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Peaux d’écriture (2), par Nathalie de Courson

Ecrit par Nathalie de Courson le 05.10.18 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Peaux d’écriture (2), par Nathalie de Courson

À propos de L’Interlocutrice de Geneviève Peigné

 

Une des plus singulières peaux de lecture-écriture que j’aie été amenée à toucher ces dernières années est celle de L’Interlocutrice de Geneviève Peigné, récit poétique et autobiographique publié aux éditions du Nouvel Attila en 2015.

Voici, à quelques mots près, la présentation de l’œuvre donnée en quatrième de couverture :

Quelques mois après la mort de sa mère Odette, l’écrivain Geneviève Peigné découvre, dans la bibliothèque de la maison qu’elle vide, une collection de romans policiers « Le Masque », dans les marges desquels la défunte, atteinte d’Alzheimer, a tenu le journal de sa maladie. À mesure que son mal progresse, Odette en vient à s’immiscer dans les dialogues des romans, et à répondre aux répliques des personnages comme si elle recherchait un interlocuteur, et comme si la fiction était plus à même d’apporter des réponses à la solitude et à la détresse. En lisant ces confessions souvent très prosaïques sur la douleur, Geneviève Peigné entame un dialogue posthume mère-fille autour du livre, de l’écriture et de la lecture.

Les livres protègent Odette à la manière d’une seconde peau. L’auteur se souvient qu’au début de son « travail d’écriture », sa mère lisait sur son fauteuil trois livres à la fois, « superposés les uns sur les autres, emboîtés, ouverts », comme si elle voulait se constituer une triple paroi de mots. Geneviève Peigné la compare au père d’une de ses amies, « affligé de la manie compulsive, passant devant une bibliothèque, d’en sortir les livres des rayons pour s’en vêtir entièrement, ouverts et posés les uns sur les autres (…) Caparaçonné, face à la dégénérescence cérébrale ». Les livres constituent pour Odette une armure contre les intrusions du dehors comme du dedans : avec ses livres sur les genoux, elle n’a plus besoin de suivre et de soutenir une conversation : « Trop épuisant. Trop redoutable. Qu’on lui adresse la parole. Qu’il faille répondre ». Et les mots lus, parfois cherchés dans le dictionnaire, les mots griffonnés dans les marges et sous les lignes du livre sont aussi une protection contre une autre peau redoutable, « l’écran noir » qui s’installe en elle et qu’elle nomme avec insistance pour le repousser, peut-être le transpercer :

Pourquoi l’écran est noir ?

L’écran est tout noir L’écran toujours noir

Toujours noir l’écran jusqu’au soir

Il est toujours l’écran noir

L’écran toujours noir longtemps c’est vrai

 

Odette était, avant son « Alz », comme dit pudiquement Geneviève Peigné, une femme dépressive, « emmurée en elle-même » mais très soucieuse de la qualité de sa peau, et qui pour donner le change aimait entretenir sa beauté « reçue en partage » par des toilettes élégantes et une abondance de cosmétiques. A partir de l’Alz, Odette ne se maquille plus, comme si l’écriture manuscrite sur les livres avec des stylos de diverses couleurs se substituait aux fards, avec cette grande différence qu’il ne s’agit plus de recouvrir mais de présenter au contraire la douleur nue, de « l’expeauser », selon la formule de Jean-Luc Nancy. C’est par une ironie bien involontaire que les livres annotés appartiennent à la collection Le Masque, car Odette en tatoue inlassablement les pages de tout ce qui la fait souffrir :

Mal à mes deux yeux, trop mal assise, mal à mes chaussures blanches, la cystite me brûle sans arrêt…

Odette n’écrit jamais sur un carnet mais toujours « adossée à un livre » qui lui sert de tuteur, assumant le rôle de « soutènement » et de « maintenance du psychisme » que le psychanalyste Didier Anzieu attribue au « moi-peau ». N’est-ce pas aussi un peu ce que fait sa fille lorsqu’elle s’adosse à l’écriture de sa mère ? À la découverte de ces livres annotés dans la maison familiale qu’elle est en train de vider, Geneviève Peigné, d’abord « transportée de joie », décide de se mettre avec sa mère « du côté où la page s’écrit », et de constituer avec elle un livre à deux mains. Car c’est Odette, institutrice de métier, qui lui a appris à lire et qui voulait qu’elle devienne écrivain. La disposition en colonnes de ces marginalias tend à en faire des poèmes :

j’ai

si mal

que

j’en

pleure

tout

le temps

 

Toutefois l’entreprise n’est pas sans danger : le défrichage des 23 romans griffonnés par Odette devient de plus en plus épineux pour sa fille qui sent qu’elle doit introduire dans son œuvre à elle, avec doigté, des variations de distance. Elle s’exprime tantôt à la troisième, tantôt à la première personne ; elle se met tantôt dans une position de détective, tantôt dans celle d’un enfant mal sevré qui dit à sa mère : « Enfin, je peux te lire ». Car jusqu’au bout elle reste la fille qui veut se « tenir à l’étoffe du vêtement de (s)a mère », et va entreprendre d’y coudre délicatement son propre tissu d’écriture, tissu assez résistant pour contenir le roncier brut et hagard d’Odette, et assez fin pour l’envelopper d’un « voile de douceur ».

Et comment moi, lectrice qui aime commenter les livres en peuplant leurs marges de mes graffitis, ne me sentirais-je pas à mon tour enveloppée dans cette double peau d’écriture ? Impossible de ne pas répondre à l’invitation liminaire de Geneviève Peigné :

Je parlerai des pouvoirs de la lecture, de l’écriture. D’Odette lisant, écrivant. Là où vous, lecteur, de votre côté de la page, Odette et moi du côté où elle s’écrit, nous aurons le désir d’entrer en contact peut-être – et si tel est le cas, devrons guetter laccès.

 

Nathalie de Courson

 


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A propos du rédacteur

Nathalie de Courson

 

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Nathalie de Courson, enfance et adolescence à Madrid, agrégation de Lettres, doctorat de Littérature française, enseignement (beaucoup). Publications : Nathalie SarrauteLa Peau de maman (L’Harmattan) ; Eclats d’école (Le Lavoir Saint-Martin) ; articles dans les revues Poétique, Equinoxes, La Cause littéraire ; traductions de l’espagnol, dont, en 2017, le roman (traduit du castillan et de l’aragonais) Où allons-nous d’Ana Tena Puy (La Ramonda/Gara d’Edizions).

Auteur d’un blog http://patte-de-mouette.fr/