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Offre-moi mon humanité le 8 mars, par Tawfiq Belfadel

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Mardi, 21 Mars 2017. , dans La Une CED, Ecriture

 

Tu m’as possédée à l’âge de 16 ans. On m’a forcée d’arrêter les études pour être ton épouse. Mon mariage concernait tous les membres de ma famille et de mon village, sauf moi-même. Je n’avais pas le droit de signer : mon père a signé à ma place au Tribunal. « Pourquoi tu veux la marier très jeune ? » a interrogé le Juge. Mon père a rétorqué : « J’ai peur pour son avenir ». Il avait peur que je ne connaisse l’amour, cette force invisible qui permet à l’être de découvrir son humanité. Effectivement, à 16 ans je n’habitais pas définitivement mon corps, et mon âme n’a pas encore noué sa relation avec l’abstrait. Tu ne m’as pas épousée, tu m’as possédée.

La première nuit chez toi, tu as mis un fardeau sur mon dos : ta famille, ta tribu, et même tes ancêtres. Ensuite, tu es monté dessus pour bien fixer le fardeau. Le jour suivant, tu m’as voilé le corps avec minutie puisque c’est une source de calamités ; je ne vois qu’à travers la petite grille carrée. Tu m’as interdit de voir le monde parce que la beauté fait mal aux yeux. La beauté est illicite. Tu m’as scellé les lèvres parce que ma voix est Awra, quelque chose qui doit être caché. La parole est illicite. Tu as brisé en lambeaux le miroir pour m’empêcher de voir l’Autre en moi. L’altérité est l’œuvre de Satan. L’altérité est illicite.

L’effacement, Samir Toumi

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Lundi, 30 Janvier 2017. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Maghreb, Roman, Barzakh (Alger)

L’effacement, 2016, 216 pages . Ecrivain(s): Samir Toumi Edition: Barzakh (Alger)

L’histoire d’un père qui vit en son fils

Le jour de ses 44 ans, le narrateur ne voit pas son reflet au miroir. Le docteur B., son thérapeute, lui déclare qu’il est atteint du syndrome de l’effacement, ajoutant que ce trouble touche les fils de combattants de la Guerre de Libération. Employé dans une société, taciturne et indifférent, le narrateur suit ses séances de psychothérapie avec le docteur, lui racontant des pans de sa vie le plus souvent centrés sur son père, un Commandant de la Guerre de Libération. « Les semaines passaient, et les effacements se poursuivaient » (p.52). Le reflet diaprait par la suite, à jamais. Le narrateur est envahi alors par un autre mal, les nausées fréquentes. « Je me laissais glisser, jour après jour, vers une région obscure et inconnue de mon être » (p.69), disait le fils sans histoires. Et plus il approche de cet abîme obscur de son être, plus il s’approche de son père. Il rompt ensuite ses fiançailles avec Djaouida, et passe quelques jours à Oran, cette ville qui lui insuffle « une force vitale incroyable » (p.183). Dans la ville du raï, il oublie pour des moments fugitifs la gravité de sa situation, et rencontre Houaria, la femme qui « avait réussi à voir apparemment ­[son] reflet dans une glace, alors qu’il demeurait invisible pour [lui] » (p.169). De retour à Alger, sa situation s’aggrave : ses effacements s’accompagnent d’absences mémorielles, d’insomnies, et de violence. Où le mènent alors ses séances avec le docteur B. ? Quel impact peut avoir la disparition de son père sur lui ?

Un butin de guerre (4, 5 & 6. Fin) Tawfiq Belfadel

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Samedi, 28 Janvier 2017. , dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

 

4. Il trouve sa femme assise sur une chaise, inquiète comme un dieu mythique défié par un Prométhée. Voulant savoir ce qui l’angoisse, le maire ne trouve pas vite les mots pour dire « qu’y-a-t-il ? ». Quelques instants après, il y parvient : elle lui annonce que la mère de leur femme de ménage, une veuve, a été assassinée après avoir été mutilée, ajoutant que les causes et les circonstances en sont inconnues. « Tous les âges, tous les sexes, toutes les peaux, les plus claires comme les plus basanées, sont menacés par cette guerre » se dit le maire. Il croit que ces évènements qui ébranlent la ville sont les séquelles de la colonisation qui ont changé de visage. Sa femme est en revanche persuadée qu’il s’agit bel et bien des signes tangibles de l’apocalypse, que Dieu pliera bientôt les cieux, ensevelira les montagnes, et dessèchera les mers.

Elle se lève et lui demande de venir déjeuner. Il lui dit qu’il n’a pas faim. La peur a tué son appétit. Elle le foudroie, vit en lui à présent et se nourrit de son corps comme un fœtus dans le ventre d’une femme enceinte, risquant de le manger en commençant par ses parties génitales. Son visage est livide malgré les soins qu’il fait chaque jour pour paraître beau et élégant, et pouvoir donc trahir son âge. Deux boules, l’une dans sa gorge sèche et l’autre dans son estomac, l’étouffent.

Un butin de guerre (1, 2 & 3), par Tawfiq Belfadel

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Samedi, 21 Janvier 2017. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

 

1. Le soleil s’est déjà levé sur la ville qui sent la poudre et le sang.

Elégant comme d’habitude, le maire se dirige vers la porte de la sortie, ou de l’entrée, de sa somptueuse villa. Il s’arrête net devant la porte au moment où il voit une enveloppe blanche sur le sol. Un frisson lui traverse le dos. Il la saisit, les mains tremblantes. Elle ne contient aucune adresse. Gagné par le désir, voire le devoir de la lire, il l’ouvre avec hâte.

« Tu ne sais pas qui nous sommes, mais nous te connaissons très bien : un maire corrompu et libertin. Sachant tant de choses sur toi, nous sommes de ceux qui veulent faire régner coûte que coûte un autre ordre dans la société, celui de la charia. Nous te demandons une grande somme d’argent ; mets les liasses dans un sac que tu dois poser au seuil du cimetière de la ville cette nuit, à deux heures. Cet argent nous servira dans notre noble mission. Ne crains rien, personne ne te nuira. Mais si tu désobéis tu auras, comme beaucoup de personnes, la tête tranchée, ou le corps, que tu engraisses depuis longtemps avec l’argent illégitime, criblé de balles ; ainsi ta famille sera orpheline, et surtout, traumatisée.

P.S : pas de retard ».

Hizya, Maïssa Bey

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Mardi, 10 Janvier 2017. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Maghreb, Roman, Barzakh (Alger)

Hizya, éd. Barzakh, Alger, L’Aube, 2015, 324 pages . Ecrivain(s): Maïssa Bey Edition: Barzakh (Alger)

 

Le Moi entre poésie et réalité


Au commencement était la légende de Hizya. C’est l’histoire d’une belle femme qui disparut très jeune, au XIXème siècle. Son amoureux Sayed, foudroyé par le chagrin, fit écrire un poème par Ben Guittoun pour exprimer le malheur qui avait bouleversé son âme suite à la disparition de sa bien-aimée Hizya. La légende influença différents artistes, devenue au fil des temps une célèbre chanson du patrimoine algérien :

« Amis, consolez-moi ; je viens de perdre la reine des belles/ Elle repose sous terre/ Un feu ardent brûle en moi !/ Ma souffrance est extrême/ Mon cœur s’en est allé avec la svelte Hizya », chantait Ben Guittoun pour traduire la mélancolie de Sayed.