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Articles taggés avec: Ayres Didier

Un gratte-ciel, des gratte-ciel, Guillaume Decourt (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Mardi, 11 Juin 2019. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Un gratte-ciel, des gratte-ciel, Guillaume Decourt, éd. Lanskine, mars 2019, 80 pages, 14 €

 

Poème éclaté

J’ai compris le texte de Guillaume Decourt comme une tentative réussie de faire se recouper des domaines littéraires distincts : la poésie, bien sûr, le récit sans doute, et le théâtre, si l’on peut imaginer ses écrits comme émanant d’un pôle de locution arrangé en un monologue. Je dis cela car j’ai été frappé de reconnaître beaucoup de moi-même dans ces poèmes, ou ce monologue, qui s’organisent en mouvements très réguliers de 4 vers et qui nous conduisent au sein d’un univers de rêve, où s’associent comme en une verbigération les thèmes de l’auteur : les villes, les patronymes, la libido, la crise de l’identité pour finir. Mais ce n’est pas tout à fait là que je me suis identifié, mais plutôt à la structure de base de la prosodie du livre : des séquences heurtées, des bribes, des récits entremêlés, un enchâssement d’histoires, d’historiettes qui en un certain sens n’ont pas de vraie fin, sinon à l’instar d’une juxtaposition d’images, de lieux, d’amorces de narration.

Ovaine, La Saga, Tristan Felix (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Lundi, 03 Juin 2019. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Ovaine, La Saga, Tristan Felix, Tinbad, avril 2019, 228 pages, 23 €

 

Journal picaresque

Picaresque ? Oui, et au sens presque littéral, celui de l’autobiographie littéraire d’un héros haut en couleur. À la manière par exemple du Portrait des Meidosems de Michaux. Toujours est-il que cette épithète m’est apparue au milieu de la lecture du livre de Tristan Felix. Et son héros, ou plutôt son héroïne, Ovaine, est déjà en soi un personnage débridé. Son nom du reste incite à la fantaisie et au jeu de mots : Ovaine, Eau-Veine, Love-Haine, Au-Baine, Ovation, Ovin/ovaine, Ovulation, Vaine/dévaine… Et tout de suite, nous plongeons dans le trou étourdissant d’Alice, ou dans le tunnel du métro parisien où Zazie évolue. Et encore, dans une langue rabelaisienne, ou dans l’expression romanesque de chevalerie, que Don Quichotte illustre merveilleusement – en même temps qu’il la fait disparaître. Donc un combat hardi. Une lutte contre les bornes du langage, la limite des mots, et tout cela au bord de la folie sans fin et déchaînée d’une anadiplose, toujours sous le signe du rêve ou de l’humour, un monde fantastique, loufoque, profus. Il y a sans douter une logique aux 324 récits, répartis en neuf parties de 36 strophes qui racontent tout à la fois des événements uniques, mais toujours en fragments de petites histoires narrées dans une langue malaxée et folle, sorte de métaphore du récit humain et de son énigme.

Salomé, Cédric Demangeot / Woyzeck, Georg Büchner (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Lundi, 27 Mai 2019. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

 

Crimes

à propos de deux livres aux éditions du Geste

Salomé, Cédric Demangeot, février 2019, ill. Ena Lindenbaur, 128 pages, 15 €

Woyzeck, Georg Büchner, février 2019, trad. Jérôme Thélot, 120 pages, 15 €

 

La jeune maison des éditions du Geste publie en ce début d’année deux textes qui se recoupent à certains égards. D’une part, la pièce de Cédric Demangeot et aussi le texte très célèbre du Woyzeck de Büchner que l’on ne présente plus, ici dans une nouvelle traduction aventureuse. Là un crime mythique, celui de Salomé, et ici un meurtre qui a laissé une trace profonde dans la littérature théâtrale, le meurtre que perpètre Woyzeck.

Conversations, Francis Bacon (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Lundi, 20 Mai 2019. , dans La Une CED, Les Chroniques, Arts, Les Livres

Conversations, Francis Bacon, L’Atelier contemporain, février 2019, 208 pages, 20 €

L’accident

L’Atelier contemporain a décidé de publier les entretiens de Francis Bacon, entretiens qui s’étalent de 1964 à 1992. Et ce qui frappe, c’est l’opiniâtreté du peintre à redire continûment comment il procède, et son opinion sur la peinture qui ne varie pas avec l’âge. On peut donc se faire une idée très précise de ce que Bacon considère comme une peinture digne d’intérêt, et aussi de sa propre position devant le tableau à peindre.

Tout d’abord, Bacon peint pour lui-même, et son travail commence souvent à partir d’une tache hasardeuse sur la toile qui guide son œil. Puis la question du mouvement se pose. Et avec lui, le registre de la réalité. Qu’est-ce que le mouvement ? Qu’est-ce que la réalité selon Bacon ? C’est une façon de saisir la forme et la vibration de la forme, de chercher le moment par la peinture, tout en ne se cantonnant pas à l’illustration d’un sujet. Je crois d’ailleurs, que Bacon autorise la définition de « réaliste subjectif », qui peut répondre aux interrogations que lui font les sujets de ses figures. L’artiste cherche la vie, la réalité, le mouvement, la totalité de la forme, mais sans en passer par le cubisme, école déjà historique à son époque.

Rien que l’amour, Poésies complètes, Lucien Becker (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres , le Lundi, 13 Mai 2019. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Rien que l’amour, Poésies complètes, Lucien Becker, La Table ronde, mars 2019, 448 pages, 10,50 €

 

Nature de l’obsession, obsession de la nature

Devant l’œuvre complète d’un poète, bien souvent je suis l’évolution de la forme poétique – par exemple, dans le cas de Rilke où je voyais au fur et à mesure de ma lecture que le poète tendait vers son œuvre magistrale, arrivée à la toute fin de sa vie – pour en déduire le climax et le moment d’apothéose, quelque chose comme le moment sublime. Ici, tout est donné dès la première strophe. On y voit la densité et le chant de Becker et on entame ainsi une découverte très ordonnée, très corsetée. Et cette célérité à définir un cadre de quatre vers par strophe, d’aller de strophe en strophe jusqu’à la fin de l’ouvrage – lequel se conclut sur des poèmes posthumes ou inédits qui font état de textes non conformes au rythme des quatre vers par strophe –, est un exercice unique. Je comparerais cette monomanie à celle des sonates de Domenico Scarlatti, qui, comme on le sait, a écrit durant sa vie plus de cinq cents sonates, à l’exclusion presque totale d’autres formes musicales.