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Bonnes feuilles

La Toussaint, par Pierre Perrin

Ecrit par Pierre Perrin , le Jeudi, 22 Octobre 2015. , dans Bonnes feuilles, Ecriture, La Une CED

 

Pour ce jour sans couleur, sans espérance, on s’assemblait au village, propres, en habits du dimanche. Les cloches sonnaient le glas. On fêtait la mort. Bientôt, la solitude au coude à coude ébranlait le cortège.

Pour descendre au cimetière, un curé d’âge mûr, derrière la lourde croix que portait un enfant vêtu de blanc, psalmodiait du grégorien que les vieilles surtout, chevrotant le malheur, répétaient en chœur.

Passé les premiers rangs, on rêvait souvent. Certains osaient bavarder. La récolte bréhaigne, un veau crevé, les labours en retard, les bornes baladeuses... On s’était déjà tant démené dans la poussière de l’été.

Cependant près des portes, chacun se ressaisissait. Un silence incrédule envahissait la foule ; le sable seul, pioché de frais, crissait ; les branches des pins attiraient des corbeaux. Chaque famille fixait sa tombe.

Extrait de Histoire très horrificque, effroyable et espouvantable d’un entonnoir en plastique

Ecrit par Jakob Adrian Vogelsang , le Mercredi, 28 Janvier 2015. , dans Bonnes feuilles, Ecriture, La Une CED

 

C’était un cauchemar ! Jamais je n’avais fait pareil cauchemar, aussi puissant et délusoire qu’un film où deux années de vie intense auraient été distillées en une histoire torrentielle d’une durée de deux heures à peine. Un cauchemar, ce vieillard aux chairs pendantes et néanmoins lubrique, un cauchemar, cette vierge folle obsédée par les boyaux culiers chers à Villon, un cauchemar, ce petit singe immonde tout droit sorti d’un tableau de Goya.

Encore tout perturbé par les émotions éprouvées en rêve, je me levai, j’allai à la cuisine pour boire un peu d’eau. Je mangeai le reste d’un grand gâteau au chocolat, puis tous les biscuits que je pus trouver, et encore du pain et du fromage, des radis crus et des navets bouillis, enfin tout ce qui était mangeable à cent mètres à la ronde.

Gavé et abruti de nourriture, je pus m’endormir du sommeil des bienheureux.

Le lendemain matin, par curiosité, j’ouvris le tiroir où je rangeais l’entonnoir. Il n’y était plus. Je ne me laissai pas aller à des délires angoissés sur la réalité de mon rêve, de rigueur dans un scénario de film fantastique : je devais l’avoir jeté par mégarde dans les ordures, je m’en étais aperçu sans m’en apercevoir, et j’avais fabriqué ce rêve pour expliquer sa perte.

La douleur des bêtes, la polémique sur la vivisection au XIXe siècle en France, Jean-Yves Bory

Ecrit par Matthieu Gosztola , le Vendredi, 16 Mai 2014. , dans Bonnes feuilles, La Une CED

 

« La vivisection, résume Jean-Yves Bory, s’est constituée au XIXe siècle en pratique professionnelle. Suscitant un véritable engouement, elle n’a cessé de se développer jusqu’à devenir un paradigme institutionnalisé en 1880 ».

 

En quoi consistait la vivisection au XIXe siècle ?

 

Gluge

Professeur à Bruxelles

Enfonçait des aiguilles

Dans la tête de

Lapins

Journal - 2006 (extrait)

Ecrit par Philippe Derivière , le Vendredi, 04 Avril 2014. , dans Bonnes feuilles, Ecriture, La Une CED

Aujourd’hui, acheté un livre de Stifter que je glisse au fond de mon sac et emporte en promenade pour une halte dans un parc ou à la terrasse d’un café. Je me retrouve finalement au Nemour devant une petite table qui fait face à une glace où je me vois. Avant j’avais horreur de me voir, mais je constate que ce n’est plus le cas, à vrai dire mon image me plaît ou, mieux encore, elle me plaît comme elle est. J’ouvre le livre – il s’agit des Deux-Sœurs – et tombe aussitôt sous le charme. Stifter est un petit maître mais la simplicité et l’équilibre de son style me ravissent. Ecrire de cette manière – ou vivre de cette manière – est ce qui me convient le mieux. Un moment plus tard, arrivent deux hommes que je ne tarde pas à reconnaître, du moins l’un d’eux. Il s’agit de L.M., conseiller littéraire de la Comédie Française. Nous avons été amants pendant une brève période mais il feint de l’ignorer après avoir été remercié. On ne chasse pas un conseiller de ce rang. Je l’observe dans le miroir, ses cheveux sont gris, ses joues mal rasées mais son apparence demeure malgré tout élégante. Un peu confus, je ferme mon livre, quitte le Nemour et poursuit ma route sous un soleil encore très beau. Je ne voudrais pas donner un ton désinvolte à cette note. En vérité, la fin de la journée a été gâchée par je ne sais quel remords au souvenir de cette relation manquée, comme tant d’autres l’ont été par ma faute ou plus exactement mon aveuglement. De retour chez moi, je crois comprendre pourquoi je me retrouve seul encore maintenant.

L'Arabe et le vaste pays de Ô (Chapitre 10)

, le Dimanche, 08 Avril 2012. , dans Bonnes feuilles, Ecriture, Nouvelles, La Une CED

Je vis le premier l'Amérique mais je doute qu'elle ne m'ait jamais aperçu dans la foule des gens qui tombaient sans cesse du ciel. Je ne pouvais croire, lorsque je vis New York pour la première fois de ma vie, qu’une ville puisse être plus grande que la planète elle-même et brasser des univers entiers comme s’il s’agissait de petits quartiers chinois. Vue d’en haut, cette planète renvoyait mes angoisses religieuses à la taille des moeurs de quelques insectes ignorés. New York nous fit disparaître, moi, mon Allah, mes minarets, la foule de mes ancêtres qui pouvait tenir dans un seul bus et mes turpitudes supposées en un seul instant, et replaça mon épopée sur l’échelle de ses gratte-ciels pour mieux m’aider à comprendre ma bulle de savon. Nous allions atterrir mais la peur que j'avais des Américains était si grande et mes appréhensions si terribles, que je ne voulais ni ralentir, ni aller vers la terre, ni laisser tomber l'ancre, ni retourner chez moi les mains vides.

Ce fut à ce moment-là que commença ma chute loin de mon propre Dieu tel qu’il me fut transmis par les miens. Lorsque je lâchai la corde, la profondeur du désespoir de notre condition à tous me coupa le souffle : ma seule ressource était de retenir ma respiration et de voguer vers l'espoir d'une côte et sa trace espérée au bout de cette histoire. La vague qui revint sur moi m’ensevelit tout d’un coup, dans sa propre masse, à la profondeur de vingt ou trente pieds, je me sentais emporté avec une violence et une rapidité extrêmes à une grande distance du côté de la terre.