Lecture au carré
Je commencerai ma chronique sur les Suites chromatiques de Jacques Sicard en m’appuyant sur ce que j’ai été comme lecteur de cet ouvrage sobre, bien écrit et qui permet le rêve, chose qui échappe à la conscience de l’auteur, le dépasse. Et cette position est celle que j’appelle du lecteur au carré dans laquelle j’oscillais sans cesse devant ces dix fois dix suites de courts textes, auprès desquels le liseur est rendu actif, vigilant, éveillé. Qu’il s’agisse de musique, de peinture ou de cinéma, toujours le poème de Jacques Sicard sollicite une sorte d’inquiétude (d’intranquillité serait peut-être un meilleur mot), d’inconfort propre à convoquer la culture mienne pour suivre à la fois ce que le poème décrit et vise, grâce à une espèce de décalage. Oui, un instant d’adaptation. Une musique du poème qu’il faut synchroniser. Ainsi, je ne sais si j’ai lu un témoignage devant une œuvre soumise à la cadence du poème, ou si je me suis trouvé devant un poème-œuvre en soi. Quel chemin suivre dans le tableau, dans la diégèse de tel autre film, à quel moment franchit-on avec l’auteur le scat de la suite chromatique pour s’abîmer dans ce poème devenu musique ? Le lecteur est ainsi dans une position oblique, décentrée, distanciée à la manière peut-être de l’acteur brechtien, qui prend distance dans son jeu d’acteur.