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Articles taggés avec: Yasmina Mahdi

Paris-Austerlitz, Rafael Chirbes

Ecrit par Yasmina Mahdi , le Vendredi, 10 Novembre 2017. , dans La Une Livres, Rivages, En Vitrine, Les Livres, Critiques, Espagne, Roman

Paris-Austerlitz, octobre 2017, trad. espagnol Denise Laroutis, 180 pages, 20 € . Ecrivain(s): Rafael Chirbes Edition: Rivages

 

L’écriture a quelque chose du supplice de Tantale.

Rafael Chirbes (Télérama, 2009)

 

L’espace diégétique est résumé en une phrase : « Paris, c’est comme ça, chacun pour soi », l’explication franche de la pyramide des inégalités sociales au sommet de laquelle, bien logés, pleins de ratiocinations, les nantis se pavanent, écrasant en bas « des poches de misère ». Les échos de la capitale résonnent, souffrances comparables à celles que subit l’homme solitaire et étranger dans l’appartement du Locataire filmé par Polanski. Le « je », l’instance énonciatrice, parle à l’imparfait. Les lieux sont glauques, l’ambiance pessimiste, des ombres perdues rencontrent d’autres ombres fantomatiques. Les attitudes restent codées entre « le mec qui parlait une langue apprise au lycée français de Madrid (…), le groupe des petits caïds (…) l’indic de la police et le journaliste ».

L’authentique Pearline Portious, Kei Miller (2ème critique)

Ecrit par Yasmina Mahdi , le Vendredi, 27 Octobre 2017. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Zulma

L’authentique Pearline Portious, septembre 2017, trad. anglais (Jamaïque) Nathalie Carré, 270 pages, 9,95 € . Ecrivain(s): Kei Miller Edition: Zulma

 

Le roman débute sur un paysage caribéen et une toute jeune fille de dix-sept ans qui brode les couleurs de l’arc-en-ciel. Non pas par caprice mais par goût de la beauté. Une demoiselle telle une sorte de fleur poussée dans « un endroit moite, puant et grouillant de cette espèce particulière de mouches ». Kei Miller, né en 1978 à Kingston, dresse des scènes de natures mortes exotiques et des memento mori, où « la glace des étals de poissons a fini de fondre » et où ne reste qu’« un chien tout efflanqué » (…) et « ici et là quelques morceaux de nourriture ». L’auteur s’empare des mots et des souhaits de la jeune Pearline pour secouer le monde « sans compassion ». Déjà, le cadre est situé, la Jamaïque en 1941, « les toits en zinc » et la communauté des « sans voix » de la léproserie. Par signes et par détails onomatopéiques, on découvre une langue créole poétique propre à « Spanish Town », ville « dont les médias nous disent tantôt qu’elle est pleine de tirs rafales-ravines » dans un pays dans lequel « le gouvernement et la CIA ont commencé à tendre des fusils plutôt que des sacs de riz ». Mais les habitants, pour tromper ce mauvais sort, peignent de toutes les couleurs les plus douces les murs, les maisons, les meubles.

Langage-action à propos de trois livres, par Yasmina Mahdi

Ecrit par Yasmina Mahdi , le Vendredi, 06 Octobre 2017. , dans La Une CED, Les Chroniques

 

(1) Marchand de sang, Kadhem Khanjar, Plaine Page, coll. Calepins, juin 2017, trad. arabe (Irak) Antoine Jockey, 100 pages, 15 € (voir le site de Kadhem Khanjar : tapin2.org)

 

Le titre et la couverture de ce livre bilingue, arabe et français, annoncent un état du monde arabe contemporain, celui de l’Irak, brisé, déchiqueté. Le sang coule non pour irriguer la vie mais pour l’ôter. Selon le jeune auteur Kadhem Khanjar, né en 1990 à Babylone – la première mégalopole du monde antique, le berceau de nombreux mythes civilisateurs –, la peur côtoie la mort et fait place à un ennui morbide. L’amertume, la dévastation, l’humiliation et la terreur accompagnent le décompte macabre des assassinats. L’odeur du sang s’insinue sous la peau, dans le cerveau, dans les pleurs, dans la crainte d’une prochaine explosion.

Les larmes, serpes minuscules

Que l’on ne peut retenir, même avec nos yeux

L’envers du temps, Wallace Stegner

Ecrit par Yasmina Mahdi , le Lundi, 25 Septembre 2017. , dans La Une Livres, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Roman, USA, Gallmeister

L’envers du temps, septembre 2017, trad. américain Éric Chédaille, 368 pages, 23,20 € . Ecrivain(s): Wallace Stegner Edition: Gallmeister

 

Comme l’indique le titre, L’envers du temps (Recapitulation en américain), de Wallace Stegner, ce roman commence par un voyage à rebours, imprévu, vers Salt Lake City. Les premières pages dressent le portrait d’une ville et de son peuplement et tournent comme « les bobines non montées du film embrouillé de sa vie ». Le tâtonnement de la mémoire autour de lieux jadis familiers provoque un télescopage entre les visions idéalisées et les transformations parfois inutilement coûteuses des bâtiments, les changements survenus – sorte d’embaumement artificiel de la ville. Ainsi, les cadavres en bière ont remplacé la « belle bande de puritains bohèmes » et « la jeune Holly au portrait doré ». Une nostalgie un peu caustique fait dire à l’écrivain que les événements les plus fous, comme les plus banals, se résument en fait après-coup par récapitulation. « Embellissement et rénovation du centre » de Salt Lake City remplacent les magasins vieillots et les activités de la jeunesse du protagoniste, à la façon du thanatopracteur McBride qui rend « pimpants les défunts ».

By the rivers of Babylon, Kei Miller

Ecrit par Yasmina Mahdi , le Vendredi, 15 Septembre 2017. , dans La Une Livres, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Roman, Zulma

À propos de By the rivers of Babylon, septembre 2017, trad. anglais (Jamaïque) Nathalie Carré 304 pages, 20,50 € . Ecrivain(s): Kei Miller Edition: Zulma

 

 

Voici un roman qui a gardé le titre anglais d’un territoire décrit par Kei Miller, jadis jardin de paradis, devenu une vallée délabrée faite de ruelles bordées de tôle ou de clôtures en ferraille (…) Là où se tenait autrefois une merveille de verte colline. On sent ce pays à travers la perception d’une vieille femme aveugle, du peuple jamaïcain accablé de cicatrices (balafres, œil crevé), de dévastations (l’autoclapse des rats), d’injustices et de violences policières contre les badboys d’Augustown. Babylone, littéralement Porte du dieu – selon Jacques Ellul –, le jardin originel du désir de l’homme qui le remplace par la Ville parfaite annoncée dans la Bible, qui oscille entre chute et rédemption. L’origine mythique de la croyance rastafari se loge en Éthiopie, un des berceaux de l’humanité et du règne d’Haïlé Sélassié, Ras Tafari Makonnen. Babylone est donc identifiée par les rastafaris qui se nomment descendants des tribus perdues d’Israël, un lieu perverti car volé par l’Occident et ses potentats.