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L'Arabe et le vaste pays de Ô (chapitre 7)

Ecrit par Kamel Daoud , le Jeudi, 23 Février 2012. , dans Bonnes feuilles, Ecriture, Nouvelles, Ecrits suivis, La Une CED

Imaginez cette fois-ci un homme qui a peu vécu mais qui est vivant depuis très longtemps et dont le sort était un jeu amusant faute d’être un destin énigmatique : chaque fois qu'il s'endormait le soir, il se réveillait dans un autre monde que le sien, à l'intérieur d'une vie étrangère, parfois avec une femme à ses côtés, d'autres fois sous le toit d'un palais et parfois même sur les bords de la route crevant de froid et de faim. A la fois brigand affamé, savant isolé, négociant familier des géographies, bureaucrate vidé de lui-même, étudiant torturé par le flou du monde, veuf mais sans souvenir d’aucune femme, ascète confronté à un fruit offert...

Au spectacle de cet homme traversant les âges et les vies avec pour seul don, son sommeil, on pourrait penser que sa vie a été une fabuleuse aventure : il aura vécu mille vies au lieu d'une et connu mille mondes au lieu d’un.

J'étais donc comme cet homme : il y a eu des moments où j'ai lutté de toutes mes forces contre l'endormissement pour éviter de perdre une femme aimée et qui allait disparaître, un fils me ressemblant que je savais n'être qu'un moment, et un lieu de paix qui allait être replié comme un tissu à la fin du spectacle.

L'Arabe et le vaste pays de Ô (chapitre 6)

, le Samedi, 11 Février 2012. , dans Bonnes feuilles, Ecriture, Nouvelles, La Une CED

SIX.

Vous savez, on peut suspendre sa vie de la même manière que l'on se pousse vers le sommeil en ramant avec ses orteils : la meilleure manière de dormir très vite est de se souvenir de quelque chose, puis de laisser ce souvenir se souvenir d'autre chose et ainsi de suite. On sombre ainsi sans savoir qui dort ni même si l'on dort.

Avant de voyager vers l'Amérique et d'y perdre la foi dans un trou plus grand que le World Trade Center, j'étais un fervent croyant dont la religion avait commencé à l'éveil de la sexualité. Est-ce vrai ? Peut-être que non.

Je me souviens de cette sauterelle que j'ai longtemps regardée à l'âge de quatre ans, hésitant entre l'envie banale de l'écraser avec une pierre et la découverte de ce que pouvait être la culpabilité si je le faisais. Tout comme moi, elle était restée longtemps immobile, accrochée au mur blanchi à la chaux. La cour de la maison était vide et l'heure de la sieste avait endormi les adultes. Je me souviens que ce qui retint mon geste fut la peur de brûler dans cet enfer dont je venais de découvrir l’histoire terrible dans la petite école de la mosquée voisine où l’on m’envoyait apprendre le Livre sur des tablettes. Cette peur devait durer presque trente ans et finirait par se transformer en une sorte de corbeau sale se dandinant comme un estropié sur ma tête, me dictant mes actes.

l'Arabe et le vaste pays de Ô (chapitre 5)

Ecrit par Kamel Daoud , le Samedi, 04 Février 2012. , dans Bonnes feuilles, Ecriture, Nouvelles, La Une CED

Chapitre 5

Ma chute fut une merveille : je sentais mon turban se dérouler de plus en plus vite, s’allonger derrière moi comme une queue de comète en coton, faire le tour de la terre et s’étendre en longueur pour disparaître dans le cosmos comme une corde infinie, tendue vers un dieu noyé au fond de son oeuvre. Je sentais aussi ma robe claquer violemment dans le vent, coller le long de mes jambes maigres puis se déchirer comme une voile de navire et me laisser nu comme après un accouchement céleste. J’opérais quelques mouvements et jouais même à la cigogne en étendant les bras comme des ailes, tentant de donner l’allure d’un vol à une chute dure. Ma première pensée, au coeur même de la joie, fut celle-ci : « qui va me croire ? ». J’avais, pour une fois une belle histoire à raconter, mais à personne d’autre qu’a moi-même comme un prophète sans peuple.

