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Les oeuvres de miséricorde, Mathieu Riboulet

Ecrit par Jean-Guy Soumy , le Lundi, 15 Octobre 2012. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, La rentrée littéraire, Roman, Verdier

Les Œuvres de miséricorde, août 2012, 154 pages, 14 € . Ecrivain(s): Mathieu Riboulet Edition: Verdier

On écrit avec son corps. Mathieu Riboulet le sait bien, lui qui dissèque l’objet de ses interrogations avec une application de chirurgien ou d’entomologiste. Lui qui, tel saint Thomas peint dans son incrédulité par Le Caravage, glissant son doigt dans la sainte plaie, cherche à franchir la barrière des muscles. A atteindre l’os. Y parvient.

Il y a, chez Riboulet, une manière vertigineuse de lier les mots et la chair. De ne rien construire qui tienne en l’air par la seule légèreté d’idées nullement expérimentées. Désincarnées. Et même la mémoire, insaisissable, Riboulet l’interroge en cherchant sa projection sur la géographie d’une peau ou le relief d’une ossature. Archéologue du vivant, il traque la source. Dans tous les cas, son écho.

« Je suis resté longtemps prisonnier du sentiment flottant, informulé selon lequel l’Allemagne était infréquentable. Je n’étais pas guidé par une idée, un ressentiment moins encore, mais, de fait, chez moi on n’allait pas en Allemagne (…) ». Cette gêne vis-à-vis de l’Allemagne, on peut concevoir que tous ceux qui ont dépassé la cinquantaine l’éprouvent aussi de manière diffuse. « Je n’avais jamais pu, avant cela, penser aux Allemands, à l’Allemagne, à la langue allemande, sans voir se profiler à l’horizon de ces pensées la trace du conflit qui par trois fois nous opposa, d’autant plus pernicieuse, persistante, qu’elle était héritée, non pas vécue ».

Tsukushi, Aki Shimazaki

Ecrit par Jean-Guy Soumy , le Jeudi, 30 Août 2012. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Québec, Roman, Actes Sud

Tsukushi, Léméac/Actes Sud, juin 2012, 138 p. 14,50 € . Ecrivain(s): Aki Shimazaki Edition: Actes Sud

 

Tsukushi est le nom, en japonais, de la tige à sporange de la prêle. C’est également le titre du quatrième volume du second cycle romanesque écrit par Aki Shimazaki. Vivant à Montréal depuis 1991, Aki Shimazaki est déjà l’auteure d’une pentalogie intitulée Le Poids des secrets qui reçut plusieurs prix littéraires dont le Prix du Gouverneur général du Canada.

L’écriture de Aki Shimazaki est une eau dormante. Le moindre geste, le plus simple effleurement de ses personnages à la surface de la réalité, produit des ondes qui nous intriguent. Puis nous inquiètent. On pressent que sous le miroir des conventions sociales, de la normalité et de l’attention aux autres, il y a un gouffre.

La narratrice, Yûko Sumida, décrit sa vie avec un souci du détail et une modestie qui portent en eux une menace. « Je suis debout devant la fenêtre du salon. Le ciel est couvert depuis ce matin. Selon la météo, il n’y aura pas de soleil de toute la journée. On a ce temps-là depuis quelques jours. (…) En regardant le ciel bouché, j’essaie de me rappeler quel temps il faisait le jour où ma fille est née. »

Un territoire, Angélique Villeneuve

Ecrit par Jean-Guy Soumy , le Mardi, 07 Février 2012. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, Phébus

Un territoire, janvier 2012, 152 pages, 15 euros, . Ecrivain(s): Angélique Villeneuve Edition: Phébus

Ce n’est pas l’histoire qui importe vraiment. C’est l’émotion que l’écriture est capable de créer à partir du motif et qui dit quelque chose en dehors de l’histoire. Et puis si, quand même ! L’histoire compte. Ces deux adolescents qui maltraitent leur tante, c’est intéressant. La violence faite aux adultes est si rarement abordée. Si honteuse.

