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Les travaux et les jours (extraits), par Ivanne Rialland

Ecrit par Ivanne Rialland 14.02.18 dans La Une CED, Bonnes feuilles, Ecriture

Les travaux et les jours (extraits), par Ivanne Rialland

 

 

La mère

Assise poliment sur le canapé de cuir, son assiette à dessert posée sur ses genoux serrés, elle tâche de briser la pâte dure de la tarte avec le côté de sa fourchette, tout en balayant du regard le cercle des parents assemblés autour de la table basse. Du fond de l’appartement parviennent les cris excités des enfants. Sans être chaleureuse, l’atmosphère est cordiale, et chacun y va de son anecdote sur sa descendance, qui s’agite là-bas, dans les chambres des fils de la maison. On sourit, amusés, complices. Les plaisanteries fusent, qui manifestent chez certains une camaraderie ancienne qu’elle contemple à légère distance.

Ils sont sûrs d’eux et fiers de leur progéniture : leurs enfants dorment bien la nuit, ne tombent jamais malades, adorent les légumes verts. Leurs familles traversent la vie comme un paquebot sur l’Atlantique, protégées de tout grain par l’assurance parentale, tandis qu’elle a, pour sa part, l’impression tenace de se débattre dans les filins d’un catamaran aux trop hautes voiles – et elle pense à l’époque lointaine où petite fille, elle regardait Thalassa dans le salon de ses parents : les visages rouges fouettés d’embruns, le sommeil entrecoupé, toujours que le qui-vive. De l’autre côté de la table basse, derrière de grandes lunettes, elle attrape le regard d’yeux cernés à l’égal des siens, en ce dimanche de début de printemps. Tout autour de cette table, d’ailleurs, les yeux sont battus, pochés, les paupières froissées, la vie n’étant pas si douce même aux paquebots transatlantiques. Mais la femme aux grandes lunettes a aussi un sourire, un peu de travers, une position des mains – l’une glissée entre les genoux, l’autre tenant une assiette vide dont elle semble ne savoir se débarrasser – une inclinaison du dos, qui disent un léger malaise, un manque d’aisance – quelque chose de spirituellement dégingandé. Et le rire fuse, brusque, anguleux et sincère, elle se tourne d’un côté, de l’autre, multiplie les questions, en gardant pourtant ce léger arrondi des épaules, comme une trace d’adolescence. Elle a quoi, trente-cinq, quarante ans, la femme aux grandes lunettes, et ses montures à la mode, irrésistiblement, font penser à celles qui mangeaient dans les années quatre-vingt-dix leurs visages d’adolescentes, marquant des nez qui avaient encore la douceur de l’enfance. Et elle, de l’autre côté de la table basse, elle la regarde, la femme aux grandes lunettes, avec ce même désir déjà résigné, cette même nostalgie, qu’à douze ans, qu’à treize ans, quand une amie possible était si visiblement déjà prise, attaché par mille liens à un groupe pour elle impénétrable, et c’est presque comme une autre vie qui passe sous son nez, devant ses yeux, autour de la table basse, à l’écoute des cris des enfants.

 

Album de famille

C’est une jeune fille de douze ou treize ans assise sur un rocher. Elle tient ses genoux entre ses bras, les chevilles légèrement croisées, la tête détournée. Sa lèvre est un peu boudeuse, ses cheveux blonds rabattus sur son front par un vent qui fait deviner la mer, quelque part en contrebas. Le ciel est du bleu des vacances. Ses jambes ont encore la maigreur de l’enfance et le tee-shirt dévoile une épaule aiguë. Sur la photo, elle ressemble à la jeune fille qu’a été sa mère sans pourtant faire deviner la femme qu’elle sera. Elle, comme de toutes les photos prises à cet âge, elle n’en gardera qu’un souvenir rancunier et boudeur, jusqu’à que, quelques dizaines d’années plus tard, elle ne puisse enfin percevoir la grâce de ce corps ébauché et de ce ciel bleu. Mais ce sera qu’alors elle aura oublié le cœur et l’âme de cette jeune fille aux genoux pointus et aux blonds cheveux.

 

Actualités

Rougeaud, casqué de cheveux blond vénitien, la tête tournée de côté et les mains légèrement soulevées au-dessus d’un pupitre muni d’un micro, il a l’air satisfait de qui vient de placer un jeu de mots salace dans un dîner mondain. En arrière-plan, derrière un pupitre identique, une dame dont le brushing évoque un vieux soap américain. L’air atterré de qui assisterait au susdit dîner. Cocasserie du théâtre politique qui en France au même moment aligne pour jouer au jeu des sept erreurs sept messieurs en costume gris et cravate rouge, et une dame très maquillée.

Tout là-bas le monsieur devient président américain. On s’étonne, on s’inquiète, on déplore, on analyse et ranalyse, pierre qui roule et tant va la cruche à l’eau, la parole du caillou fait une terne perle. El condor passa. Le con dort par là. Tout s’estompe et s’enfonce dans le bruit des paroles.

Dans son coin, un tout petit garçon auquel on ne pensait pas s’exclame : moi, je construirai une échelle ! Il pense au mur que le monsieur voudrait construire là-bas au pays des Indiens. Il passe le mur, il revient, le monsieur est bien eu. Joyeuse graine d’anarchiste dont la voix claire dissipe un moment le triste brouillard du temps.

 

Le grand-père

Les voix font autour de lui un brouhaha indistinct. Dans cette grande tablée du repas de famille, les conversations trop rapides s’entrecroisent et l’embrouillent. Un sourire crispé sur les lèvres, il feint une attention dont il a de plus en plus irrésistiblement envie de s’exempter. De temps à autre, le regard insistant, une question répétée l’obligent à s’arracher à lui-même. Il s’applique à répondre autant que l’autre s’applique à écouter, hochant la tête avec les yeux écarquillés comme si ce n’était pas son ouïe, mais son image qui s’était brouillée, et qu’il était un peu flou sur les bords. Il aurait lui plutôt l’impression de gagner en contours ce qu’il perd en substance, à voir les angles étranges que ses doigts s’efforcent à dessiner tandis que sa paume prend les allures d’un morceau de bois flotté. Flotté, flottant, balloté, son esprit roule parmi les éclats de voix et les rires, et son corps, lui, pesant, souffrant, vieille bernicle sur son rocher balayé par la mer. Dans la splendeur du jour qui transperce les fenêtres, il noie son regard pâli par les ans, puis s’évade décidément de l’autre côté de la vitre, et suit le manège des mésanges et des moineaux sur les branches basses du pommier du jardin. Alors le vacarme des voix s’étouffe et il entend, aussi distinctement que dans sa prime enfance, leurs pépiements.

 

Ivanne Rialland

 


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A propos du rédacteur

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Rédactrice


Ivanne Rialland est écrivain et chercheur.

Elle travaille notamment sur l'écrit sur l'art au XXe siècle et sur le récit surréaliste.

Agrégée de lettres, elle enseigne à l'heure actuelle à l'université de Versailles-St Quentin en Yvelines.


Elle a publié deux romans chez Alexipharmaque, C (2009) et Pacific Haven (2012)