Identification

Articles taggés avec: Levy Leon-Marc

Le bruit du dégel, John Burnside

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Vendredi, 24 Août 2018. , dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Les Livres, Iles britanniques, Roman, Métailié

Le bruit du dégel, août 2018, trad. anglais Catherine Richard-Mas, 362 pages, 22 € . Ecrivain(s): John Burnside Edition: Métailié

 

Burnside continue son exploration des recoins de l’âme. Dans un récit qui n’en est pas vraiment un, mais plutôt un enchâssement de récits multiples recueillis par la narratrice auprès de personnes choisies au hasard, dans le cadre d’une mission que lui a confiée son compagnon cinéaste : poser des questions aux gens, faire du porte-à-porte, afin d’entendre les histoires de chacun(e). Et Kate va ainsi rencontrer Jean, une femme vieillissante, avec laquelle elle va se lier et qui va lui raconter, bribe par bribe, son vécu. Son vécu ? Là est toute la matière de ce roman : pas tout à fait ; un vécu, passé au crible de la narration, devient autre chose, une histoire.

Laurits, le compagnon cinéaste de Kate, est fasciné par la narration et peu importe en fin de compte son contenu. La narration en tant que telle, véhicule d’une histoire, d’une médiation par le narrateur, d’un réel intime qui souvent s’éloigne, involontairement, du réel vécu. Il est convaincu que les lieux, le moment, les circonstances où se tient une narration sont plus importants que ce que raconte cette narration. L’Amérique n’a pas d’Histoire mais pullule d’histoires.

Tuer Jupiter, François Médéline, par Léon-Marc Levy

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Jeudi, 23 Août 2018. , dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Tuer Jupiter, François Médéline, La Manufacture de Livres, août 2018, 220 pages, 16,90 €

 

Médéline assassine Macron avec des tablettes de chocolat empoisonné. Dans une fiction enlevée, intelligente et fort habile. Le lecteur marche sans rechigner dans ce court roman des plus divertissants.

La structure du récit est inversée : on va des obsèques du Président assassiné jusqu’aux prémices de l’attentat qui va le tuer, quelques mois plus tôt. Ce choix narratif est particulièrement addictif : on veut savoir quel enchaînement d’événements, de décisions, de complots extérieurs, a pu conduire DAESH – car c’est d’eux qu’il s’agit – à choisir cette cible plutôt que n’importe quelle autre.

François Médéline connaît son affaire : il a fréquenté de près et longtemps les cabinets de responsables politiques et la politique en général. Ses portraits – certes imaginaires, on est dans le romanesque – sont saisissants de justesse. Gérard Collomb, notre ministre de l’intérieur, est croqué avec une plume affutée et drôle, et doit se ressembler plus encore que dans la vie réelle. Edouard Philippe, Gérard Larcher (qui est, en tant que président du sénat, Président de la république par intérim) sont « visibles » tant ils sont réalistes.

L’Eveil, Kate Chopin

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Vendredi, 13 Juillet 2018. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, USA, Editions Liana Levi

L’Eveil (The Awakening, 1899), trad. américain Michelle Herpe-Voslinsky, 210 pages, 9,50 € . Ecrivain(s): Kate Chopin Edition: Editions Liana Levi

 

Ce court roman de Kate Chopin brille comme un joyau français au sein de la littérature du Sud des Etats-Unis. L’auteure d’ailleurs, parfaite francophone comme l’aristocratie créole en comptait un grand nombre alors, aurait pu l’écrire en français. Elle y a même pensé un temps, imprégnée qu’elle était de la lecture de Maupassant et de Flaubert. L’influence de ces deux écrivains est d’ailleurs omniprésente dans ce livre, le premier pour le style narratif, le second pour l’ombre portée d’Emma Bovary sur Edna, l’héroïne de L’Eveil. Comme pour Flaubert justement, Kate Chopin dut subir l’hostilité du public à la parution de son livre. Edna fait scandale, comme Emma.

Comme Emma aussi, c’est une provinciale du Sud, grande bourgeoise mariée à un homme d’affaires, vivant dans une superbe maison à colonnades de style sudiste, avec deux enfants intelligents et en parfaite santé. Le bonheur ? Presque, car Edna connaît beaucoup d’ami(e)s, passe les vacances avec eux et sa famille en bord de mer, reçoit beaucoup dans sa demeure, aime la musique et les fins repas. Contrairement à Emma Bovary, elle ne s’ennuie pas et semble filer un parfait bonheur. Mais. Kate Chopin tisse son roman sur le « mais », bien sûr.

Le Caméléon, David Grann

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Jeudi, 05 Juillet 2018. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Allia, Récits, USA

Le Caméléon (The Chameleon), trad. américain Claire Debru, 87 pages, 3 € . Ecrivain(s): David Grann Edition: Allia

 

Encore un de ces petits livres magiques édités par Allia sous la signature de l’excellent David Grann. Et, bien sûr, Grann reste fidèle à son projet littéraire : écrire des histoires réelles, sans le moindre ajout fictionnel, dans leurs détails les plus exacts, et choisies parmi les affaires contemporaines les plus incroyables.

Il s’agit cette fois de l’affaire Bourdin dit « le caméléon », affaire qui se déroula dans les années 90 et au début des années 2000.

Frédéric Bourdin est né en 1974, d’une liaison entre sa mère Ghislaine Bourdin et Kaci, un ouvrier immigré algérien qui s’avèrera déjà marié et plusieurs fois père. Sa mère va l’élever (mal) seule. A l’âge de 18 ans, Frédéric Bourdin commence à se livrer à des dizaines d’impostures pendant lesquelles, avec une habileté hors du commun, il se fait passer pour divers personnages. Parmi ses métamorphoses les plus mémorables, David Grann en choisit deux, dont on se demande encore comment elles ont pu avoir lieu, tant les situations semblent les rendre impossibles.

Hommage à Philip Roth (5) : Le rabaissement

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Jeudi, 28 Juin 2018. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Folio (Gallimard), Roman, USA

Le rabaissement (The humbling), trad. de l'anglais (USA) par Marie-Claire Pasquier, décembre 2011, 122 p. 13,90 € . Ecrivain(s): Philip Roth Edition: Folio (Gallimard)

 

Un livre de Philip Roth n’est jamais un livre parmi ses autres livres. C’est un polygone de plus dans la toile tissée par le maître, une pièce de plus placée dans le puzzle – l’unique puzzle – bâti, pièce après pièce, depuis des décennies. Avec, comme tous les grands obsessionnels que sont toujours les grands écrivains, des thèmes récurrents, des « idées fixes » : ici, dans « le rabaissement », celui probablement qui domine l’œuvre de Roth, la boucle fatale du corps. Autour de l’Arc d’Héraclite : « l’Arc porte le nom de vie, mais son œuvre c’est la mort ».

Aussi « ne pas aimer » un livre de Roth, ou trouver – ça s’est lu à propos de « le rabaissement » - que « c’est un livre moins fort que les autres », c’est simplement passer à côté du projet, de la vie, de la passion littéraire de Roth. C’est aussi et surtout passer à côté de l’unicité d’une entreprise esthétique. Dans un tableau de maître, on ne trouve pas que le coin en bas à gauche est plus faible que le reste : le tableau est un discours indissociable, indivisible. Il en est de même de l’œuvre de Philip Roth : chaque élément constitue le sens esthétique de l’œuvre entière. Chaque élément est synecdoque.