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Mes vies secrètes, Dominique Bona (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Vendredi, 28 Février 2020. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Mes vies secrètes, Dominique Bona, Gallimard, coll. Blanche, janvier 2019, 320 pages, 20 €

 

Pour les Grecs, les défunts sont ceux qui ont perdu la mémoire. A contrario, certains privilégiés, comme Tirésias ou Amphiaraos, conservent leur mémoire après le trépas. Afin de rendre immortel son fils Ethalide, Hermès lui accorde une « mémoire inaltérable ». Comme l’écrit Apollonios de Rhodes (Argonautiques, I, 463), « même lorsqu’il traversa l’Achéron, l’oubli ne submergea pas son âme ; et quoiqu’il habite tantôt le séjour des ombres, tantôt celui de la lumière du soleil, il garde toujours le souvenir de ce qu’il a vu ». Les autres défunts n’ont pas de mémoire. Si vous voulez leur (re)donner une mémoire – leur mémoire –, il vous faudra écrire leur biographie.

Mais attention, être biographe, c’est difficile. Très. Car il faut – sans cesse – prendre en considération ceci : le caractère composite de toute personnalité. Sa multiplicité caméléonesque et son changement incessant. Ses écarts, assumés ou non. Ses tensions. Ses contradictions. Comme l’écrit Claude Romano dans Être soi-même, une autre histoire de la philosophie, « [l]e désaccord est notre train d’être le plus ordinaire : ce que nous désirons, nous ne le désirons pas, ce que nous souhaitons, nous le redoutons aussi, ce que nous croyons, nous échouons à le croire ».

Les moments forts (42) « Le Don Giovanni » de Barenboïm à La Scala (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Mardi, 25 Février 2020. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

Aller à mille représentations d’un même opéra. Afin de suivre – aveuglément – l’adage de T. S. Eliot dans « Four Quartets » : « Nous ne cesserons pas d’explorer / Et à la fin de notre exploration / Nous arriverons où nous avons commencé / Et connaîtrons ce lieu pour la première fois ».

Les deux grandes forces de cette représentation (on passera sous silence l’inutilement abstruse mise en scène) : l’Ouverture, et, en Anna, Anna Netrebko, qui est, depuis ses débuts en 2002 au Mariinsky de Saint-Pétersbourg puis au Festival de Salzbourg, la plus grande chanteuse de son époque, comme Jonas Kaufmann est, pour beaucoup, le plus grand chanteur de notre époque. La soprano russe est la vocalité même : la vocalité parvenant à toucher de sa verticalité l’empyrée en chacune de ses fuyantes perspectives, du fait de la justesse et des nuances – innombrables – avec laquelle cette verticalité se déploie, ne cesse de se déployer.

La porte sans entrée, Approche du zen, Antoine Arsan (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Jeudi, 13 Février 2020. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

La porte sans entrée, Approche du zen, Antoine Arsan, Gallimard, avril 2019, 144 pages, 14,50 €

Ce livre de la collection Hors série Connaissance chez Gallimard semble être l’émanation, le parfum d’une citation de La Semaison du poète Philippe Jaccottet, comme si un essai pouvait être un parfum et une citation une fleur : « L’attachement à soi – écrit Jaccottet – augmente l’opacité de la vie. Un moment de vrai oubli, et tous les écrans les uns derrière les autres deviennent transparents, de sorte qu’on voit la clarté jusqu’au fond, aussi loin que la vue porte ; et du même coup plus rien ne pèse. Ainsi l’âme est vraiment changée en oiseau ».

« Un jour ou l’autre, remarque Antoine Arsan, dans un moment de silence et de paix – devant la profondeur d’un paysage –, nous avons tous fait l’expérience inopinée qu’un courant serein nous saisit, qu’il nous emporte dans un sentiment vague où se devine un peu de l’infini. Il semble qu’un vieux lien qu’on croyait disparu vibre encore, nous parviennent son écho assourdi, irrépressible et entêtant, et l’intuition qu’en nous quelque chose de souterrain répond soudain à l’universalité du monde. Et voilà justement qu’il nous appelle à lui, nous entraîne, ou bien nous nous figurons le rejoindre – nous ne nous appartenons plus : enlevés à nous-mêmes, nous voilà confondus, absorbés dans le Beau, comme s’impose une évidence, ou peut-être une vérité. Intime parousie où nous voulons déceler le divin ».

Les moments forts (41) La Belle au bois dormant de Noureev à Bastille (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Mardi, 11 Février 2020. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

Elle n’eust pas plutost pris le fuseau, que, comme elle estoit fort vive, un peu estourdie, & que d’ailleurs l’Arrest des Fées l’ordonnoit ainsi, elle s’en perça la main & tomba évanouie. La bonne vieille, bien embarrassée, crie au secours : on vient de tous costez ; on jette de l’eau au visage de la princesse, on la délasse, on luy frappe dans les mains, on luy frotte les tempes avec de l’eau de la Reine de Hongrie ; mais rien ne la faisoit revenir. Alors le Roy, qui estoit monté au bruit, se souvint de la prédiction des fées, et, jugeant bien qu’il falloit que cela arrivast, puisque les Fées l’avoient dit, fit mettre la Princesse dans le plus bel appartement du Palais, sur un lit en broderie d’or & d’argent. On eût dit d’un Ange, tant elle estoit belle : car son évanouissement n’avoit pas osté les couleurs vives de son teint : ses joues estoient incarnates, & ses levres comme du corail ; elle avoit seulement les yeux fermez, mais on l’entendoit respirer doucement : ce qui faisoit voir qu’elle n’estoit pas morte. Le Roi ordonna qu’on la laissast dormir en repos, jusqu’à ce que son heure de se réveiller fust venue.

Être soi-même, Une autre histoire de la philosophie, Claude Romano (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Jeudi, 06 Février 2020. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Être soi-même, Une autre histoire de la philosophie, Claude Romano [première édition], Gallimard, coll. Folio essais n°648, série XL, janvier 2019, 768 pages + 12 pages hors texte, 15,90 €

 

Stendhal a noté le 4 mars 1818 dans son Journal : « Je crois que pour être grand dans quelque genre que ce soit il faut être soi-même ». Mais, fût-elle nuancée par l’usage d’un modalisateur, une telle affirmation a-t-elle un sens ? Que signifie cette expression « être soi-même » ? N’est-elle pas absurde ? Oscar Wilde ironisait ainsi : « Be yourself, everyone else is already taken ». C’est que l’expression « être soi-même » est manifestement tautologique. Qui pourrait-on être d’autre que soi-même ? Or, le domaine de la tautologie n’est-il pas, si l’on en croit Wittgenstein, le domaine des expressions vides de sens (sinnlos) ? À partir du moment où être, c’est être nécessairement le même que soi (« no entity without identity », affirmait Quine), on ne voit ni comment il serait possible de parvenir à être soi-même, ni comment on pourrait échouer à l’être. En sorte que l’injonction paraît être une absurdité.