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Trois histoires échappées 1) Rue du Bac – Histoire orgueilleuse, par Patrick Abraham

Ecrit par Patrick Abraham , le Vendredi, 29 Septembre 2017. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Je le voyais souvent dans ce café-brasserie de la rue du Bac où il venait déjeuner presque chaque midi, en terrasse s’il faisait beau, à une table près de la porte des toilettes les jours de pluie ou de froidure hivernale. Ses livres n’étaient plus lus ni régulièrement réédités. Ses éditeurs l’oubliaient. D’autres modes, d’autres enjeux étaient apparus et ce qu’il avait aimé ou combattu, ce qui avait soulevé ses enthousiasmes ou déclenché ses colères n’était plus compris par personne. Je m’explique mal : il n’avait jamais été un écrivain d’idées. Ses emportements, ses enivrements – qui avaient emporté et enivré tant de lecteurs et surtout tant de lectrices trente-cinq ou quarante ans plus tôt – n’avaient eu de réalité et d’effet que par la force de son style – par ce qu’on nommait encore le style et qui était devenu aussi étranger à l’époque, je l’avais constaté, que l’ensemble de son œuvre ou les écrivains qui avaient nourri celle-ci. Je ne lui ai jamais parlé. Peut-être aurais-je dû le faire. Peut-être l’aveu de mon admiration et, je n’hésite pas à le dire, de mon amour pour lui eût-il rendu moins humiliante sa dérive vers la décrépitude physique et la honte sociale (oui : la honte de se survivre dans l’apparence d’un vieillard plutôt malpropre, quasi obèse et à demi aveugle, changeant rarement de chemise ou de costume et se lavant aussi rarement sans doute, engendrant à la terrasse ou dans le fond de ce café des ricanements ou des mimiques méprisantes chez les autres consommateurs).

Hommage à Baudelaire XVIII - (Baudelaire à Calcutta - Histoire contrefactuelle), par Patrick Abraham

, le Mercredi, 14 Juin 2017. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

 

1) Comme nous l’apprennent ses notices biographiques, Baudelaire n’alla jamais en Inde, mais il en eut le projet. Ou plutôt sa mère et son beau-père, le futur sénateur et ambassadeur Aupick, conçurent ce projet, le Paquebot-des-Mers-du-Sud qui l’emportait loin de la France en juin 1841 ayant pour destination finale Calcutta. On peut rêver à ce que serait devenue son œuvre s’il était arrivé au terme de son voyage. Il y a dans Les Fleurs du Mal de nombreuses réminiscences travaillées des paysages de l’île Maurice et de l’île Bourbon où il débarqua en septembre et où il s’arrêta environ deux mois. Quelles plantes plus bizarres ou plus simples eussent éclos s’il avait poursuivi sa route ou si la fragile goélette avait pu repartir à temps ? Le recueil lui-même eût-il été édité ? Probablement. Encore que si Baudelaire fût parvenu à Calcutta et ne se fût pas contenté d’une visite superficielle de la ville déjà fourmillante ; s’il l’eût parcourue, en fût sorti et eût découvert en elle et en-dehors d’elle une Inde non anglaise, diurne et nocturne, si différente du Paris bourgeois ou bohème qu’il connaissait ; s’il eût fourni l’effort d’étudier le bengali ou l’hindoustani, de lire en traduction les deux grands poèmes épiques et de se rendre à Bénarès ou aux sources du Gange ;