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Articles taggés avec: Sana Guessous

A propos de Ceux d’ici, Jonathan Dee, par Sana Guessous

Ecrit par Sana Guessous , le Jeudi, 22 Mars 2018. , dans La Une CED, Les Chroniques

Ceux d’ici, Jonathan Dee, Plon, janvier 2018, 416 pages, 21,90 €

 

Quand Mark Firth débarque à New York, la ville n’est plus debout mais vautrée, pantelante. Quelques jours après le 11 septembre, la panique et la poussière saturent l’air. L’énorme fracas des tours anéanties bourdonne encore dans les oreilles. Une ambiance « de film de fin du monde » qui n’est pas sans déplaire à l’artisan du bâtiment venu du fin fond du Massachusetts, pour tenter de régler une sombre affaire d’escroquerie financière.

À son retour à Howland, le provincial est reçu comme un héros, un rescapé de guerre. Tu parles d’un héros. Mark Firth n’était même pas là quand les gratte-ciels ont mordu la poussière. Mark Firth est un amas de chair honteuse, il ne se remet pas de son immense stupidité : qui confie des dizaines de milliers de dollars à un type – soi-disant trader dans un fonds privé – qu’il ne connaît pas, qu’il n’a même pas pris la peine de googler ? L’idiot dans toute sa splendeur.

Bénédict, Cécile Ladjali

Ecrit par Sana Guessous , le Lundi, 08 Janvier 2018. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Actes Sud

Bénédict, janvier 2018, 272 pages, 20,80 € . Ecrivain(s): Cécile Ladjali Edition: Actes Sud

 

Il n’est pas désagréable de cheminer entre les pages de Bénédict, le roman de Cécile Ladjali, à paraître en janvier 2018 chez Actes Sud. Les phrases sont d’une grande coquetterie. L’autrice les a parées de mille atours étincelants. « Les rais brûlants strient la dalle glacée » ; « Les fougères sourient à l’ombre de la source vive » ; « l’aube métallique fait entendre les carillons d’une partition de Purcell ». La forme de ce roman m’évoque un jardin à la française, taillé avec élégance, d’une symétrie parfaite. Une forme polie, policée, qui jure cruellement avec le fond, plutôt dérangeant.

Le fond ? C’est l’identité contrariée, déchirée de Bénédict Laudes. Le personnage central du roman s’empêtre dans un corps qui lui est étranger, qui l’encombre. En exil dans sa propre chair, Bénédict refuse l’image lisse et normée que la société lui assigne. « Non, vous n’êtes pas entièrement là », lui reproche quelqu’un. « Une partie de vous est ailleurs. Et c’est cette autre moitié qui m’inquiète. Je la devine à cette heure tardive, entre chien et loup, quand les étudiants sont partis et que nous sommes seules sous le chuchotement des arbres. Il y a quelque chose en vous que je ne comprends pas et qui me fait peur. Quelque chose qui se brouille. Qui s’efface comme le jour. Oui, vous me faites peur ».

J’ai lu Nos Vies de Marie-Hélène Lafon, par Sana Guessous

Ecrit par Sana Guessous , le Mercredi, 11 Octobre 2017. , dans La Une CED, Les Chroniques

 

Mon salon donne sur un vaste immeuble en briques rouges, criblé de fenêtres. Parfois, l’une d’elles s’ouvre, un homme à la bedaine nue et à l’œil fou en surgit. Un étage plus haut, un peu plus à droite, voilà l’homme aux cheveux longs et argentés qui s’accoude à sa fenêtre, les mains serrant sa bière du matin. Le plus souvent, c’est une vieille dame en peignoir qui sort sa tête blanche et promène un regard plissé, pointu sur la rue.

Elle me fait penser à la narratrice de Nos Vies de Marie-Hélène Lafon. Une dame âgée et pensive aussi, qui observe les gens et les choses avec une acuité presque inquiétante. Cela donne des descriptions amples, minutieuses, qui s’autorisent de drôles de digressions.

« Les seins de Gordana ne pardonnent pas, ils dépassent la mesure, franchissent les limites, ne nous épargnent pas, ne nous épargnent rien, ne ménagent personne, heurtent les sensibilités des spectateurs, sèment la zizanie, n’ont aucun respect ni aucune éducation. Ils ne souffrent ni dissidence ni résistance. Ils vous ôtent toute contenance ».

Americanah, Chimamanda Ngozi Adichie

Ecrit par Sana Guessous , le Samedi, 06 Mai 2017. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Afrique, Roman, Gallimard

Americanah, traduit de l’anglais (Nigeria) par Anne Damour 2015, 528 pages, 24,50 € . Ecrivain(s): Chimamanda Ngozi Adichie Edition: Gallimard

 

Humidifier, nourrir, démêler, brosser, aplatir, tirebouchonner, recommencer.

Le matin, se décomposer devant son reflet hirsute. Se demander comment mater l’ennemi capillaire qui s’est dressé dans la nuit. Chercher une façon d’amadouer cette touffe noire en révolution perpétuelle.

Lutter férocement. Dégainer les ciseaux, le fer à lisser, la brosse soufflante, l’huile de coco, le beurre de karité, les prières, les larmes, les incantations.

Capituler. Accepter cette chevelure ironique, qui n’a honte de rien, qui s’assume avec majesté et s’affiche, écumante, au milieu des têtes lisses et sages. C’est ce qu’a fait Ifemelu, l’héroïne nappy d’Americanah. Un personnage de roman qui vit et comprend mes mésaventures capillaires… Ça ne m’était encore jamais arrivé.

Dans la littérature comme sur Instagram, le cheveu est soyeux par définition. Il flotte délicatement autour des visages souriants, les cajole, les nimbe de douceur. Il se laisse brosser et tresser avec grâce.

L’amie prodigieuse, Elena Ferrante, par Sana Guessous

Ecrit par Sana Guessous , le Jeudi, 13 Avril 2017. , dans La Une CED, Les Chroniques

 

 

Deux gamines en haillons. Un quartier patibulaire de Naples. Des gens affreux, sales et méchants, qui se menacent en dialecte rocailleux. L’horizon plus gris que la tôle ondulant au-dessus des têtes. La violence qui explose à chaque pas de travers et ravage les gueules éperdues.

Dans ce champ de mines gambadent Lina et Lenu. L’une est intrépide, l’autre timorée. Lina est un astre, un monstre, Lenu est l’ombre qui la suit partout.

Je les regarde pousser dans les pavés d’Elena Ferrante. Herbes folles dressées à la face d’un monde lugubre, herbes folles éreintées par la vie. Elles se dressent, s’écroulent et se redressent. Sorcières échevelées, cornues, puissantes, sorcières crépitantes qui se rient du brasier.