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Articles taggés avec: Roland Goeller

Trois chants funèbres pour le Kosovo, Ismaïl Kadaré

Ecrit par Roland Goeller , le Vendredi, 03 Juillet 2015. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Récits, Fayard

Trois chants funèbres pour le Kosovo, avril 1998, 122 pages, 8,50 € . Ecrivain(s): Ismail Kadaré Edition: Fayard

 

Pourquoi faut-il lire et relire les Trois Chants Funèbres, petit livre paru en 1998 sous la plume de l’albanais Ismaïl Kadaré ? Parce que nous avons en mains une œuvre romanesque tissée autour d’une fresque historique majeure. Parce que cette fresque prend tour à tour les apparences de l’épopée, du récit picaresque et de l’élégie. Parce qu’en invoquant des événements (tragiques) survenus il y a six siècles (en 1389), cette fresque éclaire des événements récents (deuxième guerre de l’ex-Yougoslavie, 1997-2002), tragiques eux aussi, et met peut-être en garde contre d’autres événements (funestes ?) à venir. Parce qu’en dépit de toutes les thèses de la fin de l’histoire et de la globalisation des données humaines, cette fresque suggère à l’inverse une inéluctable continuité historique où les nations revendiquent à la fois leurs identités et leurs territoires. Parce que l’auteur de cette fresque, Ismaïl Kadaré, écrivain albanais plusieurs fois pressenti pour le Nobel, juge et partie, se hisse avec clairvoyance à une hauteur où le parti pris le cède à la mise en perspective, de la pointe d’une plume qui n’a rien à envier à l’art des tailleurs de pierre des cathédrales.

Richard Brautigan ou la rédemption par l’écriture

Ecrit par Roland Goeller , le Vendredi, 10 Avril 2015. , dans La Une CED, Les Chroniques

Richard Brautigan est cet auteur américain de la génération des Henry Miller ou encore Jim Harrison, connu pour des livres qui sont à la littérature ordinaire ce que les météorites sont aux vulgaires cailloux. Un privé à Babylone ou encore Sucre de pastèque, La pêche à la truite en Amérique, ont imposé cet écrivain né à Tacoma en 1935, dans l’état de Washington. Une œuvre éclectique, faite de petits riens recensés, selon ses critiques, avec une minutie d’orfèvre, avec un art de la brièveté élaboré au cours de ses longs séjours japonais d’où il revint avec un autre abécédaire – un almanach à la Hebel, serait-il plus juste de dire – à savoir Tokyo-Montana-Express.

De quoi Richard Brautigan voulut-il nous parler, se demande-t-on après sa lecture. Que signifie cette succession de petits billets en apparence sans rapport les uns avec les autres : De la perte d’une place de parking, De certains corbeaux en train de bouffer des pneus de camion au cœur de l’hiver, Ça mijote, Les pieds qui dansent ? Le seul lien entre ces petits événements liminaires semble être l’ennui d’un promeneur le long des chemins du monde où il cherche à s’arrêter à quelque chose. Et rien ne semble assez digne d’intérêt pour le retenir et lui inspirer plus de trois pages d’affilée. Les événements semblent adresser à Richard Brautigan des clins d’œil et aussitôt vouloir le fuir, pour laisser entre ses mains des carcasses comme des chrysalides de papillons envolés. La vie de Richard Brautigan se serait-elle déroulée ailleurs que dans les lieux où il feignit la chercher ?

La bête dans la jungle, Henry James

Ecrit par Roland Goeller , le Mercredi, 19 Novembre 2014. , dans La Une CED, Les Chroniques

 

La rencontre d’un homme et d’une femme se produit toujours autour d’une inclination réciproque, à l’image de deux promeneurs qui s’avancent l’un vers l’autre sur un sentier étroit et que leurs excès de politesse, au lieu de s’effacer, conduisent à entrer en collision. Rien de tel dans le roman de Henry James, La Bête dans la jungle (titre original : The Beast in the jungle, 1903, Londres). Rien de tel et pourtant que d’inclination entre la discrète May Bartram et le dandy John Marcher.

Entre eux, une première rencontre survient au cours d’un voyage à Naples. May s’en souvient parfaitement, elle prend l’initiative d’en rappeler le souvenir à John Marcher lorsqu’ils se retrouvent, dix ans plus tard, en la somptueuse propriété de Weatherend. Le roman commence avec la magnifique scène des retrouvailles. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un roman, mais d’une longue nouvelle, comme Henry James savait si bien les trousser, en six chapitres autour des six temps forts que comprendra la longue et étrange liaison entre May Bartram et John Marcher.

La bienveillante ironie de Richard Ford

Ecrit par Roland Goeller , le Lundi, 24 Mars 2014. , dans La Une CED, Les Chroniques

 

Ma mère, récit autobiographique, titre original My mother, 1988

Péchés innombrables, recueil de nouvelles, titre original A multitude of sins, 2001. Points

 

« Elle observait mes efforts pour devenir écrivain, sans les comprendre entièrement.

– Mais quand vas-tu prendre un travail et t’y mettre pour de bon ? me demanda-t-elle un jour » (Ma mère).

« Pourtant, à travers ma mère que j’ai connue et aimée, je me sens relié à tout ce monde étrange, à cette chose autre qu’était sa vie, et dont j’ignorais à peu près tout. C’est là une particularité de notre vie avec nos parents, que l’on oublie souvent et qui passe inaperçue. Nos parents nous relient – aussi isolés que nous soyons dans notre existence – à une chose que nous ne sommes pas, mais qu’ils sont, il y a là une coupure, peut-être un mystère, si bien que même ensemble nous demeurons seuls ».

Claude Simon ou l’impossible récit (4 et fin)

Ecrit par Roland Goeller , le Jeudi, 06 Février 2014. , dans La Une CED, Les Dossiers, Etudes

 

Le fantôme de Proust


Dans ses romans en forme de polars, Dostoïevski veut révéler quelque chose de l’âme russe et de sa ferveur, de sa piété presque animiste. La psychologie des personnages est essentielle (cf. Raskolnikov tourmenté par la culpabilité…). De même, dans ses nouvelles lapidaires, Raymond Carver nous dévoile quelque chose de l’âme américaine aux prises avec la liberté et la violence. Quoiqu’esquissée à petites touches de l’épaisseur d’un scalpel, la psychologie est là encore essentielle. Joyce Carol Oates interroge à longueur de romans l’ambivalence de l’âme américaine, séduite par les raffinements de la civilisation, mais hantée par les réflexes de violence primitive et barbare. Juan Marsé quant à lui met en scène l’univers catalan post-franquiste, où les passions primitives entrent en conflit avec les formes sociales, violentes à force d’être policées. Lemaître, Goncourt 2013, aura donné une version polarde et populaire de cet épisode scandaleux de l’après-guerre de 14, au cours duquel les familles à la recherche d’un disparu étaient escroquées par des charognards peu scrupuleux. Mais chez Claude Simon ? Chez Proust ? Le Bolbec normand de l’enfance de Proust lui rappelle le Balbec oriental, ce qui fournit au narrateur le prétexte de prodigieuses et érudites digressions, lesquelles ne sont pas sans rappeler les exquis Masques et Bergamasques d’un Debussy.