Dans son dernier roman, Un territoire, Angélique Villeneuve place au centre de son texte une femme au « gros corps lourd » à « l’air de vache (…) au cerveau piétiné ». Un être invisible dans son pavillon modeste et qui vit sous le joug d’un Garçon et d’une Fille. Deux adolescents haineux envers eux-mêmes et envers le monde. Et qui n’ont qu’Elle sous la main pour se venger d’être ce qu’ils sont.

Cela pourrait être sordide. C’est dur. L’écriture singulière, poétique et incarnée d’Angélique Villeneuve, transcende le roman. Le personnage d’Elle est merveilleux d’humilité, de constance. De compréhension dans son acceptation de la situation qu’elle plonge dans une histoire qui enveloppe l’instant. On ne peut s’empêcher de reconnaître en Elle les personnages campés par la superbe actrice Yolande Moreau. Ces femmes plus proches du monde ouvrier que de celui des traders voraces, havres malmenés, ultimes refuges. Possédant une lumière à laquelle leurs renoncements ont donné une incandescence particulière. Une unité intérieure.

Revenants, Patrice Lelorain

Ecrit par Jean-Guy Soumy , le Jeudi, 27 Octobre 2011. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Biographie, La Table Ronde

Revenants, 354 pages, 20 euros, août 2011, . Ecrivain(s): Patrice Lelorain Edition: La Table Ronde

Pour écrire ainsi sa vie, de l’enfance à Bois-Colombes dans les années soixante jusqu’en ces temps où les amants précisent, en se déshabillant, « je n’ai pas le sida », il faut disposer d’une langue qui ne trahit pas. D’un style précis mais propice aux éblouissements. Une légèreté à la française. Tel est le cas de Patrice Lelorain qui sait pouvoir compter sur ses mots et ses maux.

Le narrateur vit dans un appartement situé au-dessus des cabinets de dentisterie de ses parents. Les jeudis après-midi, il est bercé par les hurlements des gosses aux prises avec la roulette de sa mère. Mais il sait que ces douleurs-là ne sont pas les plus terribles que cette femme peut infliger.

« Enfant, j’imaginais que je n’étais pas le fils de mes parents, mais un petit débile adopté autour duquel on avait dressé un décor sophistiqué (…) » De décors, justement, il en est ici question, le temps qui passe se chargeant de les repeindre. D’abord enfumés, psychédéliques, avec des femmes libres, des compagnons irresponsables ou trop sérieux, des plans foireux, des rêves et de la nausée. Jusqu’aux trompe-l’œil d’aujourd’hui aux couleurs crépusculaires propres à la saison des deuils.

Fille de, Carole Achache

Ecrit par Jean-Guy Soumy , le Samedi, 08 Octobre 2011. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, La rentrée littéraire, Roman, Stock

Fille de, octobre 2011, 302 p. 17,50 € . Ecrivain(s): Carole Achache Edition: Stock

 

Le dernier livre de Carole Achache compte au nombre des romans écrits sous l’emprise d’une nécessité intime. Texte sur la filiation, et plus encore sur l’énigme des silences, Fille de affronte le mystère de la descendance. De la révolte et de la quête qui lui sont intrinsèquement attachées.

Comme à l’origine du monde, ce doute de la narratrice : l’aime-t-elle, cette mère à laquelle elle serait tentée de dénier jusqu’au statut de femme ? Cette Monique Lange qui éprouve inlassablement le « besoin d’une impossibilité en amour ». Qui possède un goût si sûr pour les passions sublimées, les homosexuels et les hommes traqués.

Nous sommes après-guerre. Le Parti communiste broie ses enfants désobéissants. Très tôt, les ailes de Monique Lange l’ont déposée rue Sébastien Bottin, aux éditions Gallimard. Là, où tout est possible. C’est la valse des rencontres miraculeuses, Genet, Violette Leduc, Florence Malraux, Duras, Jorge Semprun, Faulkner… Le désir de vivre est exacerbé. Monique Lange prend sa place dans le mouvement des couples qui flamboient puis se fanent. Côtoie des êtres qui s’inventent au gré des séparations, de l’alcool, des livres et des révolutions.