La vérité est que l’île était déjà là, avant même que je ne m’y écrase, émergeant millimètre par millimètre depuis des années. Vue de haut, elle s’étalait autour de moi comme une onde mourante et je n’avais aucun instrument, aucune langue ni aucun moyen pour la situer aux autres. Je savais que je venais de franchir ce mur qui partage le monde en apparences et en nudité. Vous savez, cette ligne qui vous donne à voir le monde sur un écran et qui, une fois franchie, vous plonge dans l’étrange circuit des pèlerinages et des évanouissements.

L'Arabe et le vaste pays de Ô (chapitre 3)

Ecrit par Kamel Daoud , le Vendredi, 13 Janvier 2012. , dans Bonnes feuilles, Ecriture, Nouvelles, La Une CED

Trois


Lorsque je voyage par les airs, je n’ai jamais confiance. Je m’y sens beaucoup trop proche de Dieu et de son ciel pour ne pas être proche de la mort. « Lorsqu’on quitte le sol, on est certain de ne pas y revenir en un seul morceau », me disent tous mes ancêtres. C’est une loi que ressasse chaque indigène né dans ces sortes de pays qui n’ont pas inventé le transport par les airs, sauf pour les anges et les esprits. Je me rappelle que ce voyage-là était le plus long de toute ma vie : un voyage tellement long qu’il se devait de finir par une révélation, et lentement me transformer en pèlerin, en homme fortuné ou en marchand d’objets inconnus. C’était la première fois que je prenais l’avion pour traverser non seulement la terre, la mer mais aussi le temps : je partais vers l’Amérique, c’est-à-dire vers ce côté du globe où il fait jour pendant que sur les miens il fait nuit. Je sautais, en quelque sorte et scientifiquement, une journée entière dans les calculs de Dieu, et je pouvais déjà me perdre entre deux pages de son livre de comptes. Étiré à l’infini comme une lettre arabe qui ne veut pas fermer sa bouche, je glissais hors des doigts de Dieu et profitais de cette parenthèse des latitudes courbées pour échapper à sa loi du retour rectiligne, tracé entre le moment de la naissance et celui du repentir, face contre terre, les mains ouvertes pour illustrer le désarmement.

L'Arabe et le vaste pays de Ô (chapitre 2)

Ecrit par Kamel Daoud , le Lundi, 02 Janvier 2012. , dans Bonnes feuilles, Ecriture, Nouvelles, La Une CED, Maghreb

DEUX.


Deux façons de continuer cette histoire : ne rien dire et attendre que Vendredi crève d’immobilité après avoir mangé tous les oiseaux et tout le gibier de l’île, en l’imaginant se masturber comme un fou pour tenter de féconder les arbres ou les pierres et survivre à l’extinction de son ravissant prénom extrait d’une planète très proche du soleil comme son continent ; ou m’écouter, moi, vous raconter l’explication de son cas au XXIe siècle parce que ce Vendredi, c’est moi, même si je suis Arabe et que les îles ne sont plus que des intentions, des heures d’isolement accidentel, des ruelles dans certaines grosses villes, un fantasme d’homme blanc ou tout simplement une façon d’illustrer l’impossibilité de fuir sa condition.


Il reste qu’à vos yeux, un Arabe ne ressemble pas tout à fait à Vendredi : un Arabe n’aime pas la nudité, en veut presque à son corps et encore plus au corps de la femme, un Arabe peut occuper sa vie avec des prières et des ablutions et ne se promène jamais sans son Dieu juché sur son dos, qui lui répète qu’il est son préféré et que le meilleur moyen de répandre la vérité est de la jeter au visage des autres comme une aveuglante poignée de sable.