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Bonnes feuilles

l'Arabe et le vaste pays de Ô (chapitre 5)

Ecrit par Kamel Daoud , le Samedi, 04 Février 2012. , dans Bonnes feuilles, Ecriture, Nouvelles, La Une CED

Chapitre 5

Ma chute fut une merveille : je sentais mon turban se dérouler de plus en plus vite, s’allonger derrière moi comme une queue de comète en coton, faire le tour de la terre et s’étendre en longueur pour disparaître dans le cosmos comme une corde infinie, tendue vers un dieu noyé au fond de son oeuvre. Je sentais aussi ma robe claquer violemment dans le vent, coller le long de mes jambes maigres puis se déchirer comme une voile de navire et me laisser nu comme après un accouchement céleste. J’opérais quelques mouvements et jouais même à la cigogne en étendant les bras comme des ailes, tentant de donner l’allure d’un vol à une chute dure. Ma première pensée, au coeur même de la joie, fut celle-ci : « qui va me croire ? ». J’avais, pour une fois une belle histoire à raconter, mais à personne d’autre qu’a moi-même comme un prophète sans peuple.

La vérité est que l’île était déjà là, avant même que je ne m’y écrase, émergeant millimètre par millimètre depuis des années. Vue de haut, elle s’étalait autour de moi comme une onde mourante et je n’avais aucun instrument, aucune langue ni aucun moyen pour la situer aux autres. Je savais que je venais de franchir ce mur qui partage le monde en apparences et en nudité. Vous savez, cette ligne qui vous donne à voir le monde sur un écran et qui, une fois franchie, vous plonge dans l’étrange circuit des pèlerinages et des évanouissements.

L'Arabe et le vaste pays de Ô (chapitre 3)

Ecrit par Kamel Daoud , le Vendredi, 13 Janvier 2012. , dans Bonnes feuilles, Ecriture, Nouvelles, La Une CED

Trois


Lorsque je voyage par les airs, je n’ai jamais confiance. Je m’y sens beaucoup trop proche de Dieu et de son ciel pour ne pas être proche de la mort. « Lorsqu’on quitte le sol, on est certain de ne pas y revenir en un seul morceau », me disent tous mes ancêtres. C’est une loi que ressasse chaque indigène né dans ces sortes de pays qui n’ont pas inventé le transport par les airs, sauf pour les anges et les esprits. Je me rappelle que ce voyage-là était le plus long de toute ma vie : un voyage tellement long qu’il se devait de finir par une révélation, et lentement me transformer en pèlerin, en homme fortuné ou en marchand d’objets inconnus. C’était la première fois que je prenais l’avion pour traverser non seulement la terre, la mer mais aussi le temps : je partais vers l’Amérique, c’est-à-dire vers ce côté du globe où il fait jour pendant que sur les miens il fait nuit. Je sautais, en quelque sorte et scientifiquement, une journée entière dans les calculs de Dieu, et je pouvais déjà me perdre entre deux pages de son livre de comptes. Étiré à l’infini comme une lettre arabe qui ne veut pas fermer sa bouche, je glissais hors des doigts de Dieu et profitais de cette parenthèse des latitudes courbées pour échapper à sa loi du retour rectiligne, tracé entre le moment de la naissance et celui du repentir, face contre terre, les mains ouvertes pour illustrer le désarmement.

L'Arabe et le vaste pays de Ô (chapitre 2)

Ecrit par Kamel Daoud , le Lundi, 02 Janvier 2012. , dans Bonnes feuilles, Ecriture, Nouvelles, La Une CED, Maghreb

DEUX.


Deux façons de continuer cette histoire : ne rien dire et attendre que Vendredi crève d’immobilité après avoir mangé tous les oiseaux et tout le gibier de l’île, en l’imaginant se masturber comme un fou pour tenter de féconder les arbres ou les pierres et survivre à l’extinction de son ravissant prénom extrait d’une planète très proche du soleil comme son continent ; ou m’écouter, moi, vous raconter l’explication de son cas au XXIe siècle parce que ce Vendredi, c’est moi, même si je suis Arabe et que les îles ne sont plus que des intentions, des heures d’isolement accidentel, des ruelles dans certaines grosses villes, un fantasme d’homme blanc ou tout simplement une façon d’illustrer l’impossibilité de fuir sa condition.


Il reste qu’à vos yeux, un Arabe ne ressemble pas tout à fait à Vendredi : un Arabe n’aime pas la nudité, en veut presque à son corps et encore plus au corps de la femme, un Arabe peut occuper sa vie avec des prières et des ablutions et ne se promène jamais sans son Dieu juché sur son dos, qui lui répète qu’il est son préféré et que le meilleur moyen de répandre la vérité est de la jeter au visage des autres comme une aveuglante poignée de sable.

L'Arabe et le vaste pays de Ô (chapitre 1)

Ecrit par Kamel Daoud , le Samedi, 24 Décembre 2011. , dans Bonnes feuilles, Ecriture, Nouvelles, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED


Nous commençons aujourd’hui la publication d’une nouvelle de Kamel Daoud. Elle est extraite du recueil intitulé « La Préface du Nègre », parue en 2008 aux éditions Barzakh d’Alger, que nous saluons et remercions pour leur autorisation. Kamel Daoud a obtenu le prix Mohamed Dib 2008 pour ce livre.

La Préface du Nègre. Ed. Barzakh Alger 2008. 151 p.


UN.


Imaginez un homme un peu basané, peut-être noir, nu comme il se doit pour un barbare des anciennes géographies piétonnes, – front en sueur, narines affolées – déboulant soudainement dans la Création à partir d'un trou d'abondance et de futilité comme il doit en avoir existé au commencement de cet univers. Avant que les hommes ne colmatent la fente par des récits et des tombes d'ancêtres insistants.

Suites à Miami (1)

Ecrit par Jean-François Chénin , le Samedi, 15 Octobre 2011. , dans Bonnes feuilles, Ecriture, Chroniques Ecritures Dossiers, La Une CED

Bonnes feuilles


A Miami, j’ai pris le parti du quotidien, au fil de l’eau et des flyovers, en roue libre, attentif, amusé, réservé, en embuscade, avec méthode : balancer sur le mot à mot, avancer sur des phrases retournées, détournées, retenues, remonter à temps, respirer. Délier la main qui écrit. Je dispose de ce temps libre de l’esprit entre mille choses à faire. J’ai du papier, un crayon et je m’arrête en bord de route ou en bord de table, j’occupe les lieux de mes visions et, à l’arraché, entre deux regards, je plonge à traits tendus dans le ciel qui s’effile immensément autour de moi. J’ai des impressions fugitives d’histoires qui ne sont pas les miennes et qui, pourtant, me concernent. Je m’arc-boute à l’à-pic de mon instinct pour penser qu’ici, à Miami, des mondes se défont les uns contre les autres, les uns dans les autres et que, foin du résultat, il en restera ce que l’on en a aimé y compris dans la détestation que ces mondes suscitent. Mes amis me le rendent bien qui ne m’invitent plus. Mais chaque jour je passe un pont et, dans cette élévation douce vers le vide du ciel, je comprends les raisons de mon choix : respirer chaque fois que je tombe du ciel, respirer et me relever.