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Montréal, par Kamel Daoud

Ecrit par Kamel Daoud , le Mardi, 29 Mai 2018. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

 

A Montréal. Sous le ciel gris d’un hiver qui tarde. D’habitude, raconte-t-on, la neige est déjà là mais pas cette fois. Le Québec est peut-être le troisième pays des Algériens. Pour ceux qui y vivent, pour ceux qui en rêvent. Il a la langue française, sans le mal français aux yeux des voyageurs algériens. On y parle le français sans y ressentir l’histoire. Un pays nu et neuf. Avec des arbres immenses, de la neige qui suspend le temps, des diversités qui apaisent la peur d’être étranger et des villes belles avec des noms proches des prénoms de chacun. Donc, on y vit bien, dans cette France-bis épargnée par le procès de la colonisation/décolonisation. On est en France sans le poids de la France et on est en Algérie sans les guerres d’Algérie. Et on est même en Amérique.

L’Autre, par Kamel Daoud

Ecrit par Kamel Daoud , le Mercredi, 14 Mars 2018. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

L’Autre, j’en ressentais le creux, la trace creuse en moi, le besoin de me mouvoir vers lui, la calcination quand il me brûla ou l’endroit endolori par son arrachement. Brusquement, je me suis senti en déséquilibre, sans l’autre, un peu chancelant dans mon humanité, bref et sans direction dans l’espace quand ce n’est pas une direction vers un visage, tournant dans l’affolement ou en orbite autour d’une énigme. L’Autre n’était pas ma moitié mais mon véritable moi. J’y allais dans toutes les directions, j’y venais, j’en revenais. Tout s’expliquait par mes gestes vers ce centre inachevé quand il n’est pas totalement voulu. Le désir, l’offrande faite au ciel, le sacrifice, l’invention du feu pour deux mains et pas pour une seule, la sexualité qui en était le cri et l’art qui en est le soupir, ou le sens de toutes les rivières du monde qui en sont la confession, la narration, le récit qui vient et s’en va.

Du métier mystérieux d’être chroniqueur, par Kamel Daoud

Ecrit par Kamel Daoud , le Mardi, 07 Novembre 2017. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

« J’ai bien regardé partout, j’ai lu tous les journaux, j’ai écouté et j’ai songé, mais il n’y a rien », me dit-il, consterné. « Je n’arrive pas à écrire. C’est flou. Généralement, j’ai toujours quelqu’un dans la tête qui raconte son histoire. C’est un monologue qui dure depuis mon enfance, sans livres. Je l’écoute et je lui vole quelques morceaux et je les publie. Mais là, je te jure, rien. J’ai une tête qui raconte toujours quelque chose. Comme un livre sans fin. Il me suffit de regarder une chaise pour imaginer l’histoire de l’éternité. Ou fixer une tasse de café vide pour reconstruire une vie ou deux d’inconnus. C’est simple. On me demande toujours d’où viennent les images et je réponds toujours que je ne sais pas. J’écoute, c’est tout. C’est précédé toujours par une mélodie. Toutes mes histoires viennent de derrière une porte à laquelle je colle l’oreille et qui sépare mon monde du monde des ancêtres ou des morts ou des poissons ou des tasses de café vides. Imagine n’importe quoi et cela finira par prendre voix et chair et te demander un prénom. C’est ma règle.

Philosophie du vendredi sans fin, par Kamel Daoud

Ecrit par Kamel Daoud , le Mercredi, 18 Octobre 2017. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

Tous les Arabes sont avalés par une seule baleine gigantesque, à leur naissance, un par un, les mains derrière le dos, le prénom entre les dents. Une baleine géante qui se promène dans l’Océan de l’existence actuelle et où ils tournent en boucle, marchant les uns sur les autres, en collant parfois l’oreille à la paroi stomacale, pour les meilleurs de leurs astronautes, ou en expliquant le monde à partir d’un gargouillis de cétacé, pour les plus idiots.

Et dans ce ventre tragique, il est obligatoire pour chacun de revivre l’aventure étrange de Younès, le prophète sorti vivant du ventre de son propre monstre intime, et connaître le même sort de l’homme assis, nu, sous un arbre étranger, tremblant de fragilité, levant les yeux pour une fois non pas sur l’obscurité de l’estomac animal, mais vers la vraie voûte étoilée. S’interrogeant rarement de façon correcte sur le mystère de la vie dans lequel nous n’avons encore envoyé ni cosmonaute ni satellite de communication. Seulement des prières et des comités pour surveiller le croissant des lunes les veilles du ramadan.

Mémoire du premier cosmonaute arabe, par Kamel Daoud

Ecrit par Kamel Daoud , le Mercredi, 27 Septembre 2017. , dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

 

Ah, ce n’est pas facile d’être le premier cosmonaute arabe des Arabes ! Ici, ce n’est pas facile : la Mecque est en bas, la lune à gauche et les étoiles sont sous les pieds. Dix mille chameaux ne suffiront pas à vous faire faire un seul pas. Le pire, cependant, c’est le ciel : il n’est nulle part. Et c’est terrible pour un Arabe, car les Arabes ont l’habitude de vivre sous le ciel, pas en-dessus, et d’y aller en linceul ou en morceaux et pas en scaphandre et en navette spatiale, de marcher sous ses nuages et pas de marcher sur la tête de la terre. En plus, le cosmos est comme un Sahara sans fond et un sable sans traces de pas. On n’y entend ni vent, ni casseroles, ni lézards insomniaques. Seulement le bruit d’une fenêtre mal fermée sur l’infini. La première chose que l’on perd lorsqu’on voyage dans l’espace, ce n’est pas la gravité mais sa propre nationalité, puis le trou s’élargit et on commence à perdre le reste : ses ancêtres, ses petits soucis, son drapeau national, ses prières les plus habituelles et sa longue histoire qui va s’effiler comme un nuage de fumée, puis disparaître comme un gaz.