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Articles taggés avec: Claire Mazaleyrat

La peau, l’écorce, Alexandre Civico

Ecrit par Claire Mazaleyrat , le Mardi, 17 Janvier 2017. , dans La Une Livres, Rivages, Les Livres, Critiques, Roman

La peau, l’écorce, janvier 2017, 105 pages, 16 € . Ecrivain(s): Alexandre Civico Edition: Rivages

 

Gratter jusqu’à l’os

Le deuxième récit d’Alexandre Civico s’inscrit à la fois dans la fable d’anticipation cauchemardesque d’une société en décomposition, et dans l’exploration des liens familiaux, de leur force et de leur violence, comme c’était déjà le cas dans La terre sous les ongles, qui explorait le rapport à l’origine sociale et à la figure du père qui l’incarnait. Deux parties alternent : « l’écorce » qui dresse la chronique du désert et d’une guerre de plus en plus absurde, dans la solitude de la mort et des dunes ; « la peau » qui raconte comment père et fille se réveillent un matin enchaînés l’un à l’autre par un cordon ombilical. Ce qui permet de créer une unité entre les deux récits, c’est à la fois la duplication du narrateur en figure du père, « celui qui est resté », et en soldat déjà à demi mort, « celui qui est parti là-bas », et dont l’un peu à peu oublie l’existence de cet Autre, cet Ecrivain, qui se multiplie en figures absentes et s’efface ; mais c’est aussi la puissance mortifère du lien et de la perte.

L’Effacement, Samir Toumi

Ecrit par Claire Mazaleyrat , le Mardi, 10 Janvier 2017. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Maghreb, Roman, Barzakh (Alger)

L’Effacement, Samir Toumi, éditions Barzakh, 2016, 216 p. 17 € . Ecrivain(s): Samir Toumi Edition: Barzakh (Alger)

 

Habiter l’histoire

Il est difficile de ne pas penser à La Moustache, l’un des premiers romans d’Emmanuel Carrère, en lisant ce conte fantastique de Samir Toumi : face à un miroir, un homme assiste à sa progressive disparition, s’interrogeant sur son identité à travers les multiples jeux de regards que les autres posent sur lui, et qui lui révèlent une faille profonde entre l’homme qu’il croyait être et le vide que comblent les attentes de l’entourage, peu à peu comblé par l’image du père. Si on retrouve dans les deux récits la violence du questionnement sur l’identité, qui mène à la mutilation chez Carrère, et à la folie chez Toumi, le roman de ce dernier s’implante dans le cadre d’une conscience historique du moment où il se déroule.

Surfaces brouillées

Le Messie du Darfour, Abdelaziz Baraka Sakin

Ecrit par Claire Mazaleyrat , le Lundi, 24 Octobre 2016. , dans La Une Livres, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Afrique, Roman, Zulma

Le Messie du Darfour, août 2016, trad. arabe (Soudan) Xavier Luffin, 205 pages, 18 € . Ecrivain(s): Abdelaziz Baraka Sakin Edition: Zulma

 

 

Au cœur d’une guerre qui semble durer depuis des millénaires et épouser toutes sortes de configuration, à l’image d’un puzzle qu’on recomposerait à l’infini, le pays est traversé par des bandes armées sauvages et de grands mouvements millénaristes, des vengeurs solitaires et des caravanes de nomades, des mères devenues folles et des illuminés sur la voie de la rédemption. Car le pays apparaît, comme le corps de la jeune Abderhamane, à la fois offert et marqué par les cicatrices, terre fertile et ravagée en même temps. Le récit fait remonter sa généalogie, comme celle des personnages, à des époques reculées, permettant d’entrevoir l’identité complexe d’une zone aux contours indéfinis, et l’absurdité des idéologies racistes au nom desquelles les guerriers s’entredéchirent : les influences et migrations au Darfour mêlent depuis la nuit des temps les ethnies noires et arabes, chrétiens et musulmans, tant et si bien que les discours bellicistes des émissaires gouvernementaux.

L’Echange, Eugenia Almeida

Ecrit par Claire Mazaleyrat , le Lundi, 22 Août 2016. , dans La Une Livres, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Livres décortiqués, Roman, Amérique Latine, Métailié

L’Echange, août 2016 trad. espagnol (Argentine) François Gaudry, 250 pages, 18 € . Ecrivain(s): Eugenia Almeida Edition: Métailié

 

Cousu de fil noir

Des dialogues brefs, de courtes phrases. Des personnages qui s’entrecroisent, qu’on aperçoit, qui disparaissent. Des pages arrachées dans des journaux anciens. Des rendez-vous au téléphone. Des cafés sous haute surveillance. Des menaces et des souvenirs. Une histoire impossible à raconter, et cette impression de devoir à chaque instant reprendre le fil qui s’emmêle, qui casse, qu’on maintient serré pourtant dans une main vide. Tout commence après coup, indirectement. Un dialogue lourd de non-dits pour évoquer la scène, comme si l’idée même d’un témoignage direct de la réalité était devenue impossible :

– Pour quoi faire ?

– Pour qu’on en parle !

– C’est un suicide.

– Etiologie douteuse.

– Suicide, je te dis.

L’authentique Pearline Portious, Kei Miller

Ecrit par Claire Mazaleyrat , le Lundi, 06 Juin 2016. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Livres décortiqués, Roman, Zulma

L’authentique Pearline Portious, avril 2016, trad. anglais (Jamaïque) Nathalie Carré, 317 pages, 21,50 € . Ecrivain(s): Kei Miller Edition: Zulma

 

Cause supposée de la folie : originaire des Caraïbes

Les questions de la folie et de l’origine obscure s’enlacent au cœur d’un récit flamboyant comme les imprécations de la « Crieuse de vérité ». Née dans une léproserie plus ou moins imaginaire, affublée du nom de sa mère par erreur, et dépossédée dès lors du sien, prêtresse revivaliste exilée en Angleterre et doublement aliénée par l’exil et le traitement qu’elle subit, Adamine Bustamante donne vie à l’histoire et au « Gratte-Papyé » qui la retranscrit. La femme qui se compare à une « mangouste » coursant le serpent des belles paroles pour rétablir la vérité, la femme sans grâce affublée de couleurs exubérantes qui débarque comme une foule à l’aéroport, la ressusciteuse de morts, la fille de père inconnu, la mère de père inconnu, la violente Adamine « souffle au gré du vent » un récit entrecoupé des couleurs de l’arc-en-ciel, de créolismes jubilatoires et de paraboles à caractère magique pour ouvrir les yeux et les oreilles du lecteur.