Identification

Articles taggés avec: Caminade Emmanuelle

La peau de l’ours, Joy Sorman

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Mardi, 02 Septembre 2014. , dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, Roman, Gallimard

La peau de l’ours, août 2014, 160 p. 16,50 € . Ecrivain(s): Joy Sorman Edition: Gallimard

Avec La peau de l’ours, Joy Sorman s’intéresse à nouveau à ce rapport de l’homme à l’animal qui, en lui ouvrant des portes fantasmatiques, lui permet d’aborder de manière romanesque l’histoire de l’humanité et la définition même de l’humain. Et elle tente encore de s’immerger à fond dans un monde qui lui est étranger en en exploitant tous les éléments. Une démarche qui lui avait réussi dans Comme une bête, fable délirante et jubilatoire retraçant sur une cadence endiablée le parcours initiatique d’un jeune apprenti boucher, mais qui s’avère peu convaincante dans ce dernier roman.

C’est que Comme une bête, perfusé par le langage technique de la boucherie, encore vierge en littérature, fut totalement galvanisé par l’inventivité de la langue. Entrer dans la peau d’un ours était sans doute beaucoup plus ambitieux, et, privée du langage de l’animal – dont les grognements auraient  difficilement pu renouveler la langue –, l’écriture de Joy Sorman, variant peu les temporalités et recourant trop souvent à de fastidieuses énumérations, s’avère plutôt prévisible et monotone. On trouve alors laborieux le déroulement linéaire de ce récit dépourvu d’humour. Et ceci d’autant plus que les mondes parcourus par l’auteure ayant été déjà bien explorés par d’autres, le texte essentiellement nourri de toutes ces références reste sans surprise, son ancrage initial dans l’archaïsme et le merveilleux du conte semblant même curieusement avoir été un frein à l’imagination…

A l’origine notre père obscur, Kaoutar Harchi

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Mardi, 26 Août 2014. , dans La Une Livres, Actes Sud, La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, Roman

A l’origine notre père obscur, août 2014, 176 pages, 17,80 € . Ecrivain(s): Kaoutar Harchi Edition: Actes Sud

 

 

A l’origine notre père obscur, troisième roman de Kaoutar Harchi, jeune écrivain d’origine marocaine, explore la vaste thématique des rapports hommes/femmes en interrogeant cette fois leur violence à travers des voix féminines. Une violence qui, déjà inscrite dans les textes fondateurs de la culture judéo-chrétienne, n’est pas spécifique aux sociétés arabo-musulmanes, et ne s’avère pas non plus le seul fruit de la domination masculine sur le corps des femmes. Ces dernières en effet, gardiennes acharnées de la tradition, sont le principal relais d’une violence révélant l’ampleur de la répression sexuelle et de l’asservissement des femmes mais aussi de la misère sexuelle et affective des hommes dans une société verrouillée mortifère. Réussir à exister dans ce monde, à vivre, c’est à dire à « prendre son élan et sauter dans le vide » nécessite ainsi un courageux « travail sur soi » pour pouvoir assumer le « vertige » de sa liberté.

Orphelins de Dieu, Marc Biancarelli

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Vendredi, 22 Août 2014. , dans La Une Livres, Actes Sud, La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques

Orphelins de Dieu, août 2014, 240 pages, 20 € . Ecrivain(s): Marc Biancarelli Edition: Actes Sud

 

Auteur de nombreux ouvrages publiés en corse et en français chez des éditeurs insulaires, Marc Biancarelli ne commença à se faire connaître sur le continent qu’avec la traduction de son deuxième roman, Murtoriu, parue en 2012 au domaine étranger d’Actes Sud. Un livre magnifique dont la visibilité fut peut-être un peu atténuée par le succès du Goncourt.

Orphelins de Dieu, écrit, lui, en français, devrait assurer à cet auteur une renommée méritée. Sorte d’anti-western se déroulant dans la Corse du XIXème siècle et nous faisant chevaucher avec ses héros vers la frontière du bien et du mal sans le moindre manichéisme, ce roman violent, sanglant mais non exempt de dérision ni de tendresse, dont la beauté du style subjugue le lecteur dès les premières lignes, revêt en effet une dimension intemporelle et universelle qui vient éclairer le présent. Un roman puissant aux accents épiques et aux interrogations philosophiques se présentant aussi comme une vaste rêverie plongeant dans la mémoire des hommes pour nous inviter à la réflexion.

Pierrot en mal de lune, Jung Young-Moon

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Vendredi, 04 Juillet 2014. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Asie, Roman, Decrescenzo Editeurs

Pierrot en mal de lune, traduit du coréen par Choe Ae-young et Jean Bellemin-Noël (Munhak dongme, 2004), 252 pages, 19 € . Ecrivain(s): Jung Young-Moon Edition: Decrescenzo Editeurs

 

 

Pierrot en mal de lune, publié en 2004 par l’écrivain coréen Jung Young-Moon, est le singulier récit d’un héros d’une soixantaine d’années apparemment ordinaire mais étonnamment hors du commun. Cet homme solitaire quoique doté d’une famille, indécis et même contradictoire, indolent et contemplatif, a le chic pour inventer des histoires et on pourrait le penser égoïste, indifférent et lunatique.

Mais il « souffre de graves insomnies » et semble dans un état  d’« intranquillité » qui n’est pas sans renvoyer à Bernardo Soares, le héros et double de Fernando Pessoa. « Les pensées qui se frottent sans arrêt dans [sa] tête » – introspection poussée et méditations infinies – ainsi que les souvenirs peu fiables, flous ou détaillés qui jaillissent soudain et se superposent, les visions fugitives, les images et les scènes sans cesse fabriquées par son esprit, ne lui laissent en effet aucun repos.

La plage de Scheveningen, Paul Gadenne

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Lundi, 30 Juin 2014. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Gallimard

La plage de Scheveningen, Gallimard, coll. L’Imaginaire, 308 pages, 10,15 € . Ecrivain(s): Paul Gadenne Edition: Gallimard

 

Comme beaucoup d’écrivains de sa génération, Paul Gadenne fut marqué par la guerre et l’extermination massive, impensable, des Juifs. Et la collaboration avec l’occupant, la « trahison » de son compagnon d’étude et ami Robert Brasillach, comme l’épuration qui accompagna la victoire, ajoutant encore pour lui au « gâchis », le bouleversèrent profondément : des hommes avides de vengeance n’hésitaient pas en effet, au nom d’une justice aveugle, à prononcer la condamnation définitive de certains des leurs… La plage de Scheveningen qui se situe dans le contexte de la Libération est ainsi un roman hanté par le mal et la culpabilité, et surtout par la question du jugement et du salut. Un roman « fraternel », cherchant à comprendre et non à juger, s’affirmant comme une quête de la lumière au sein de l’« horreur » de la nuit.

Automne 1944. Guillaume Arnoult retrouve Paris après cinq ans de guerre. Cinq ans, six ans peut-être : c’est aussi le temps écoulé depuis le départ inexpliqué d’Irène. A la perte de la femme aimée avec laquelle il avait vécu des « choses très belles », s’ajoute celle d’un ami, Hersent – figure à peine déguisée de Brasillach. Une double perte marquant la fin de sa propre innocence :