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Samuel Beckett, Lettres II, Les Années Godot (1941-1956)

Ecrit par Jean-Paul Gavard-Perret , le Mardi, 08 Décembre 2015. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Correspondance, Gallimard

Samuel Beckett, Lettres II, Les Années Godot (1941-1956), novembre 2015, 768 pages, 54 € . Ecrivain(s): Samuel Beckett Edition: Gallimard

 

Beckett et les dégueulades

Avant la publication du premier tome des Lettres (1929-1940) de Beckett, peu de lecteurs soupçonnaient la richesse d’un tel corpus. Pourtant dans une lettre capitale de 1937 écrite en allemand, l’auteur y exprimait déjà son insatisfaction à l’égard de la langue : « De plus en plus ma propre langue m’apparaît comme un voile qu’il faut déchirer afin d’atteindre les choses (ou le néant) qui se trouvent au-delà. Étant donné que nous ne pouvons éliminer le langage d’un seul coup, il ne faut rien négliger de ce qui peut contribuer à le discréditer ». Et l’auteur d’ajouter : « Y aurait-il dans la nature vicieuse (viciée) du mot une sainteté paralysante que l’on ne trouve pas dans le langage des autres arts ? ». C’est parce qu’il n’existe pas de raison valable à ce déchirement dans le voile de la langue que Beckett ne cesse de s’y atteler dans son œuvre. Ses lettres écrites parfois au dos d’invitations ou sur des pages de carnets déchirés s’en font l’écho de manière cavalière puisque Beckett lui-même se reproche des missives qu’il nomme ses « dégueulades ».

Moi aussi, Ariane Dreyfus

Ecrit par Jean-Paul Gavard-Perret , le Jeudi, 03 Décembre 2015. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Poésie

Moi aussi, Les Découvreurs, 2015, 126 p., 12,70 € . Ecrivain(s): Ariane Dreyfus

 

Ariane Dreyfus : Hantises de l’être

Ariane Dreyfus avec ses touches lumineuses au rythme des battements du cœur, du corps à l’aune de l’altérité, inaugure chez Les Découvreurs une nouvelle collection, « Voix de passage ». Elle a pour but « au moyen de textes soigneusement choisis et présentés par les auteurs eux-mêmes d’introduire et accompagner dans les classes quelques-unes des Voix par lesquelles passe ce qu’on pourrait appeler notre Défense et illustration de la poésie actuelle ».

Pour son livre, la poétesse a emprunté son titre à un vers minimaliste de Guillevic. Sa couverture rouge rappelle autant la chair d’éros que le Petit Chaperon Rouge appelé en exergue. Partant d’éléments familiers, sachant regarder, lire, observer, Ariane Dreyfus montre comment s’est métamorphosée son écriture en choisissant une présentation thématique en lieu et place du chronologique et selon huit temps : Petit Poucet va toujours, Le premier verbe : sortir, Les amants sont des enfants heureux, etc. L’aventure passe par le filtre de la poésie – mène du noir le plus profond aux couleurs les plus vives. Elle est aussi une sorte de musique dont la vibration est à même d’atteindre ce qu’il y a de plus général dans l’être : son mouvement intérieur fragile et térébrant.

Toxiques, quand les livres font mal, Laurent Jouannaud

Ecrit par Jean-Paul Gavard-Perret , le Mercredi, 25 Novembre 2015. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais

Toxiques, quand les livres font mal, L’Editeur, août 2015, 144 pages, 12 € . Ecrivain(s): Laurent Jouannaud

 

Eloge de l’affliction addictive

En littérature comme ailleurs il est des douleurs qui fascinent et des plaisirs qui tuent. Généralement les critiques font l’impasse dessus. Ils pérorent en tombant dans la métaphore exhaustive pour chanter l’écriture rayonnante des écrivains qui les ont charpentés. Laurent Jouannaud choisit un parcours inverse. Il opte pour une autre faconde plus radicale et pour ses créateurs de l’effondrement : ceux qui l’ont « déconstruit ». Mais pour mieux lui ouvrir les yeux selon des expériences de fondement.

