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Articles taggés avec: Caminade Emmanuelle

Hors du charnier natal, Claro

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Vendredi, 03 Mars 2017. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Inculte

Hors du charnier natal, Inculte, janvier 2017, 137 pages, 15,90 € . Ecrivain(s): Claro Edition: Inculte

 

« Il était une fois un certain Nikolaï Mikloukho-Maklaï ».

C’est cet anthropologue russe du XIXème siècle dont « le destin s’invite sur [sa] page » qui amorce ce nouveau livre de Claro. « Prendre une vie déjà vécue, la tremper dans d’autres couleurs, lui imaginer de vagues dérivés – quel écrivain, en sa paresse infinie, ne rêve pas d’une telle entreprise ? »

Sauf que l’auteur y revisite moins la vie de cet étonnant aventurier voyageur qui s’était immergé au sein d’une peuplade de Nouvelle Guinée n’ayant jamais rencontré d’homme blanc, qu’il n’en dépèce les morceaux pour s’en nourrir, dévorant « à petites dents de lait ce qui reste de sa carcasse » et nous livrant à l’occasion des lambeaux de sa propre biographie, tout aussi sujets à caution. Et il y dissèque surtout sa création naissante, dévoyant son texte à mesure qu’il avance sur des sentiers qui bifurquent, faisant craquer les coutures et dénouant les ficelles de son art pour interroger les fondements de son écriture et remonter aux racines de son être-écrivain.

Elise et Lise, Philippe Annocque

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Mardi, 21 Février 2017. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Quidam Editeur

Elise et Lise, février 2017, 132 pages, 14 € . Ecrivain(s): Philippe Annocque Edition: Quidam Editeur

 

Elise et Lise est une histoire apparemment simple et limpide qui raconte aussi « autre chose que ce qu’elle raconte ». Une histoire d’ombres, d’échos et de reflets cultivant savoureusement l’ambiguïté et l’ambivalence, et où s’entremêlent vertigineusement d’autres histoires. C’est un conte moderne, un « conte sans fée » si ce n’est l’auteur, ce magicien au travers duquel s’élabore toute une alchimie lui échappant en partie.

Philippe Annocque s’y interroge sur la maîtrise de nos existences, sur la singularité de nos vies et sur la vérité de nos choix comme sur la maîtrise de ses propres histoires, et il y éclaire cette frontière fragile entre le vrai et le faux, entre la réalité et l’imagination que notre mémoire si faillible nous fait souvent confondre.

Qui sommes-nous donc ? Sommes-nous les héros victorieux de nos vies qui mériteront le repos éternel des champs Elyséens ou de simples « ombres errantes » à la recherche de modèles à imiter et à supplanter, ou se laissant inconsciemment traverser par eux ? Vivons-nous réellement ou seulement à travers les autres, comme « par procuration » ?

Dieu, Allah, moi et les autres, Salim Bachi

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Lundi, 20 Février 2017. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Récits, Maghreb, Gallimard

Dieu, Allah, moi et les autres, janvier 2017, 180 pages, 16 € . Ecrivain(s): Salim Bachi

 

Rompant avec une œuvre essentiellement romanesque initiée en 2001 par la publication remarquée du Chien d’Ulysse, ce dernier opus de Salim Bachi, auteur d’origine algérienne installé à Paris depuis une vingtaine d’années, est un récit très personnel où il nous raconte sa vie partagée entre l’Algérie et la France, s’interrogeant avec sincérité et lucidité sur sa religion, son rapport aux femmes et son destin d’écrivain. Un récit autobiographique empreint d’ironie et d’autodérision, de colère puis d’apaisement et dont émane, au-delà de sa vitalité, une profonde mélancolie.

Mort et vie, d’emblée intimement mêlées (tant du fait de la mort fondamentale de sa petite sœur que de sa propre maladie) sont au cœur de ce livre dont le déclic fut pour Salim Bachi le décès de son ami Hocine Ammari qui emporta avec lui tout un pan de lui-même : celui de sa jeunesse étudiante au cœur des années noires, de ce « féroce appétit de vivre et d’échapper à la guerre », que retraçait déjà son premier roman dont Hocine, le narrateur principal, accompagnait Mourad, son double fictionnel. Et « ce livre est en partie une tentative de sauvetage de ce qui n’est plus ».

Rizières sous la lune, Loïc Barrière

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Mercredi, 09 Novembre 2016. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Vents d'ailleurs

Rizières sous la lune, septembre 2016, 256 pages, 23 € . Ecrivain(s): Loïc Barrière Edition: Vents d'ailleurs

 

Loïc Barrière avait déjà abordé l’histoire récente du Cambodge dans son roman Le chœur des enfants khmers (Seuil, 2008) en revenant sur le génocide perpétré par les Khmers rouges à la fin des années 1970. Rizières sous la lune s’insère lui dans le contexte très tendu de la fin du XIXème siècle qui vit l’émergence du premier combat contre la domination française. La France en effet avait humilié le roi Norodom 1er en le contraignant à signer une convention visant, au mépris de la religion et des coutumes locales, à imposer un protectorat plus rigoureux, transformant un peu vite le régime en monarchie constitutionnelle. Une bévue qui cristallisa un réveil nationaliste, Si Votha – qui s’était rebellé contre son demi-frère dont il revendiquait le trône et réfugié après son échec dans cette forêt tropicale impénétrable – soulevant cette fois une insurrection populaire avec un temps l’appui du roi…

Si l’auteur, qui est aussi journaliste, s’est précisément documenté sur la période, son livre ne se veut pas pour autant un roman historique. C’est un pur roman d’aventures plein de mystères et de rebondissements, d’intrigues de cour et de violences, d’amour et désir, de rivalités et de trahisons comme de fidélité et de reconnaissance… Un roman s’inscrivant délibérément dans le sillage du dernier tome des Trois mousquetaires d’Alexandre Dumas – référence faisant d’emblée le lien entre les principaux protagonistes de l’aventure : trois héros friands d’histoires et de légendes.

Le Silence, Reinhard Jirgl

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Mardi, 01 Novembre 2016. , dans La Une Livres, Les Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Langue allemande, Roman, Quidam Editeur

Le Silence, octobre 2016, notes et trad. allemand Martine Rémon, 620 pages, 25 € . Ecrivain(s): Reinhard Jirgl Edition: Quidam Editeur

 

A partir de la transmission par sa sœur Felicitas d’un album destiné à son fils, regroupant une centaine de photographies réunies par sa belle-mère, Le silence retrace l’histoire de Georg Adam, suivant le « Chemin-de-Vie » de son héros tout en parcourant, outre son ascendance et sa descendance, les deux lignées dont est issue sa femme Henriette décédée en 2000. Une histoire scellée par le meurtre et l’abandon du père, par la faute et la honte d’une tare génétique, d’un « défaut de tissage dans l’étoffe généalogique ». Une histoire labyrinthique aux multiples récits familiaux entrelacés que nous conte un héros sans cesse relayé par de nombreuses voix venant varier les perspectives.

Dans cette saga familiale désordonnée s’inscrivant dans un siècle d’Histoire allemande, telle qu’elle fut vécue, endurée ou servie par les « Gens ordinaires », dans ce XXème siècle maudit (le livre couvrant plus exactement la période allant de la guerre de 1914 à l’Allemagne réunifiée de 2008), Reinhard Jirgl éclaire l’héritage d’une nation auquel nul ne peut échapper : un continuum de violences, d’injustices et de destructions traversant les différents régimes politiques et systèmes économiques en place.