de La Nouvelle Justine, sans avoir jamais lu Sade, sans avoir eu besoin d’une attelle pour donner à l’efflorescence de l’obscur tout son mouvement ou (c’est selon) toute son immédiateté (et alors tout son maintien, toute sa souplesse) : « [Q]uel besoin l’homme a-t-il de morale pour exister content sur la terre ? [Il n’y en a qu’une :] celle de se rendre heureux, n’importe aux dépens de qui ; celle de ne se rien refuser de tout ce qui peut augmenter notre bonheur ici-bas, fallût-il même, pour y réussir, troubler, détruire, absorber absolument celui des autres. La nature, qui nous fit naître seuls, ne nous commande nulle part de ménager notre prochain : si nous le faisons, c’est […] par égoïsme : nous ne nous nuisons point, de peur qu’on ne nous nuise ;

Dépasser la mort, L’agir de la littérature, Myriam Watthee-Delmotte (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Jeudi, 29 Août 2019. , dans Actes Sud, La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais

Dépasser la mort, L’agir de la littérature, janvier 2019, 272 pages, 21 € . Ecrivain(s): Myriam Watthee-Delmotte Edition: Actes Sud

 

Si le réel de la mort est le plus grand impossible à signifier, ce n’est pas uniquement parce qu’il est ce que l’homme ne saurait, par essence, se représenter autrement qu’en étant secouru par les prestiges de l’imagination (cf. La Mort de Jankélévitch). Le réel de la mort a ce « statut » dans le sens où tout réel, quel qu’il soit, résiste à la signification. Comme le résume la psychanalyste lacanienne Colette Soler, « le réel est ce qui résiste à la symbolisation. Dès que vous avez un signifiant vous […] pass[ez] dans le symbolique ». Autrement dit : dès que vous avez un signifiant, vous êtes ailleurs.

Ce réel de la mort nous est irrévocablement, à terme, échu. Et cette conscience que nous avons de notre finitude, si paradoxalement elle ne nous ouvre pas – pour reprendre les termes de David Le Breton dans Déclinaisons du corps – « à la ferveur du monde », peut être synonyme de désolation. Stéphane Bouquet murmure dans Le mot frère : « Nous sommes des fragilités disposées dans la mort ».

Court vêtue, Marie Gauthier (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Mardi, 20 Août 2019. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Court vêtue, Marie Gauthier, Gallimard coll. Blanche, janvier 2019, 112 pages, 12,50 €

 

Barthes prévenait déjà en 1955, dans sa « Petite sociologie du roman français contemporain »* : « [L]es œuvres de l’esprit circulent très peu : sauf exception, un roman ne voyage pas à travers les différentes couches sociales, il ne dépayse pas, il ne choque pas, et chose encore plus grave, il ne se transforme pas. En somme, le roman ne va jamais trouver que son public, c’est-à-dire le public qui lui ressemble, qui est avec lui dans un rapport étroit d’identité. C’est là un trait grave, dans la mesure où l’on peut concevoir que la fonction de la littérature est précisément de présenter aux hommes l’image vécue de l’autrui. L’œuvre idéale est toujours une œuvre étonnante, et il faut dire que le cloisonnement des publics ne peut logiquement produire que des œuvres rassurantes ». Si nombre de romans contemporains répondent à cette conception, il est, heureusement, des exceptions. Au premier rang desquelles figure, en 2019, Court vêtue.

Rien n’est vrai que le beau, Œuvres choisies, Lettres, Oscar Wilde (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Jeudi, 11 Juillet 2019. , dans En Vitrine, La Une Livres, Critiques, Les Livres, Correspondance, Essais, Gallimard

Rien n’est vrai que le beau, Œuvres choisies, Lettres, mai 2019, trad. Henriette de Boissard, François Dupuigrenet Desroussilles, Jean Gattégno, préface Pascal Aquien, 1248 pages, 29 € . Ecrivain(s): Oscar Wilde Edition: Gallimard

 

« The first duty is to be as artificial as possible. What the second duty is, no one has yet discovered », ou encore : « Being natural is simply a pose, and the most irritating pose I know ». Wilde se voue au dandysme, qui l’amène (en grande pompe, mais aussi dans la ferveur du retrait) à faire se confondre le temps de sa vie et celui, comme indéfiniment prolongé, du sacre de l’artifice. Par la grâce de cet artifice (Huysmans l’a compris avec À rebours), l’être authentique peut composer son apparence au point de faire de lui-même l’analogon d’une œuvre d’art.

Mais cette apologie de l’artifice est surtout pour Wilde, peut-on penser, manifestation d’une pudeur. Ce faisant, l’auteur du Sphinx sans secret tait prudemment son obsession pour l’idiosyncrasie. Ouvrons-nous. Faisons-la affleurer. Belle cépée. Rilke fera sienne cette obsession, usant de ses armes propres : la poésie. Mais lorsque l’ouverture a surgi en nous, nous inscrivant en elle, ce n’est pas le jour qui survient. Le constat – fait par Wilde, fait par Rilke, fait par Pierre-Albert Jourdan – est alors le suivant : « Toutes choses […], si tu les travailles, ouvrent leur cœur de nuit absolue ».