Ce chemin de traverse est aussi pertinent qu’impertinent. Retenant « ses » sept livres de son bouleversement (Les fleurs du mal, Voyage au bout de la nuit, Une saison en enfer, Mémoires d’Adrien, Belle du Seigneur, La recherche du temps perdu et L’Innommable), l’essayiste fait éprouver plus qu’expliquer comment l’articulation du corps et de la langue, du silence et des mots joue dans « ses » livres toxiques dont il prétend ne pas se faire le prosélyte. C’est bien sûr faux. Et l’on s’en réjouit.

Sortir du noir, Georges Didi-Huberman

Ecrit par Jean-Paul Gavard-Perret , le Samedi, 21 Novembre 2015. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Les éditions de Minuit

Sortir du noir, novembre 2015, 64 pages, 6 € . Ecrivain(s): Georges Didi-Huberman Edition: Les éditions de Minuit

Georges Didi-Huberman prouve comment dans Le Fils de Saul l’univers est une obscurité qui se meut en tous sens, suspendue à une chambre de mort dans le regard du héros (ou de la victime) qui la réfléchit. Ce corps miroir est réfléchi par le corps du récit où est réfléchi le fond d’un abîme, d’un chaos. Mais c’est parce qu’il y a de l’image que le corps se pense ici. Elle « concentre » et oriente l’effet miroir du corps vivant dans le corps mort d’un enfant qui augmente intensément son pouvoir réfléchissant.

Dans le camp de la mort, tel que le film Nemes le montre, le corps change de portée, il est la nasse noire qui parle le chagrin irrépressible au-delà des larmes. Le monde entier se referme, enseveli avec les corps. Et Didi-Huberman explique comment la robe du récit n’est plus un enrobement, il dévoile s’écartant autant du documentaire que de la fiction.

A partir de récits de « zimmercommandos » promis à la mort car ils portent sur leur dos leurs frères et leurs secrets, la Shoah n’est que plus prégnante. Le réalisateur contourne l’obstacle de la représentation par le rôle prépondérant de la bande son (qui utilise toutes les avancées technologiques) et l’espace off qui sollicitent l’imaginaire du regardeur. La diégèse si elle est respectée n’a rien de naturalisme. Pour autant elle n’est pas simplifiée par les codes dramatiques identifiables induits par les autres récits sur l’Holocauste.

Nathalie Savey, Philippe Jaccottet

Ecrit par Jean-Paul Gavard-Perret , le Vendredi, 30 Octobre 2015. , dans La Une Livres, Critiques, Arts, Les Livres, L'Atelier Contemporain

Nathalie Savey, Philippe Jaccottet, novembre 2015, 136 pages, 30 € . Ecrivain(s): Nathalie Savey , Philippe Jaccottet Edition: L'Atelier Contemporain

 

Dans le cœur insituable du silence

Que sait-on, sans mot dire, du silence ? Le langage en n’est que l’érection relative, il est mâle. Le silence est féminin car absolu. Présent en toutes choses il est son dé-lié. Ainsi peut-il se dire absolu surtout lorsqu’une artiste s’en empare. Nathalie Savey devient l’Ange de l’Eveil (messagère du silence) qu’accompagne le poète (Jaccottet). Il veille à sa nuit et à son aube en émissaire du Levant. Si le langage est à la nature de l’être, l’image surgit avec l’artiste comme sa transnature. Tandis que le langage du poète est distance, la créatrice peut évoquer autrement que de loin le silence qui est coïncidence.

Nathalie Savey exalte une langue fœtale qu’elle fait fructifier. Elle donne au silence un autre sens, une autre vue. Tandis que l’homme des mots sera toujours celui de la limite, la créatrice participe à ce qui est infiniment plus qu’elle : elle la franchit animée d’un souffle prénatal que proposent ses images. Il faut en effet que l’être soit déserté de lui-même pour qu’il se sente habité par le silence dont personne n’est le gardien.