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Bonnes feuilles

L'Arabe et le vaste pays de Ô (Chapitre 9)

Ecrit par Kamel Daoud , le Dimanche, 25 Mars 2012. , dans Bonnes feuilles, Ecriture, Ecrits suivis, La Une CED


Coincé dans le vaste pays de Ô où je fais semblant de prier parmi la foule en ouvrant et fermant la bouche sans produire un seul son, je reste donc invisible pour vous. On imagine difficilement un Arabe seul dans une île : d'abord les îles n'ont jamais appartenu aux Arabes et cela parce qu'un Arabe est toujours avec son Dieu autour du cou, avec son verset favori au bout de la langue, sa cuvette d'ablutions. Les îles n'ont jamais intéressé les Arabes car elles étaient peut-être trop petites pour leur Dieu et n'offraient rien à leurs chevaux qui avaient besoin d'espace pour éclore comme le vent. Pourtant je suis bien un Arabe et je suis bien perdu dans une île inconnue, tracée à la main comme un Mandala pour me protéger du basculement majeur de ma race vers l’enfouissement et les charlatanismes faciles. Le voyage vers l’Amérique fut une épreuve pour ma nouvelle condition de paria : j’y connus une affreuse tempête tout comme un Robinson arabe parti voir le monde à partir de ses racines. De persistantes turbulences faisaient tanguer l’avion et chacun priait le Dieu de son enfance et retombait lourdement à genoux face à son totem. Moi, devant un Allah scrupuleux, et eux, face à des forces plus proches de leur raison ou de leurs satellites. Reste que la peur de l'Occidental, sa débandade, me firent encore plus peur que le tangage de l'avion et je me vis, un moment, coincé comme un traître entre ce que j'avais renié la veille et le courage que je ne pouvais avoir aujourd'hui.

L'Arabe et le vaste pays de Ô (chapitre 8)

, le Dimanche, 11 Mars 2012. , dans Bonnes feuilles, Ecriture, Nouvelles, Ecrits suivis, La Une CED

 

Quitter Dieu, en tombant d’un avion, est aussi difficile que de quitter une femme aimée mais avec la panique en plus et la rêverie en moins. Le jour, je regardais le monde en face comme on regarde un père qui vous a menti, mais la nuit, j’avais peur et je revenais prudemment vers mes croyances pour ne pas céder à la panique. Même aux heures les plus audacieuses de mon insoumission, je récitais mes prières avant de m’endormir dans le noir. Je le faisais au seuil des W.C, dans les maisons vides et aux premiers pas de la journée en allant vers mon travail. C’était ainsi : j’avais beau avoir raison, je n’en avais pas le courage final. J’étais cependant bel et bien piégé : sans issue, ni vers les miens, ni vers Le vaste pays de l’Occident. J’étais sur une île dessinée patiemment à la main mais presque jamais foulée du pied. Le comble ? Vous ne pouvez rien pour moi. Ni hier, ni aujourd’hui, ni demain. Sur l’île de sa cavale, le pauvre Vendredi ne devra son destin qu’au besoin insolent de son maître d’avoir autre chose à fréquenter que son propre écho. Robinson, dans ce cas-là, a été sincère : sa première histoire commence par une désobéissance parentale, la seconde par un naufrage et la dernière par son besoin de remplacer son perroquet sinistre, avant de nous servir son récit sur l’âme d’un Vendredi en attente du Salut et du pantalon.

L'Arabe et le vaste pays de Ô (chapitre 7)

Ecrit par Kamel Daoud , le Jeudi, 23 Février 2012. , dans Bonnes feuilles, Ecriture, Nouvelles, Ecrits suivis, La Une CED

Imaginez cette fois-ci un homme qui a peu vécu mais qui est vivant depuis très longtemps et dont le sort était un jeu amusant faute d’être un destin énigmatique : chaque fois qu'il s'endormait le soir, il se réveillait dans un autre monde que le sien, à l'intérieur d'une vie étrangère, parfois avec une femme à ses côtés, d'autres fois sous le toit d'un palais et parfois même sur les bords de la route crevant de froid et de faim. A la fois brigand affamé, savant isolé, négociant familier des géographies, bureaucrate vidé de lui-même, étudiant torturé par le flou du monde, veuf mais sans souvenir d’aucune femme, ascète confronté à un fruit offert...

