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Articles taggés avec: Tawfiq Belfadel

Code islamiste de la route ou le Burqaroute, par Tawfiq Belfadel

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Lundi, 16 Octobre 2017. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

 

Vendredi. C’est le jour sacré de la semaine. La mosquée est pleine. Aucune place pour les retardataires. Plus de mille pratiquants attendent avec impatience le discours de l’imam Wahabi. C’est un berger qui a accédé au poste d’imam grâce à un ministre de la famille. Il ne connaît que deux petites sourates avec lesquelles il fait toujours la prière collective.

Wahabi monte sur le minbar. Sa djellaba blanche, ornée de fils en or, brille de blancheur. Sa barbe de dix centimètres est embellie à moitié par le henné. Les cils soulignés de khôl, le regard aigu, il ressemble sur son minbar à un pirate désobéi par des matelots rebelles.

L’imam commence son discours. De temps en temps, il caresse sa barbe et tape avec un bâton pour réveiller les pratiquants qui bâillent. Silence inouï. Tout le monde suit attentivement.

Lilia, par Tawfiq Belfadel

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Jeudi, 14 Septembre 2017. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

 

À feu B. Benamar

 

Tunisie. Je ne savais pas pourquoi ce mot se confondait toujours dans ma tête avec le mot « Liberté ».

J’avançais vers le musée Bardo, un bouquet de jasmin dans la main. A l’entrée, des images de sang et de cris bourdonnaient autour de ma tête. Elles me dérangeaient, me donnaient envie de crier, m’empêchaient d’entrer au musée, me forçaient de penser à la mort. J’enfonçai mon nez dans le bouquet et d’un coup toutes ces images se dissipèrent. En Tunisie, l’odeur de la vie était plus forte que celle de la mort. Je posai le bouquet au seuil pour rendre hommage aux victimes de l’attaque. J’entrai.

Je passais d’un couloir à l’autre en admirant les œuvres. J’étais notamment fasciné par les mosaïques qui racontaient des siècles d’Histoire. Près d’une sculpture en marbre, une jeune fille me tendit son téléphone et me pria de la prendre en photo.

Offre-moi mon humanité le 8 mars, par Tawfiq Belfadel

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Mardi, 21 Mars 2017. , dans La Une CED, Ecriture

 

Tu m’as possédée à l’âge de 16 ans. On m’a forcée d’arrêter les études pour être ton épouse. Mon mariage concernait tous les membres de ma famille et de mon village, sauf moi-même. Je n’avais pas le droit de signer : mon père a signé à ma place au Tribunal. « Pourquoi tu veux la marier très jeune ? » a interrogé le Juge. Mon père a rétorqué : « J’ai peur pour son avenir ». Il avait peur que je ne connaisse l’amour, cette force invisible qui permet à l’être de découvrir son humanité. Effectivement, à 16 ans je n’habitais pas définitivement mon corps, et mon âme n’a pas encore noué sa relation avec l’abstrait. Tu ne m’as pas épousée, tu m’as possédée.

La première nuit chez toi, tu as mis un fardeau sur mon dos : ta famille, ta tribu, et même tes ancêtres. Ensuite, tu es monté dessus pour bien fixer le fardeau. Le jour suivant, tu m’as voilé le corps avec minutie puisque c’est une source de calamités ; je ne vois qu’à travers la petite grille carrée. Tu m’as interdit de voir le monde parce que la beauté fait mal aux yeux. La beauté est illicite. Tu m’as scellé les lèvres parce que ma voix est Awra, quelque chose qui doit être caché. La parole est illicite. Tu as brisé en lambeaux le miroir pour m’empêcher de voir l’Autre en moi. L’altérité est l’œuvre de Satan. L’altérité est illicite.

L’effacement, Samir Toumi

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Lundi, 30 Janvier 2017. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Maghreb, Roman, Barzakh (Alger)

L’effacement, 2016, 216 pages . Ecrivain(s): Samir Toumi Edition: Barzakh (Alger)

L’histoire d’un père qui vit en son fils

Le jour de ses 44 ans, le narrateur ne voit pas son reflet au miroir. Le docteur B., son thérapeute, lui déclare qu’il est atteint du syndrome de l’effacement, ajoutant que ce trouble touche les fils de combattants de la Guerre de Libération. Employé dans une société, taciturne et indifférent, le narrateur suit ses séances de psychothérapie avec le docteur, lui racontant des pans de sa vie le plus souvent centrés sur son père, un Commandant de la Guerre de Libération. « Les semaines passaient, et les effacements se poursuivaient » (p.52). Le reflet diaprait par la suite, à jamais. Le narrateur est envahi alors par un autre mal, les nausées fréquentes. « Je me laissais glisser, jour après jour, vers une région obscure et inconnue de mon être » (p.69), disait le fils sans histoires. Et plus il approche de cet abîme obscur de son être, plus il s’approche de son père. Il rompt ensuite ses fiançailles avec Djaouida, et passe quelques jours à Oran, cette ville qui lui insuffle « une force vitale incroyable » (p.183). Dans la ville du raï, il oublie pour des moments fugitifs la gravité de sa situation, et rencontre Houaria, la femme qui « avait réussi à voir apparemment ­[son] reflet dans une glace, alors qu’il demeurait invisible pour [lui] » (p.169). De retour à Alger, sa situation s’aggrave : ses effacements s’accompagnent d’absences mémorielles, d’insomnies, et de violence. Où le mènent alors ses séances avec le docteur B. ? Quel impact peut avoir la disparition de son père sur lui ?

Un butin de guerre (4, 5 & 6. Fin) Tawfiq Belfadel

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Samedi, 28 Janvier 2017. , dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

 

4. Il trouve sa femme assise sur une chaise, inquiète comme un dieu mythique défié par un Prométhée. Voulant savoir ce qui l’angoisse, le maire ne trouve pas vite les mots pour dire « qu’y-a-t-il ? ». Quelques instants après, il y parvient : elle lui annonce que la mère de leur femme de ménage, une veuve, a été assassinée après avoir été mutilée, ajoutant que les causes et les circonstances en sont inconnues. « Tous les âges, tous les sexes, toutes les peaux, les plus claires comme les plus basanées, sont menacés par cette guerre » se dit le maire. Il croit que ces évènements qui ébranlent la ville sont les séquelles de la colonisation qui ont changé de visage. Sa femme est en revanche persuadée qu’il s’agit bel et bien des signes tangibles de l’apocalypse, que Dieu pliera bientôt les cieux, ensevelira les montagnes, et dessèchera les mers.

Elle se lève et lui demande de venir déjeuner. Il lui dit qu’il n’a pas faim. La peur a tué son appétit. Elle le foudroie, vit en lui à présent et se nourrit de son corps comme un fœtus dans le ventre d’une femme enceinte, risquant de le manger en commençant par ses parties génitales. Son visage est livide malgré les soins qu’il fait chaque jour pour paraître beau et élégant, et pouvoir donc trahir son âge. Deux boules, l’une dans sa gorge sèche et l’autre dans son estomac, l’étouffent.