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Articles taggés avec: Emmanuelle Caminade

Sucre noir, Miguel Bonnefoy

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Mercredi, 16 Août 2017. , dans La Une Livres, Rivages, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Roman

Sucre noir, août 2017, 208 pages, 19,50 € . Ecrivain(s): Miguel Bonnefoy Edition: Rivages

 

Sucre noir s’inscrit délibérément dans la continuité du Voyage d’Octavio, ce que l’auteur nous signifie d’une phrase clin d’œil. Et comme dans ce premier roman très remarqué, Miguel Bonnefoy y annonce d’emblée la tonalité fabuleuse de l’histoire qu’il va nous conter. Il réinvente en effet la fin des aventures du cruel capitaine de flibustiers Henry Morgan qui, dans la deuxième moitié du XVIIème siècle, mena ses expéditions aux Caraïbes où il devint une figure de légende. Echouée sur des cimes feuillues au milieu de l’océan de la forêt, sa frégate naufragée aux flancs empestant la misère et la faim, encore alourdie – malgré l’abandon de nombreux « objets de pillage » hétéroclites – de tout cet or dont il refuse de se délester, « s’effrite comme un morceau de sucre » alors que l’orage s’annonce, puis s’enfonce inéluctablement dans l’abîme en déracinant les arbres, tandis que le capitaine agonise « seul et pauvre, plongeant ses mains dans un trésor qui ne [peut] le sauver ». Une stupéfiante anticipation du naufrage actuel du Venezuela !

L’hirondelle rouge, Jean-Michel Maulpoix

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Mercredi, 19 Juillet 2017. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Mercure de France, Poésie

L’hirondelle rouge, février 2017, 128 p., 12 € . Ecrivain(s): Jean-Michel Maulpoix Edition: Mercure de France

 

Ce fut sans doute la mort de sa mère en mai 2016 qui amena Jean-Michel Maulpoix à écrire L’hirondelle rouge pour accompagner dans « leur puits de nuit » ce père qu’il avait « laissé partir » et entendit alors « gémir sous la terre », comme cette femme qui somnola longtemps dans l’antichambre de la mort avant de s’éteindre. A écrire « juste des paroles pour notre ici-bas : la mémoire de ceux qui s’en vont et la consolation de ceux qui restent ». Pour « offrir à l’absence un bouquet de fleurs d’encre ».

Mais ces proses poétiques dressant un tombeau à ses parents désormais « confondus dans le même silence », l’entraînent dans un mouvement inéluctable vers un abîme de tristesse, de douleur et de colère. Elles le renvoient à sa propre finitude, le plongeant dans « le trou noir de ce rien » qu’il portait déjà en lui, et qui « bat comme un deuxième cœur : cœur noir, cœur d’encre à côté de la pompe à sang ».

Et ce « carnet de deuil » semble aussi sonner le glas d’une poésie exsangue prospérant sur « un fond de désolation », d’une langue où somnole « l’idée de la mort » :

Fables, Jean de La Fontaine

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Mercredi, 24 Mai 2017. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Folio (Gallimard), Poésie

Fables, dossier de Sylvie Howlett, avril 2017, 192 pages, 2,90 € . Ecrivain(s): Jean de La Fontaine Edition: Folio (Gallimard)

Publiées en trois recueils successifs de 1668 à 1694, les fables de Jean de La Fontaine ont rencontré dès leur époque un succès qui ne s’est pas démenti au cours des siècles. Sur près de trois cents fables écrites par l’auteur, toutes n’acquirent certes pas la même notoriété, mais elles font néanmoins tellement partie de notre patrimoine littéraire qu’elles ont contaminé notre langage courant au travers de nombreux proverbes ou expressions issus directement de leurs vers.

Dédiées au jeune Dauphin, fils du roi Louis XIV, du moins pour le premier recueil, ces fables furent utilisées systématiquement dans l’enseignement dès le début du XVIIIème siècle par les jésuites. Puis la IIIème République y vit  un livre de morale opportun pour l’école laïque et elles devinrent incontournables dans les classes du primaire jusqu’aux années 1960.

Sans doute cette popularité altéra-t-elle un peu la perception de ces fables et nuisit-elle à leur estime. Mais ces dernières, qui n’ont rien de moralisateur et sont plutôt l’œuvre d’un moraliste, et qui recèlent, au-delà de la critique des excès du régime absolutiste et de la satire sociale, toute la philosophie de l’existence d’un auteur pénétré d’une antique sagesse, ont désormais été réhabilitées dans toute leur complexité et parfois leur ambigüité.

Les Harmoniques, Gérald Tenenbaum (2ème critique)

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Mardi, 25 Avril 2017. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Editions de l'Aube, Roman

Les Harmoniques, février 2017, 224 pages, 22 € . Ecrivain(s): Gérald Tenenbaum Edition: Editions de l'Aube

Roman urbain à la tonalité mémorielle mélancolique, vibrant et bariolé tissage de relations et d’échanges, Les Harmoniques nous emmène aux confins du réel et de l’imaginaire en nous faisant entendre un vaste concerto de destins croisés dont émerge la beauté de rencontres improbables. Gérald Tenenbaum y explore le champ des possibles offert à quatre héros qu’il lance sur « des sentiers prêts à bifurquer ». Deux Français, un journaliste au chômage et un mathématicien, et deux Argentines, une actrice dont la sœur jumelle a disparu et une auteure de romans de jeunesse, vont ainsi se croiser, l’auteur éclairant certains moments de leur existence où s’ouvre ou se ferme une porte sur l’inconnu, sans que l’on puisse à court terme en déceler l’impact. Et c’est une autre perception des événements qui se fait jour. C’est un autre univers qui s’ébauche, interrogeant notre propre rapport au monde.

Cette histoire d’amour et d’amitiés se déroule sur une vingtaine d’années (1993/2015) de part et d’autre de l’océan, essentiellement entre Paris et surtout Buenos Aires, avec quelques incursions à Madrid ou brièvement à Tel Aviv, pour se terminer à Venise sur un « accord parfait », aboutissement d’un « long détour ». Mais, passant sous silence de très nombreuses périodes, l’auteur a savamment déconstruit son récit pour nous proposer un puzzle narratif réconciliant le destin et le hasard.

Histoires désobligeantes, Léon Bloy

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Vendredi, 14 Avril 2017. , dans La Une Livres, En Vitrine, Les Livres, Critiques, Mercure de France, Contes

Histoires désobligeantes, mars 2017, 304 pages, 6,80 € . Ecrivain(s): Léon Bloy Edition: Mercure de France

 

Les Histoires désobligeantes de Léon Bloy s’inscrivent dans le courant des contes cruels qui prit son essor au milieu du XIXème siècle. Publié en 1894, ce recueil de trente courtes fictions avait été réédité vingt ans plus tard (Mercure, 1914) augmenté d’une préface de l’auteur et de deux textes extraits de son roman La Femme pauvre (1897). Et c’est cette seconde édition qui nous est proposée, annotée et préfacée par Sandrine Fillipetti et enrichie de deux textes critiques de Rémy de Gourmont et Octave Mirbeau, ainsi que d’un portrait de l’auteur dressé par Catulle Mendes dans un de ses romans.

Pour ce désespéré qui fit « son noviciat dans les odyssées de la famine et du chienlit », Chrétien souverainement épris d’absolu égaré dans un siècle le pénétrant de dégoût – dont les « générations avortées » saccagent « l’Idéal » –, l’ennemi à désobliger qui suscite sa colère c’est cette bourgeoisie florissante régnant à son époque et dont il fait la satire féroce.