Au spectacle de cet homme traversant les âges et les vies avec pour seul don, son sommeil, on pourrait penser que sa vie a été une fabuleuse aventure : il aura vécu mille vies au lieu d'une et connu mille mondes au lieu d’un.

J'étais donc comme cet homme : il y a eu des moments où j'ai lutté de toutes mes forces contre l'endormissement pour éviter de perdre une femme aimée et qui allait disparaître, un fils me ressemblant que je savais n'être qu'un moment, et un lieu de paix qui allait être replié comme un tissu à la fin du spectacle.

L'Arabe et le vaste pays de Ô (chapitre 6)

, le Samedi, 11 Février 2012. , dans Bonnes feuilles, Ecriture, Nouvelles, La Une CED

SIX.

Vous savez, on peut suspendre sa vie de la même manière que l'on se pousse vers le sommeil en ramant avec ses orteils : la meilleure manière de dormir très vite est de se souvenir de quelque chose, puis de laisser ce souvenir se souvenir d'autre chose et ainsi de suite. On sombre ainsi sans savoir qui dort ni même si l'on dort.

Avant de voyager vers l'Amérique et d'y perdre la foi dans un trou plus grand que le World Trade Center, j'étais un fervent croyant dont la religion avait commencé à l'éveil de la sexualité. Est-ce vrai ? Peut-être que non.

Je me souviens de cette sauterelle que j'ai longtemps regardée à l'âge de quatre ans, hésitant entre l'envie banale de l'écraser avec une pierre et la découverte de ce que pouvait être la culpabilité si je le faisais. Tout comme moi, elle était restée longtemps immobile, accrochée au mur blanchi à la chaux. La cour de la maison était vide et l'heure de la sieste avait endormi les adultes. Je me souviens que ce qui retint mon geste fut la peur de brûler dans cet enfer dont je venais de découvrir l’histoire terrible dans la petite école de la mosquée voisine où l’on m’envoyait apprendre le Livre sur des tablettes. Cette peur devait durer presque trente ans et finirait par se transformer en une sorte de corbeau sale se dandinant comme un estropié sur ma tête, me dictant mes actes.

l'Arabe et le vaste pays de Ô (chapitre 5)

Ecrit par Kamel Daoud , le Samedi, 04 Février 2012. , dans Bonnes feuilles, Ecriture, Nouvelles, La Une CED

Chapitre 5

Ma chute fut une merveille : je sentais mon turban se dérouler de plus en plus vite, s’allonger derrière moi comme une queue de comète en coton, faire le tour de la terre et s’étendre en longueur pour disparaître dans le cosmos comme une corde infinie, tendue vers un dieu noyé au fond de son oeuvre. Je sentais aussi ma robe claquer violemment dans le vent, coller le long de mes jambes maigres puis se déchirer comme une voile de navire et me laisser nu comme après un accouchement céleste. J’opérais quelques mouvements et jouais même à la cigogne en étendant les bras comme des ailes, tentant de donner l’allure d’un vol à une chute dure. Ma première pensée, au coeur même de la joie, fut celle-ci : « qui va me croire ? ». J’avais, pour une fois une belle histoire à raconter, mais à personne d’autre qu’a moi-même comme un prophète sans peuple.

La vérité est que l’île était déjà là, avant même que je ne m’y écrase, émergeant millimètre par millimètre depuis des années. Vue de haut, elle s’étalait autour de moi comme une onde mourante et je n’avais aucun instrument, aucune langue ni aucun moyen pour la situer aux autres. Je savais que je venais de franchir ce mur qui partage le monde en apparences et en nudité. Vous savez, cette ligne qui vous donne à voir le monde sur un écran et qui, une fois franchie, vous plonge dans l’étrange circuit des pèlerinages et des évanouissements.