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Penser à quelqu’un, Frédéric Worms (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Vendredi, 06 Mars 2020. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Penser à quelqu’un, Frédéric Worms, Flammarion, coll. Champs essais, avril 2019, 288 pages, 9,00€

 

« Dans tous les cas, [l]e “quelque chose” à quoi je pense peut […], même “absent” être tout aussi vital pour moi, et parfois plus, que le présent qui m’entoure », remarque Frédéric Worms. Les plus belles pages de son essai sont celles consacrées à l’amour. Béatrice Bonhomme écrit en l’un de ses recueils : « Tu étais inducteur de lumière, un morceau même de la lumière du jour. / Quand je recevais tes mots sur les lettres que tu m’écrivais, il y avait des fleurs blanches posées sur le papier ». « D’une manière générale, il est impossible de définir la pensée autrement que par une relation à quelque chose qui n’est pas là. Aucune philosophie n’y échappera », prévient Frédéric Worms. Penser à un autre que l’on aime, sans lui rendre compte de cette pensée, c’est écrire des lettres qui n’arrivent pas. Qui restent en suspens. Dans l’air du matin. Mais les fleurs blanches se posent quand même, dans l’alentour de l’autre, quand bien même cet autre à qui l’on pense n’aurait pas connaissance de l’envoi de blancheur, et de la floraison qui en a été le prélude, car il vit, cet autre – on le devine, on l’espère –, dans l’inaltérable parfum que ces fleurs blanches dégagent, insouciant et heureux devant tant de beauté retenue. Une beauté dont on n’est nullement responsable. Une beauté qui tient, toute, à ces fleurs à la blancheur de jeune mariée, qui délicatement baignent, lotus, dans l’eau du cœur. De notre cœur.

Les Moments forts (43) « Lady Macbeth de Mzensk » à Paris et à Athènes (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Mardi, 03 Mars 2020. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

Nécessité de l’opéra : « Le chant élargit / Et concentre / L’espace où il se livre », ainsi que l’écrit le poète Guillevic. « Il suffit / D’une absence de chant // Pour que notre dedans / Soit coupé du dehors ». « Quand le chant n’est plus là / l’espace est sans passion ».

Et richesse – extrême – de la composition de cet opéra (en quatre actes et neuf tableaux) créé le 22 janvier 1934 au Théâtre Maly de Leningrad : l’on y décèle des allusions (quand il ne s’agit pas de citations) aux œuvres de Beethoven, de Bach, de Mahler (dont Chostakovitch revendiquera l’influence), de Rimski-Korsakov, de Tchaïkovski, de Moussorgski (dont Chostakovitch orchestrera le Boris Godounov en 1939-1940). Sans oublier le Wozzeck d’Alban Berg, que Chostakovitch découvre lors d’une représentation à Leningrad en 1927 (quand bien même, voulant donner corps à son « symphonisme », il ne suivra guère Berg sur le chemin de l’atonalité et du dodécaphonisme). Du fait de l’acoustique, les récentes représentations de Lady Macbeth de Mzensk dans le nouveau bâtiment abritant l’Opéra National de Grèce ont pleinement rendu justice à cette richesse, à cette inventivité constante qui ne fait jamais fi des influences, nombreuses, par quoi s’affirme justement le nouveau.

Mes vies secrètes, Dominique Bona (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Vendredi, 28 Février 2020. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Mes vies secrètes, Dominique Bona, Gallimard, coll. Blanche, janvier 2019, 320 pages, 20 €

 

Pour les Grecs, les défunts sont ceux qui ont perdu la mémoire. A contrario, certains privilégiés, comme Tirésias ou Amphiaraos, conservent leur mémoire après le trépas. Afin de rendre immortel son fils Ethalide, Hermès lui accorde une « mémoire inaltérable ». Comme l’écrit Apollonios de Rhodes (Argonautiques, I, 463), « même lorsqu’il traversa l’Achéron, l’oubli ne submergea pas son âme ; et quoiqu’il habite tantôt le séjour des ombres, tantôt celui de la lumière du soleil, il garde toujours le souvenir de ce qu’il a vu ». Les autres défunts n’ont pas de mémoire. Si vous voulez leur (re)donner une mémoire – leur mémoire –, il vous faudra écrire leur biographie.

Mais attention, être biographe, c’est difficile. Très. Car il faut – sans cesse – prendre en considération ceci : le caractère composite de toute personnalité. Sa multiplicité caméléonesque et son changement incessant. Ses écarts, assumés ou non. Ses tensions. Ses contradictions. Comme l’écrit Claude Romano dans Être soi-même, une autre histoire de la philosophie, « [l]e désaccord est notre train d’être le plus ordinaire : ce que nous désirons, nous ne le désirons pas, ce que nous souhaitons, nous le redoutons aussi, ce que nous croyons, nous échouons à le croire ».

Les moments forts (42) « Le Don Giovanni » de Barenboïm à La Scala (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Mardi, 25 Février 2020. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

Aller à mille représentations d’un même opéra. Afin de suivre – aveuglément – l’adage de T. S. Eliot dans « Four Quartets » : « Nous ne cesserons pas d’explorer / Et à la fin de notre exploration / Nous arriverons où nous avons commencé / Et connaîtrons ce lieu pour la première fois ».

Les deux grandes forces de cette représentation (on passera sous silence l’inutilement abstruse mise en scène) : l’Ouverture, et, en Anna, Anna Netrebko, qui est, depuis ses débuts en 2002 au Mariinsky de Saint-Pétersbourg puis au Festival de Salzbourg, la plus grande chanteuse de son époque, comme Jonas Kaufmann est, pour beaucoup, le plus grand chanteur de notre époque. La soprano russe est la vocalité même : la vocalité parvenant à toucher de sa verticalité l’empyrée en chacune de ses fuyantes perspectives, du fait de la justesse et des nuances – innombrables – avec laquelle cette verticalité se déploie, ne cesse de se déployer.

La porte sans entrée, Approche du zen, Antoine Arsan (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Jeudi, 13 Février 2020. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

La porte sans entrée, Approche du zen, Antoine Arsan, Gallimard, avril 2019, 144 pages, 14,50 €

Ce livre de la collection Hors série Connaissance chez Gallimard semble être l’émanation, le parfum d’une citation de La Semaison du poète Philippe Jaccottet, comme si un essai pouvait être un parfum et une citation une fleur : « L’attachement à soi – écrit Jaccottet – augmente l’opacité de la vie. Un moment de vrai oubli, et tous les écrans les uns derrière les autres deviennent transparents, de sorte qu’on voit la clarté jusqu’au fond, aussi loin que la vue porte ; et du même coup plus rien ne pèse. Ainsi l’âme est vraiment changée en oiseau ».

« Un jour ou l’autre, remarque Antoine Arsan, dans un moment de silence et de paix – devant la profondeur d’un paysage –, nous avons tous fait l’expérience inopinée qu’un courant serein nous saisit, qu’il nous emporte dans un sentiment vague où se devine un peu de l’infini. Il semble qu’un vieux lien qu’on croyait disparu vibre encore, nous parviennent son écho assourdi, irrépressible et entêtant, et l’intuition qu’en nous quelque chose de souterrain répond soudain à l’universalité du monde. Et voilà justement qu’il nous appelle à lui, nous entraîne, ou bien nous nous figurons le rejoindre – nous ne nous appartenons plus : enlevés à nous-mêmes, nous voilà confondus, absorbés dans le Beau, comme s’impose une évidence, ou peut-être une vérité. Intime parousie où nous voulons déceler le divin ».