Identification

Articles taggés avec: Gosztola Matthieu

Les moments forts (36) « L’histoire de Manon » de Kenneth MacMillan (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Lundi, 02 Décembre 2019. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

Ballet qui pourrait être celui de la commotion première.

Devant Manon et des Grieux, devant Aurélie Dupont et Roberto Bolle (captation en Blu-ray disponible ici), l’on se souvient – ne peut que se souvenir – de cette lettre-poème de Georges-Emmanuel Clancier, adressée à Arlette Brunel en août 1966 : « Autour de mon regard ton regard / Comme une lumière que je respire / Nos corps lancés hors du temps / Dans une danse profonde […] ». L’on est certes loin de la fêlure secrète que Svetlana Iourievna Zakharova dépose dans la perfection de ses mouvements – comme elle déposerait une graine, en un terreau d’une richesse sédimentaire inouïe. Quand bien même. Sans atteindre la virtuosité de flamand rose qu’elle déploya dans La Belle au bois dormant de Rudolf Noureev (1999), virtuosité si gracile qu’elle en devenait diaphane, laissant passer à travers elle la lumière – notre lumière –, sans atteindre la grâce sans apprêt par quoi était sacralisé le Sylvia de John Neumeier (2005), Aurélie Dupont met, dans l’expression, dans L’Histoire de Manon, la délicatesse joyeuse puis mélancolique que met Alina Cojocaru dans le mouvement, au sein du bouleversant Giselle de Marius Petipa.

Cahiers de prison (février-octobre 1946), Louis-Ferdinand Céline (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Vendredi, 29 Novembre 2019. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Cahiers de prison (février-octobre 1946), Louis-Ferdinand Céline, Gallimard, mai 2019, édition de Jean Paul Louis, Les Cahiers de la NRF, série Céline (n°13), 240 pages, 20 €

 

Céline : il y a des pages magnifiques, en lesquelles a infusé la clarté architecturale dont fait preuve Sawallisch dans son enregistrement de La Flûte enchantée de Mozart. Pages où le rythme de la langue sert une vision.

Ainsi Voyage au bout de la nuit, et cette réécriture de La Prisonnière de Proust* : « Question de la surprendre, de lui faire perdre un peu de cette superbe, de cette espèce de pouvoir et de prestige qu’elle avait pris sur moi, Sophie, de la diminuer, en somme, de l’humaniser un peu à notre mesquine mesure, j’entrais dans sa chambre pendant qu’elle dormait. C’était alors un tout autre spectacle Sophie, familier celui-là et tout de même surprenant, rassurant aussi. Sans parade, presque pas de couvertures, à travers du lit, cuisses en bataille, chairs moites et dépliées, elle s’expliquait avec la fatigue… Elle s’acharnait sur le sommeil Sophie dans les profondeurs du corps, elle en ronflait. C’était le seul moment où je la trouvais bien à ma portée. Plus de sorcelleries. Plus de rigolade. Rien que du sérieux.

Les moments forts (35) - « La Dame aux camélias » de Neumeier au Palais Garnier (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Lundi, 25 Novembre 2019. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Soit La Dame aux camélias, ballet en un prologue et trois actes inspiré du roman du même nom d’Alexandre Dumas fils (1824-1895), créé en 1978 par le Ballet de Stuttgart et entré au répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris en 2006. Pour qu’une chose soit sublime, dit Kant au chapitre XXV de sa Critique, il faut qu’elle révèle « une faculté de l’esprit qui surpasse toute mesure des sens » (Critique du jugement suivie des Observations sur le sentiment du beau et du sublime, traduction par Jules Barni, Librairie philosophique de Ladrange, 1846). Nous y aide le faste, auquel – par son maniérisme ardent, par un style néoclassique parfaitement abouti – donne corps le directeur du Ballet de l’Opéra de Hambourg (depuis 1973) et chorégraphe américain John Neumeier. Avec un sens de l’abondance (sa création paraît influencée par son impressionnante collection de souvenirs des Ballets russes, qui donne à Nijinski une place de monarque). Avec un sens de l’orfèvrerie aussi, auquel était sensible Hilaire-Germain-Edgar Degas (en témoignent ses Deux danseuses – 1874 – de la Courtauld Gallery à Londres) et qui semble définitivement acquis au chorégraphe depuis l’ensemble qu’il a conçu autour de l’œuvre de Bach*, au Festival d’Avignon, pour l’Opéra de Paris : Suite n°2 (1980), Suite n°3 (1981), La Passion selon saint Matthieu (1981) et Magnificat (1987).

Les Moments forts (32) Paul Lightfoot, Sol León et Hans van Manen au Palais Garnier (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Mercredi, 20 Novembre 2019. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

Première œuvre : Sleight of Hand. Chorégraphie, décors et costumes : Sol León et Paul Lightfoot. Lumières : Tom Bevoort. Musique : Philip Glass (le 2e mouvement de la Symphonie n°2). Sol León et Paul Lightfoot s’attachent à répondre au désir de Philip Glass (cf. Paroles sans musique, Philharmonie de Paris, coll. La rue musicale, 2017) : « J’aspirais à une musique très conceptuelle, alignée sur un théâtre, un art, une danse et une peinture eux aussi très conceptuels. Ma génération – Terry Riley, Steve Reich, La Monte Young, Meredith Monk, Jon Gibson et une douzaine d’autres compositeurs – écrivait et jouait de la musique pour le théâtre et la danse. Il s’était constitué une scène musicale qui, pour la première fois, égalait les univers de la peinture, du théâtre et de la danse. Le monde de la musique pouvait désormais proclamer : “Voici une musique qui accompagne l’art” ».

Anonyme, Le Classique des Poèmes/Shijing en la Pléiade (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Lundi, 18 Novembre 2019. , dans La Pléiade Gallimard, La Une Livres, Critiques, Les Livres, Asie, Poésie

Edition: La Pléiade Gallimard

 

[poèmes extraits de l’Anthologie de la poésie chinoise – Bibliothèque de la Pléiade –, dans une traduction de Rémi Mathieu, revue pour cette édition], Gallimard, coll. Folio bilingue (n°221), octobre 2019, 160 pages, 6,20 €

 

La barbarie. Partout. Rilke, à la fin des Élégies, emploie cette expression : « les infiniment morts », pour nous désigner. Déjà, Hölderlin, dans Hypérion, écrivait : « Les hommes de douleur / Chancellent, tombent / Aveuglément d’une heure / À une autre heure / Comme l’eau de rocher / En rocher rejetée / Par les années dans le gouffre incertain ». « Que peut faire la littérature face à la barbarie ? », s’interroge Javier Cercas, avant de murmurer : « Absolument rien ou presque rien […] ». Écoutons, par la voix de Moeris, cette déploration présente dans la IXe églogue des Bucoliques de Virgile : « Mais nos vers, Lycidas, valent au bruit des armes / Ce que vaut devant l’aigle un essaim de colombes ». « Que peut faire la littérature face à la barbarie ? », s’interroge Javier Cercas, avant de murmurer (nous ne l’avons pas laissé finir) : « Absolument rien ou presque rien, mais elle devrait œuvrer comme si elle pouvait faire absolument tout ».