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Articles taggés avec: Caminade Emmanuelle

Nord-nord-ouest, Sylvain Coher

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Lundi, 27 Avril 2015. , dans La Une Livres, Actes Sud, Les Livres, Critiques, Livres décortiqués, Roman

Nord-nord-ouest, janvier 2015, 270 pages, 20 € . Ecrivain(s): Sylvain Coher Edition: Actes Sud

 

Ce qui fait la force de Nord-nord-ouest, c’est d’abord la beauté et l’efficacité de l’écriture de Sylvain Coher, qui réussit à embarquer le lecteur dans un univers maritime ne lui étant pas forcément familier.

L’intrigue est inspirée d’un fait divers : le vol non loin de Saint-Malo d’un voilier totalement sous-équipé pour une grande traversée et qui fut étonnamment retrouvé en Irlande ou en Ecosse, abandonné par de mystérieux voleurs bien chanceux. Ayant toujours eu envie d’écrire son roman de mer, Sylvain Coher imagina alors leur aventure en mettant en scène le petit voilier de plaisance qu’il possédait lui-même à l’époque. Il nous fait ainsi pénétrer dans un univers nourri de sa propre expérience comme de ses nombreuses lectures, épousant le rythme de la houle, des périodes de calme et surtout de tempête. Et il ancre ce voyage improbable dans le réel grâce à la précision des termes techniques de navigation auxquels recourt sa narration et à la vivacité familière de ses dialogues, tandis que la beauté de ses images lui permet de donner à cette traversée une dimension symbolique, mythique et philosophique.

Le Maître et Marguerite, Mikhaïl Boulgakov (dossier)

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Mardi, 24 Mars 2015. , dans La Une CED, Les Dossiers, Etudes

 

Lire Le Maître et Marguerite, c’est assister à un spectacle total. Tout est sollicité chez le lecteur : sa sensibilité, son imagination, son intelligence et sa culture. Et cette œuvre monumentale de la littérature russe du XXème siècle est sans aucun doute un chef d’œuvre, ce qui n’interdit pas de formuler quelques réserves.

J’ai ri aux nombreuses apparitions incongrues – celles du chat payant son ticket de tramway, de Marguerite survolant Moscou sur son balai ou de Natacha chevauchant le sévère Nikolaï Ivanovitch transformé en pourceau… – et je me suis divertie de toutes ces farces burlesques, de ces élégantes moscovites soudain mises à nu quand la magie cesse ou de ces roubles qui se muent en devises compromettantes qu’on s’empresse de cacher dans la bouche d’aération des toilettes… J’ai été émerveillée par les multiples clins d’œil aux mythes et aux contes, à ces récits fabuleux ou sacrés, païens ou religieux. J’ai été touchée par les remords de Pilate réduit à partager sa solitude avec son chien fidèle et par la belle figure amoureuse de Marguerite. J’ai savouré ce foisonnement de citations littéraires (aidée par les notes en bas de page), ces évocations d’écrivains et d’œuvres – russes le plus souvent – dont l’auteur reprend parfois des scènes ou des phrases entières. J’ai particulièrement goûté les références musicales abondantes, souvent très précises, auxquelles renvoie Boulgakov.

Le principe, Jérôme Ferrari

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Lundi, 09 Mars 2015. , dans La Une Livres, Actes Sud, Les Livres, Critiques, Roman

Le principe, mars 2015, 176 pages, 16,50 € . Ecrivain(s): Jérôme Ferrari Edition: Actes Sud

Certains attendaient sans doute ce dernier roman de Jérôme Ferrari comme on attend un roman « post-Goncourt » : impatients de savoir si l’auteur – qui avoua lui-même avoir le sentiment que son Sermon sur la chute de Rome achevait un cycle – saurait se renouveler, et avec bien sûr une exigence renforcée. Si on peut penser qu’un véritable écrivain écrit toujours le même livre s’ancrant en profondeur dans un univers propre, il ne l’écrit pas pour autant toujours de la même manière ; et les romans de cet auteur sont tous différents car chaque histoire en détermine la forme qui est partie intégrante de son sens, le septième ne faisant pas exception à la règle. Quant au style « ferrarien », reconnaissable entre tous comme le grain d’une voix pour l’amateur d’art lyrique, il connaît toujours des variations de rythmes et de tonalités d’un roman à l’autre et/ou au sein d’un même roman.

