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Articles taggés avec: Didier Ayres

Trajectoire déroutée, Sanda Voïca, par Didier Ayres

Ecrit par Didier Ayres , le Mercredi, 11 Juillet 2018. , dans La Une CED, Les Chroniques

Trajectoire déroutée, Sanda Voïca, éditions Lanskine, juin 2018, 80 pages, 14 €

 

Sobriété profonde

Le dernier livre de Sanda Voïca vient de paraître. Il est à la fois utile et inutile de connaître la biographie de l’auteure, et d’être renseigné sur le grand deuil où elle est plongée. Inutile, car le livre se suffit à lui-même et à mon sens, est très réussi. Car l’ouvrage ne nous rend pas prisonnier d’un pathos, d’un sentiment de perte lyrique, et se rapprocherait plus du Livre de Job que des Psaumes ou du Cantique des cantiques. Donc il ne faut pas lire cette poésie avec le cœur sec ni avec une angoisse impitoyable. Il est nécessaire simplement de se mettre à l’unisson de cette poésie de la douleur, de ce texte abstrait et énigmatique à certains égards, pour partager cette poésie témoignage de la perte. Car c’est une voix authentique je crois. Lire ce travail non lyrique, pour moi qui aime les chansons du langage, se partager soi-même dans cette poésie froide, quand en ce qui me concerne j’aime le chatoyant et l’esthétique baroque, se laisser aller à la netteté acérée de ce regard de la poétesse, pour un lecteur qui à mon instar aime le sfumato et les impressions gazeuses, est cependant important. J’ai beaucoup aimé Trajectoire déroutée, nonobstant les différences de sensibilités, et peut-être à cause de cela.

La Salle de jour, Don DeLillo

Ecrit par Didier Ayres , le Mardi, 03 Juillet 2018. , dans La Une Livres, Les Livres, Actes Sud/Papiers, Critiques, Théâtre, USA

La Salle de jour, traduit de l’américain par Adélaïde Pralon, juin 2018, trad. Adélaïde Pralon, 88 pages, 15 € . Ecrivain(s): Don DeLillo Edition: Actes Sud/Papiers

 

Il faut pour entrer dans la pièce de théâtre de Don DeLillo, La Salle de jour, une perspective convexe, car il s’agit d’opérer un retournement des points de vue et d’adopter le régime du « comme si ». Il faut faire avec les personnages – et évidemment avec les acteurs d’ailleurs – comme si la salle de jour était à la fois une chambre d’hôtel, une salle de jeu ou une cellule d’asile psychiatrique. Et encore, comme si les personnages vaquaient à des tâches normales, pleines de signification raisonnable. C’est à la fois une mise en abyme de notre raison raisonnante au milieu du monde incertain et infini du langage, et une forme de mise en crise du statut social, de la règle sociale, et en ce sens des conventions sociales, qui peuvent seulement se dire sous le masque, derrière une mimique. Car il s’agit bien là de faire comme si. Et là, on distingue un bout de la vérité, et cette salle de jour, qui pourrait être notre propre salon, nous invite à une sorte d’éloge de la folie, laquelle montre et défait la comédie sociale, recadre les aspects coercitifs de la société, et nous conduit à regarder cette farce avec des yeux clairs et perçants. La folie, le pouvoir. Oui, pouvoir de déduction des énigmes, pouvoir de mettre en valeur la folie de notre existence. Oui, ce qui en rend incohérente la vanité, la vanité des vanités. Et notre petite personne narcissique gigote dans un monde social codé et mortifère.

La rébellion universelle - L’Espoir à l’arraché, Abdellatif Laâbi, par Didier Ayres

Ecrit par Didier Ayres , le Vendredi, 08 Juin 2018. , dans La Une CED, Les Chroniques

L’Espoir à l’arraché, Abdellatif Laâbi, Le Castor astral, juin 2018, 144 pages, 14 €

 

 

Je ne connais Abdellatif Laâbi que par ce recueil que j’ai reçu il y a peu. Je l’avais rencontré il y a longtemps dans un séminaire de troisième cycle sur les lettres francophones à Bordeaux, et j’ai gardé en mémoire – moi qui ne connaissais pas l’œuvre du poète – un être à la fois grave et inquiet. Et je retrouve cela dans les poèmes que publie cette année Le Castor astral. J’y vois en effet une période de la vie de l’auteur, qui a été incarcéré et torturé au Maroc, événements qui, on l’imagine, ont été marquants. Je dis cela sans déflorer le caractère puissant de ces poèmes en vers qui, avec une certaine banalité d’expression, relatent cette expérience de la douleur qui est, il me semble, universelle.

Théâtre du vrai et du faux Opéra Panique, Alejandro Jodorowsky, par Didier Ayres

Ecrit par Didier Ayres , le Jeudi, 07 Juin 2018. , dans La Une CED, Les Chroniques, Théâtre

Opéra Panique, Alejandro Jodorowsky, Métailié, mai 2018, 96 pages, 7 €

 

Comment aborder cette pièce d’Alejandro Jodorowsky, théâtre auquel revient l’auteur après une longue interruption, en essayant de démêler le discours latent de cette comédie et ses buts, sans en détruire l’originalité ? Car bien que l’on puisse aisément rapprocher ce texte du Godot de Beckett ou de Ionesco, et mettre à profit la théorie de l’absurde qui a si bien réussi à ces auteurs, on ne dirait pas tout tant cette pièce est globale, et parle faux pour dire vrai et vrai pour dire faux. Oui, nous sommes bien au cœur de l’absurdité humaine et sa manière folle de réagir, mais ici un petit peu au-delà du monde « vrai », au sein de la compétition, de la guerre, du couple, du débat idéologique et même spectateur d’une scène qui évoque à sa manière délurée et cependant profonde Le Fils de Saul de  László Nemes. Donc nous sommes ici au niveau littéraire de Godot ou encore de Pour un oui ou pour un non, même si l’on rit plus, on s’interroge plus en atteignant sensiblement une vérité absolue que seule la vie est capable de réunir et d’assembler sous un masque grotesque.

Pierre Dhainaut ou La Parole, par Didier Ayres

Ecrit par Didier Ayres , le Jeudi, 24 Mai 2018. , dans La Une CED, Les Chroniques

Et même le versant nord, Pierre Dhainaut, éd. Arfuyen, 2018, 11 €

 

Pour tout dire, mon sentiment à l’égard de ce livre est entièrement instruit par l’idée de la maturité de l’expression poétique. Et si la poésie, comme la peinture du reste, est un art qui supporte l’âge, ce recueil parvient à dessiner un territoire de dernier recours, de dernier expédient devant le temps. Dans ce sens, on a à faire avec ce que j’appellerais l’écume du langage. Car au sein de ce recueil qui rassemble des poèmes par deux ou trois, ou sous divers chapitres plus ou moins longs, en vers ou en prose, circonstanciels ou non, la totalité de l’ouvrage confine à la découverte d’un texte presque fragile, et en un sens neuf, nouveau, pur, quintessencié. Et avec cette expression d’une idée de l’homme.

Cette idée est d’ailleurs pour moi la question de la qualité idéale de la parole. Dire. Exprimer. Écrire le souffle, écrire ce qui amplifie, ce qui augmente, ce qui grandit l’homme en lui-même. C’est une poésie qu’il faut parcourir lentement, sans hésiter à revenir plusieurs fois sur certains passages, et avec ces précautions connaître le poète, imaginer avec lui, en communion, le mystère de vivre, et avec lui le mystère de l’expression poétique.