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Articles taggés avec: Jacques Girard

Blanche initiation

Ecrit par Jacques Girard , le Mardi, 02 Juin 2015. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

 

À Renée-Claude

 

Cinq heures du matin. Le train arrive à la gare de Parent, un village perdu à trois cents kilomètres de La Tuque. Parmi la dizaine de passagers, qui descendent des wagons tirés par Via Rail, une jeune infirmière du Lac-Saint-Jean. Elle est enveloppée dans un parka, porte des bottes immaculées. Ses extravagantes mitaines attirent l’attention.

Pour l’accueillir, l’infirmière en chef. Elle reconnaît sa toute nouvelle protégée escortée de deux énormes valises. Alors, on échange des signes de la main. Irma Latour marche d’un pas alerte vers sa jeune collègue. Pour sûr qu’il faudra l’habituer au travail qui attend cette jeune recrue. Déjà, la veille au téléphone, les deux ont convenu du programme de cette fébrile journée ; primo, initiation à la pratique au dispensaire, secundo un tour d’ambulance et tertio rencontre du boucher.

Que vient faire un boucher dans son nouvel emploi d’infirmière ? Spécialiste du scalpel comme le légendaire barbier dans les classiques western ! Ce serait un bénévole en cas d’urgence. Va savoir, dirait Réjean Ducharme.

Puis-je ?

Ecrit par Jacques Girard , le Samedi, 21 Mars 2015. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

 

À Daniel Boivin, journaliste et écrivain, qui m’a « soufflé à l’oreille » cette histoire.

 

Loin de moi, j’existe en moi

Hors de qui je suis,

L’ombre et le mouvement en quoi je consiste (Fernando Pessoa, Fragments d’un voyage immobile)

 

Le voisin de siège cuve son vin dans l’autobus. Impossible de changer de siège : tous occupés. Moi qui aime lire ou écrire pendant le trajet entre Québec et Roberval. Irréalisable. À défaut, j’aurais, comme plusieurs voyageurs, fermé les yeux. Autre incapacité. J’ai sollicité le sens civique de mon compagnon de banquette.

– Monsieur, pourriez-vous, s’il vous plaît, cesser de ronfler ou, si possible, respirer en direction de la vitre ? lui demandé-je en tapotant son épaule dans l’espoir de le tirer de son profond engourdissement.

Les périphrases magiques

Ecrit par Jacques Girard , le Jeudi, 19 Février 2015. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

 

« On n’échappe pas à son enfance », Pierre O. Gagnon, La mort de mes vingt ans

La grippe rage. On parle de fermer les écoles. Dans l’établissement scolaire où nous nous retrouvons, les locaux sont à moitié vides. Les rangées sont décimées.

Dans une classe de troisième année, les écoliers attendent.

Leur enseignante s’en vient avec des papiers-mouchoirs.

Entre temps, on jase de cette fameuse grippe. Impossible d’y échapper à moins de pouvoir compter sur un médicament miracle qui combat toux, éternuements, fièvre, maux de gorge.

– Ma mère me donne des pastilles jaunes, c’est super, prétend un petit rouquin.

– Chez nous, les pastilles sont rouges, renchérit sa voisine qui sourit des lèvres, gênée par sa dentition en brèche.

L’albatros, Vive les dimanches baudelairiens

Ecrit par Jacques Girard , le Samedi, 31 Janvier 2015. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

 

La salle de billard roule encore dans ma mémoire, au sous-sol de l’immeuble qui abrite maintenant plusieurs commerces ou services dont Mode Choc, RS Informatique et la Banque Royale. Je m’assois sur le même banc. L’adolescent arrive tôt le dimanche. Le patron organise des tournois où s’affrontent les meilleures queues de la région. Les joueurs se lancent des défis. Les places pour les spectateurs sont limitées, et le maître des lieux, un joueur invétéré, tolère les jeunes à la condition qu’ils soient tranquilles.

Le choc des billes me ramène à cette époque. Mon joueur favori, c’est monsieur Pilote. Il demeure près du quai, dans mon quartier. Je le rencontre sur le chemin qui conduit à la salle de Pool, comme on l’appelait avant l’application de la loi 101.

L’homme se déplace en pivotant comme un oiseau blessé. Chaque pas est laborieux. L’effort marque son visage. La jambe gauche, rachitique, gratte le sol ; le bras pend le long du corps déformé. La main droite manie une grosse canne en bois taillée dans une vieille perche tandis que sa carcasse avance sous l’impulsion vigoureuse de la jambe droite qui gonfle le pantalon d’étoffe. L’ancien pêcheur commercial l’appelle « ma rame de rue », avec un sourire serein.

Un secret de chair

Ecrit par Jacques Girard , le Mercredi, 17 Décembre 2014. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

 

« Que dire d’une fille de vingt-cinq ans quand elle est morte? Qu’elle était belle. Et terriblement intelligente. Qu’elle aimait Mozart et Bach. Et les Beatles ». Les premières phrases de Love story d’Erich Segal.

J’aperçois la photo de Madeleine Truchon dans le journal. Elle préside un organisme qui aide les jeunes en difficultés.

Je partage avec elle un secret de chair. Un secret que j’avais enfoui en profondeur dans ma mémoire chaotique. La vue de son visage d’ange me bouleverse, me projette vingt ans en arrière avec une telle violence que j’ai un haut-le-cœur. Mon ventre se contracte. Des images de chair vive.

À cette époque, j’enseigne le français en cinquième secondaire. Première période de cette année-là. Je joue mon numéro. Voix douce, sourire agréable, petits clins d’œil. Le professeur étale tout l’arsenal des trucs dont l’objectif est d’attirer l’attention des étudiant(e)s.