Identification

Articles taggés avec: Fiorentino Marie-Pierre

Un désir de quel genre ?

Ecrit par Marie-Pierre Fiorentino , le Vendredi, 06 Mars 2015. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

 

Jeudi, quatorze heures.

De cette place devenue mienne, mon regard pénétrant me déclare. Le sien répond invariablement, depuis quatre mois, d’une indifférence polie adressée équitablement à toute l’assistance.

Ces prunelles vibrantes d’intelligence sont-elles donc hermétiques au jeu de la séduction ? Ces paupières ne cèdent-elles jamais ? Mais à force de revenir m’asseoir à cette même place, me déclarer, peut-être…

Le secret de mon désir m’épargne, entre autres, les objections de bon sens qui ne manqueraient pas de venir à ma rescousse si je me confiais à quiconque. Mais je méprise tout aveu fait à d’autres qu’à l’objet de mes vœux.

« Je te désire » – et ce tutoiement serait ma première caresse – lui soufflerais-je dans une circonstance que mon imagination n’a pas encore forgée. Mes bras l’enserreraient, pour me blottir ou embrasser, qu’importe la distribution des rôles tant que ceux-ci n’acquièrent pas trop de réalisme.

Elizabeth Von Arnim ou une échappée hors des convenances

Ecrit par Marie-Pierre Fiorentino , le Samedi, 24 Janvier 2015. , dans La Une CED, Etudes, Les Dossiers

 

« Un homme, au moins, est libre (…)

Mais une femme est empêchée continuellement (…)

Sa volonté, comme le voile de son chapeau

retenu par un cordon, palpite à tous les vents ;

il y a toujours quelque désir qui entraîne,

quelque convenance qui retient ».

Flaubert, Madame Bovary

 

Elizabeth von Arnim connaît le succès dès son premier livre, Elizabeth et son jardin allemand (1898), prolongé un an après par L’été solitaire. La narratrice, qui se confond avec l’auteur, raconte quelques-unes de ses années passées en Poméranie à tenter d’apprivoiser le sol de son domaine mais aussi son propriétaire de mari. Celui-ci est surnommé l’Homme de Colère et leurs trois filles sont le Bébé d’avril, le Bébé de mai, le Bébé de juin.

Contes et légendes inachevés, Intégrale, J.R.R. Tolkien

Ecrit par Marie-Pierre Fiorentino , le Jeudi, 11 Décembre 2014. , dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Les Livres, Contes, Iles britanniques, Fantastique, Pocket

Contes et légendes inachevés, Intégrale, mai 2014, traduction de l'anglais de Christopher Tolkien, 527 pages, 8,80 € . Ecrivain(s): J. R. R. Tolkien Edition: Pocket

 

Histoire vient du grec historia, le récit. Il s’agissait d’abord d’une narration fictive puis Hérodote décida au Ve siècle avant Jésus-Christ que l’histoire raconterait ce qui était arrivé réellement aux hommes pour que le souvenir ne s’en perde pas.

Qui mieux que Tolkien a joué sur cette marge étymologique ? Son lecteur sait pertinemment que tout ce qu’il raconte est né de son imagination mais l’imbrication complexe des événements et la foule de détails réalistes sont troublantes. Le titre Contes et légendes inachevés ne laisse pourtant planer aucun doute sur le degré de fiction des textes qui y sont rassemblés, même si en remontant au passé de la Terre du Milieu, bien connue par les amateurs de la trilogie Le Seigneur des anneaux, Tolkien feint d’être l’historien des trois Âges. Un doute serait pourtant presque permis quand sous le narrateur Tolkien sévissent le généalogiste, le cartographe et le philologue. N’est-il pas le premier auteur de fiction, et en cela un précurseur, à dresser un arbre généalogique, tracer à la main les cartes du lieu où se déroule l’action ou indiquer en note l’étymologie des mots qu’il a inventés ? Simbelmynë, fleurs égayant les tertres funéraires dans la langue des Rohirrim : le rêve commence.

Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas, Souvenirs, Paul Veyne

Ecrit par Marie-Pierre Fiorentino , le Mercredi, 12 Novembre 2014. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Albin Michel, Biographie, Récits

Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas, Souvenirs, septembre 2014, 260 p. 19,50 € . Ecrivain(s): Paul Veyne Edition: Albin Michel

 

L’historien Paul Veyne adopte dans son dernier livre le ton des Souvenirs. Moins formel qu’une autobiographie, moins solennel que des mémoires, le récit sous forme chronologique – histoire oblige – ne l’empêche pas de chahuter les temps, anticipant de ci pour se remémorer de là. Les notions de passé, de présent et d’avenir rendent trop mal compte de la réalité intime pour qu’elles fassent loi ; « seul le plaisir du lecteur peut vraiment combler un auteur ».

Le temps de Paul Veyne est d’abord ce fil déroulé depuis la découverte de sa « vocation ludique » avec la lecture de l’Odyssée jusqu’à sa traduction de L’Énéide quatre-vingts ans plus tard. L’enthousiasme est intact. Les années ont simplement donné un sens nouveau à l’effort de bâtir une œuvre, « Parce qu’on n’éprouve plus, tant qu’on travaille, le sentiment, toujours tapi à l’arrière plan de la conscience, qu’on mourra tôt ou tard ; et dans mon cas, qu’on mourra bientôt ».

La joie d’amour, pour une érotique du bonheur, Robert Misrahi

Ecrit par Marie-Pierre Fiorentino , le Jeudi, 18 Septembre 2014. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Essais, Autrement

La joie d’amour, pour une érotique du bonheur, janvier 2014, 251 p. 15 € . Ecrivain(s): Robert Misrahi Edition: Autrement

 

La joie d’amour. Pour une érotique du bonheur aurait pu aussi s’intituler « L’anti métaphysique de l’amour » car à l’encontre de Schopenhauer qui assimilait l’amour à l’instinct sexuel afin de confirmer son pessimisme, influençant ainsi la littérature réaliste du XIX° siècle et suggérant à Freud la théorie de l’inconscient pour comprendre les névroses, Robert Misrahi veut montrer qu’il y a « un lien intrinsèque entre (sa) conception du bonheur et (sa) conception de l’amour ».

Après une introduction et un premier chapitre susceptibles de dérouter le lecteur peu familier du genre (définition des termes, problématisation, détour par l’analyse du devoir moral), la patience est récompensée par des pages de plus en plus captivantes au fur et à mesure que sont déroulés les fils de l’amour réel dans la vie quotidienne, puis dans la littérature et enfin dans la vie de ceux qui en font le sens de toute leur existence. Passée la deuxième moitié, le lecteur devient très curieux de connaître la solution que le philosophe va proposer à la question initiale : vivre durablement un amour heureux est-il possible ? Les références littéraires détaillées, la mise en scène des exemples à travers des personnages, l’appel à des termes du quotidien pour synonymes de termes spécifiques, concilient rigueur philosophique et souci d’être compris des non-spécialistes.