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La Pratique, l’Horizon et la Chaïne, Sofia Samatar (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal , le Mardi, 15 Septembre 2026. , dans La Une Livres, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Roman

La Pratique, l’Horizon et la Chaïne, Sofia Samatar, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Dechesne, Éditions Argyll, avril 2026, 128 pages, 11,90 €

 

Sofia Samatar fait partie des plumes qui ont su offrir à l’imaginaire, ces dernières années, un souffle nouveau, un regard nouveau, et on a célébré ici même son sublime roman de fantasy poétique, Un Étranger en Olondre. Pour la présente novella, foin de voyage sur la bonne vieille Terre, que les contrées soient imaginaires ou non : le lecteur est embarqué dans un Vaisseau, qui lui-même appartient à la Flotte, en voyage éternel afin de trouver les rochers dont les mines alimentent en énergie les Vaisseaux. Et la Terre ? Loin derrière, à peine un souvenir, puisqu’on raconte « que, des siècles plus tôt, sur la Vieille Terre, il y avait eu une mer, et qu’elle était montée jusqu’à recouvrir les continents ».

Parmi cette Flotte anonyme (aucun autre nom que ce qu’elle est, et c’est intéressant, cette neutralité), sur un Vaisseau tout aussi anonyme, dans sa Cale, se trouve un garçon, lui aussi sans nom, qui, enchaîné parmi d’autres depuis sa naissance, dessine sur les parois de sa cellule et écoute les discours du « prophète ». La première caractéristique lui vaut d’être remarquée par « la femme » , elle aussi n’a pas de nom, alors que ses amis et collègues en ont un, une « professeure » qui enseigne les « Savoirs Premiers » (par opposition aux « Savoirs Récents ») ; grâce à elle, le garçon est remonté à la surface, dans ce Vaisseau où sont reproduites les conditions d’existence de la Terre, avec, des jardins, des oiseaux et des vaches – mais la nécessité de boire un peau d’eau de la cale parce que le souvenir est trop important.

Si c’est un homme, Primo Levi (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal , le Mercredi, 09 Septembre 2026. , dans La Une Livres, En Vitrine, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Classiques, Italie, Récits, Pocket

Si c’est un homme, Primo Levi, traduit de l’italien par Martine Schruoffeneger, Pocket, octobre 1998, 213 pages, 7,40 € . Ecrivain(s): Primo Levi Edition: Pocket

 

Contextualisons cette lecture en deux temps. Ici, à La Cause Littéraire, les rédacteurs sont incités à écrire au fil de leurs envies, qui parfois croisent l’actualité, d’où un contenu éditorial où des classiques côtoient des nouveautés ; pour un amateur de littérature aimant à partager, cette liberté est précieuse, car on a parfois envie de mettre le présent entre parenthèses et de plonger dans le passé, façon pêcheur de perles, et raconter émerveillé ce qu’on y a croisé. Seconde motivation, liée à ma profession. Tous les ans, je fais regarder à mes élèves La Vie est belle de Roberto Benigni pour les faire réfléchir à la problématique éthique que pose cette représentation cinématographique, façon comédie sentimentale de surcroît, de la Shoah ; la polémique n’est pas neuve, elle a quasi trente ans, mais peut-être la distance temporelle, se creusant chaque année avec le sujet apparent de ce film, est-elle une incitation à faire ressentir la nécessité de réfléchir à ce qui ressemble très fort au trou noir de l’Histoire, sidérant, et à comment en parler, comment l’évoquer. Et en cours de séquence, je mentionne brièvement, trop brièvement Si c’est un homme, tout en disant aux élèves que c’est peut-être le témoignage à lire sur la Shoah. À ceci près qu’il y a bien vingt ans que je ne l’ai plus lu. D’où ce désir d’y retourner.