Le principe s’articule autour de la figure complexe d’un des fondateurs de la mécanique quantique, le physicien allemand Werner Heisenberg qui énonça ce fameux « principe d’incertitude » révolutionnant la physique classique en balayant ses « connaissances les mieux assurées », et qui poursuivit son enseignement et ses recherches sur l’atome au sein du IIIème Reich, y dirigeant même le programme d’armement nucléaire nazi. Jérôme Ferrari s’aventure ainsi dans un genre nouveau pour lui, celui de la biographie, ou plus exactement de la fiction biographique.

Poème ultime recours / Une anthologie de la poésie francophone contemporaine des profondeurs, Matthieu Baumier & Gwen Garnier-Duguy

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Jeudi, 26 Février 2015. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Recours au poème Editeur

Poème ultime recours / Une anthologie de la poésie francophone contemporaine des profondeurs, janvier 2015, ebook 300 pages, 8 € . Ecrivain(s): Matthieu Baumier, Gwen Garnier Duguy Edition: Recours au poème Editeur

 

Cette anthologie de la poésie francophone contemporaine au titre un peu étrange s’inscrit dans le credo poétique éditorial de la jeune maison d’édition numérique Recours au Poème née en 2014 de la revue en ligne du même nom fondée par ses deux auteurs, les poètes Matthieu Baumier et Gwen Garnier-Duguy.

Ces derniers y ont réuni cinquante « poètes des profondeurs » de diverses générations – et très majoritairement des hommes –, nous proposant pour chacun un échantillon de textes suffisant pour en donner un aperçu significatif, à une exception près. Et dans une intéressante préface, Matthieu Baumier – qui intègre lui-même cette anthologie – présente les critères, ou plutôt l’esprit ayant présidé à leur choix, laissant à Gwen Garnier-Duguy le soin de conclure ce recueil en poésie, hors rang alphabétique.

Platonov, Anton Tchekhov

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Jeudi, 20 Novembre 2014. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Babel (Actes Sud), Russie, Théâtre

Platonov, traduction André Markowicz et Françoise Morvan, octobre 2014, 390 pages, 5,70 € . Ecrivain(s): Anton Tchékhov Edition: Babel (Actes Sud)

 

Platonov, cette pièce de jeunesse de Tchekhov, commencée en 1878, dont le titre perdu serait vraisemblablement Bezotsovchtchina (néologisme à connotation péjorative que l’on peut traduire par « l’absence de pères »), ne fut publiée de manière posthume qu’en 1923 et fut longtemps jugée injouable du fait de sa longueur. Sa première traduction française, publiée en 1962, par Elsa Triolet, ne retint qu’une version courte résultant de trois strates de correction de l’auteur et gommant de plus les supposées lourdeurs et maladresses, les « acrobaties stylistiques » de Tchekhov qui, avec ces nombreux points d’exclamation et de suspension et ces pauses figurant des « moments d’unisson dans le silence », constituent la caractéristique essentielle de son écriture.

C’est dire si cette traduction intégrale d’André Markowicz et de Françoise Morvan publiée en 2004, et enfin rééditée chez Babel en octobre 2014, constitua un événement. Car replaçant entre crochets les passages supprimés et donnant en notes toutes les variantes, les traducteurs s’y montrèrent également soucieux de respecter au plus près le rythme et les intonations qui impulsent le mouvement et précisent le sens, tous ces contrastes induits notamment par les variations de registres de langue, toutes ces inclusions de dialectes ou de langues étrangères et ces citations, toutes ces répétitions et ces motifs récurrents qui n’ont rien d’anodin.