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Peaux d’écriture (4) Robert Walser et le territoire du crayon (par Nathalie de Courson)

Ecrit par Nathalie de Courson , le Vendredi, 26 Octobre 2018. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

Robert Walser donne l’impression de n’avoir jamais mué, d’avoir gardé à volonté son duvet enfantin, et avec lui sa fragilité. Ses textes nous arrivent turbulents et primesautiers comme des oisillons, donnant le tournis à quiconque voudrait les attraper. C’est particulièrement frappant dans Le Territoire du crayon, dont voici un extrait pris au hasard, p.222-223 (1) :

J’aime lire des poèmes, parce que l’esprit de l’auteur concerné s’y reflète de façon immédiate. Savourer un poème prend si délicieusement peu de temps. Voilà déjà qui a beaucoup de valeur. Mais je voulais parler de couvertures de livres, et là, ce sont les souvenirs les plus agréables qui me reviennent. Des tramways filaient dans les rues. J’avais kidnappé ou, en termes plus mesurés, détourné un enfant d’une des poussettes qui nous entouraient, puis ayant mis en sûreté ce trésor, dans tous les sens du terme, je me rendis dans un club où je réussis à terrasser un géant.

L’Epine blanche, Jacques Moulin (par Nathalie de Courson)

Ecrit par Nathalie de Courson , le Jeudi, 18 Octobre 2018. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Polars, L'Atelier Contemporain

L’Epine blanche, septembre 2018, lecture de Michaël Glück, dessins de Géraldine Trubert, 111 pages, 20 € . Ecrivain(s): Jacques Moulin Edition: L'Atelier Contemporain

 

« L’épine blanche » (spina alba), autre nom de l’aubépine, c’est d’abord la plante qui représente la mère à laquelle le livre est consacré, mère morte également nommée tout au long du livre par une lettre D pour Denise, première lettre aussi des mots « décès » et « deuil ».

L’aubépine buissonnante ou épineuse. L’arbrisseau qui s’élève à tiges rameuses. D est seule à sa fenêtre face à la mer – sa prairie permanente. Spina alba. D la Blanche. La dame d’albâtre en ses falaises (p.75-76).

La mère « d’albâtre » aux cheveux blancs, les falaises crayeuses de Normandie, et en écho lointain les « pays calcaires sans littoral », région du Jura où son fils unique a élu domicile, enveloppent le texte dans un blanc sépulcral que mettent en valeur la couverture des belles éditions de L’Atelier contemporain et les paysages en gris-bleu et blanc des sobres dessins de Géraldine Trubert.

Deuil discipline d’écriture et devoir de notation. Le fils veut noter. Consigner l’essentiel avec des stop télégraphiques (p.14).

Peaux d’écriture (3) Une marqueterie intérieure (par Nathalie de Courson)

Ecrit par Nathalie de Courson , le Mercredi, 10 Octobre 2018. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

A propos d’Eclat du fragment de Bai Chuan (L’Amourier, 2002, 13 €)

Quelle peau d’écriture se fabrique un écorché ? Comment une effraction physique s’inscrit-elle dans la chair des mots ? Quel contenant donner à des lambeaux ? Des écrivains aussi divers qu’Antonin Artaud, Primo Levi, Paul Celan, et plus récemment Philippe Lançon apportent chacun à ces questions leur réponse particulière. L’originalité d’Eclat du fragment tient à ce que son auteur, Bai Chuan, s’efforce d’enduire soigneusement son texte d’une laque qu’il s’emploie simultanément à faire sauter.

Victime dans son adolescence d’un viol, Bai Chuan ne nous l’apprend que dans le dernier quart de ce livre qui, disons-le tout de suite, n’appartient en rien à la littérature de témoignage. Bai Chuan est le pseudonyme dont s’enveloppe un auteur qui écrit en français, vit à Taiwan, et tient à donner à ce petit livre de 72 pages un contenant solide en l’inscrivant dans un genre littéraire chinois, le « sanwen », ensemble de proses brèves d’une composition très libre et à la croisée des genres : essais « à sauts et gambades », souvenirs de famille, portraits, impressions, récits de voyages. L’éclat du fragment, c’est donc d’abord la mise en valeur de la beauté rayonnante des formes brèves chinoises.

Peaux d’écriture (2), par Nathalie de Courson

Ecrit par Nathalie de Courson , le Vendredi, 05 Octobre 2018. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

À propos de L’Interlocutrice de Geneviève Peigné

 

Une des plus singulières peaux de lecture-écriture que j’aie été amenée à toucher ces dernières années est celle de L’Interlocutrice de Geneviève Peigné, récit poétique et autobiographique publié aux éditions du Nouvel Attila en 2015.

Voici, à quelques mots près, la présentation de l’œuvre donnée en quatrième de couverture :

Quelques mois après la mort de sa mère Odette, l’écrivain Geneviève Peigné découvre, dans la bibliothèque de la maison qu’elle vide, une collection de romans policiers « Le Masque », dans les marges desquels la défunte, atteinte d’Alzheimer, a tenu le journal de sa maladie. À mesure que son mal progresse, Odette en vient à s’immiscer dans les dialogues des romans, et à répondre aux répliques des personnages comme si elle recherchait un interlocuteur, et comme si la fiction était plus à même d’apporter des réponses à la solitude et à la détresse. En lisant ces confessions souvent très prosaïques sur la douleur, Geneviève Peigné entame un dialogue posthume mère-fille autour du livre, de l’écriture et de la lecture.

Peaux d’écriture 1, par Nathalie de Courson

Ecrit par Nathalie de Courson , le Vendredi, 21 Septembre 2018. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

Michel Butor écrit :

La littérature vous fabrique une nouvelle peau. On peut comparer les phrases au fil de la chenille. L’œuvre est le cocon qui va la protéger et la transformer en papillon. Chez moi, ce doit être aussi une des raisons des longues phrases de mes premiers livres. Elles sont le fil avec lequel je tisse cette membrane qui va recouvrir la peau qui saigne (1).

Butor semble tenir à se représenter la littérature comme une nouvelle peau, car il dit aussi à propos de L’Enfant maudit de Balzac : « On peut dire que la littérature ou la peinture est une façon pour celui qui a une peau trop fine, trop sensible, de se constituer une peau plus forte » (2).

Toutes ces phrases viennent m’encourager à réaliser un projet que je caresse depuis longtemps : esquisser des familles d’écrivains en fonction de la texture de leur peau d’écriture.