La Migration annuelle des nuages, Premee Mohamed (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal , le Lundi, 07 Septembre 2026. , dans La Une Livres, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Roman, Science-fiction

La Migration annuelle des nuages, Premee Mohamed, trad. de l’anglais par Marie Surgers, L’Atalante/La Dentelle du Cygne, janvier 2025, 176 pages, 12,50 €

 

Petite remarque préliminaire : si j’observe mes lectures récentes en science-fiction, je m’aperçois d’un double phénomène concernant les publications elles aussi récentes, le second s’agrégeant au premier : primo, les autrices l’emportent en nombre sur les auteurs ; secundo, les noms de ces autrices sont de plus en plus régulièrement autres qu’anglo-saxons ou français. C’est peut-être un hasard, ou une suite de choix inconscient de ma part, mais si tel n’est pas le cas, cela indiquerait un changement de paradigme dans la science-fiction : des récits probablement moins dominés par la testostérone et d’un esprit moins nécessairement occidentalo-centré. C’est une évolution intéressante, qui pourrait répondre à une demande inconsciente de renouvellement du genre.

L’Arbre de l’homme, Patrick White (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal , le Jeudi, 03 Septembre 2026. , dans La Une Livres, En Vitrine, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Océanie, Roman

L’Arbre de l’homme, Patrick White, traduit de l’anglais (Australie) par David Fauquemberg, octobre 2025, 576 pages, 27 €


« — Ça passe le temps, j’imagine, dit Amy Parker. Même si je n’ai jamais compris la moitié de tout ce qu’on peut, semble-t-il, trouver dans les livres. C’est différent de ce que sont les choses.

— Pas forcément, soupira Thelma mais c’était peine perdue.

— Oh si, c’est inévitable, dit Amy Parker. Tout ça n’a rien à voir. Les gens sont différents dans les livres. Il faut bien qu’ils le soient. Ce serait insupportable. »

Un simple échange de propos entre une mère et sa fille, la première vivant dans le bush australien depuis vingt, trente ans, la seconde vivant à la ville, à Bangalay, épouse d’un avocat choisi sur sa situation, pour citer Charles Aznavour. L’une est dans le rude, même si elle peut rêver à autre chose le temps d’une liaison épisodique avec un démarcheur ; l’autre est dans une forme de sophistication sans guère d’élévation. Et la première décrète donc la nécessité que les gens soient « différents dans les livres ». À ceci près qu’on sent à quel point les gens ne le sont pas dans L’Arbre de l’homme, roman publié en 1973 par Patrick White, son chef-d’œuvre enfin traduit en français, et que c’est ce qui rend le roman « supportable », car le lecteur ressent la destinée universelle et poétique des personnages, et sait que c’est aussi un peu la sienne.

Plus jamais d’invités !, Vita Sackville-West (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal , le Lundi, 31 Août 2026. , dans La Une Livres, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Iles britanniques, Roman, Autrement

Plus jamais d’invités !, Vita Sackville-West, traduit de l’anglais par Micha Venaille, Autrement, octobre 2025, 192 pages, 17 € Edition: Autrement

 

Vita Sackville-West est une autrice discrète dans l’histoire de la littérature anglaise, qui sera bientôt plus connue pour avoir été l’amante de Virginia Woolf que pour son œuvre propre. Bien que cette situation sentimentale ait occasionné une petite merveille : Woolf lui ayant interdit d’écrire une quelconque fiction, Sackville-West s’est tournée vers son autre passion, le jardinage, et a rédigé un très beau Journal de mon jardin, dont nous parlerons peut-être un jour ici. Toujours est-il que, Dieu nous en garde, l’interdit de Woolf fut un jour levé, que l’œuvre de Sackville-West a continué, développant encore et toujours un même et unique thème, ce pour quoi d’aucuns pourraient la tenir pour mineure : dans un monde aristocratique corseté, l’avènement d’une révélation, une soudaine et souvent tendre mise à nu des sentiments, que l’on retrouve dans Toute passion abolie (son chef-d’œuvre lumineux), Ceux des îles ou encore Grand Canyon (déjà évoqué ici). D’un style plus précis que précieux, Sackville-West observe ses contemporains, la société dans laquelle elle évolue, et les imagine libres, ne fût-ce que de dire ce qu’ils ressentent ; c’est d’une sobre beauté, et quiconque est tombé sous le charme de l’écriture de Sackville-West ne peut que la célébrer de creuser non pas le même sillon, mais le même champ, histoire de voir ce qui va pousser dans ce terreau typiquement anglais.