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Articles taggés avec: Caminade Emmanuelle

Djibouti, Pierre Deram

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Lundi, 31 Août 2015. , dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, Roman, Buchet-Chastel

Djibouti, août 2015, 120 pages, 11 € . Ecrivain(s): Pierre Deram Edition: Buchet-Chastel

Dès son titre Djibouti réveille tout un imaginaire collectif au parfum fabuleux et sulfureux d’exotisme et d’aventure, renvoyant le lecteur aux nombreux écrivains et poètes qui célébrèrent ce petit pays « coincé entre un désert immense et un océan rouge » à l’entrée de la Corne d’Afrique. Un territoire mythique aux paysages contrastés semblant émerger du chaos primitif, qui fut le premier et le dernier fleuron de l’Empire colonial français. Mais Pierre Deram resserre son angle d’approche tout en l’élargissant à l’échelle de l’univers.

D’emblée il se focalise sur la ville-même de Djibouti, ville métaphorique perdue dans une vaste étendue silencieuse de blancheur pétrifiée, de sel, de gravats et de poussière, dans un « immense tas sans cohérence » d’une violente nudité : dans un « océan de néant ». Une ville desséchée, écrasée de soleil, piégée dans le « premier cercle d’une spirale de mort », et dont les fantômes s’animent dans une nuit grouillant d’« agitation secrète », « pleine de couleurs grandioses et de torrents de rêves ». Et il braque son projecteur sur la ville nocturne et militaire où « l’ivrognerie et la tension sexuelle sont partout palpables », sur un monde de soldats « damnés, ignobles jusqu’au bout des ongles » et sur les femmes et les filles qu’ils entraînent dans leur naufrage, sans oublier le chien domestique Snoopy (clin d’œil au chien de Charlie Brown qui dans la BD Peanuts se rêve légionnaire).

Ma dernière création est un piège à taupes : Kalachnikov, sa vie, son œuvre, Oliver Rohe

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Lundi, 24 Août 2015. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Babel (Actes Sud), Récits

Ma dernière création est un piège à taupes : Kalachnikov, sa vie, son œuvre, août 2015, 96 pages, 6,70 € . Ecrivain(s): Olivier Rohe Edition: Babel (Actes Sud)

 

Ma dernière création est un piège à taupes : Kalachnikov, sa vie, son œuvre est un court et dense récit balayant quasiment un siècle d’histoire mondiale à compter de la naissance de l’Union soviétique. Un récit abordé sous l’angle original de la célèbre Kalachnikov, fusil d’assaut ayant pris le nom de son inventeur, le fils d’une famille de koulaks déportée en Sibérie, qui découvrit sur le front Est le « calibre révolutionnaire » utilisé par l’infanterie de la Wehrmacht et le perfectionna en 1947.

Oliver Rohe alterne habilement le récit de la vie de Mikhaïl Kalachnikov et l’histoire de son invention, de son perfectionnement incessant et de sa diffusion. Deux récits entremêlant l’individuel et le collectif, eux-mêmes ponctués d’informations de notre époque, d’images marquantes de reportages télévisés ou de vidéos d’amateurs, que l’auteur se contente de transcrire. L’écriture, simple, prend parfois dans le premier récit le ton faussement naïf du conte pour enfants et, du contraste entre la puissance infernale de cette arme et l’apparente bonhomie de son créateur, comme du paradoxe de cet AK-47 dévoyé se retournant contre le pays qui l’a « mythifié », surgit une profonde dérision de l’absurde.

Boussole, Mathias Enard

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Mardi, 18 Août 2015. , dans La Une Livres, Actes Sud, La rentrée littéraire, Les Livres, Critiques, Roman

Boussole, août 2015, 384 p., 21,50 € . Ecrivain(s): Mathias Enard Edition: Actes Sud

 

L’amour, l’Orient et la mélancolie

C’est un livre érudit et passionné de très grande envergure que nous offre Mathias Enard, cet écrivain amoureux de l’Orient qui a étudié le persan et l’arabe, et aime jeter des ponts entre les hommes et les cultures en s’insérant dans une vision ample et mouvante du monde qui n’oblitère pas le passé. Boussole, son dernier roman regardant vers l’Est comme les précédents – et notamment vers ces pays chargés d’histoire, vers ces lieux actuellement dévastés où sévissent des égorgeurs amnésiques –, est un livre généreux à la passion contagieuse, un livre dense et foisonnant, envoûtant, et particulièrement bienvenu en cette période de crispation et de repli sur soi. L’auteur y rafraîchit en effet les mémoires en explorant les rapports complexes de l’Europe et de l’Orient au cours des deux derniers siècles, s’attachant plus particulièrement à ce courant orientaliste qui prit son essor au XIXème dans le domaine littéraire – où il s’associa au romantisme – et artistique. Un mouvement qui poussa sur les routes d’Orient de nombreux créateurs, mais aussi des savants et des archéologues, des aventuriers et de fascinantes voyageuses… Car ce sont bien leurs récits et leurs œuvres qui contribuèrent, directement ou indirectement, à forger nos représentations, à construire notre imaginaire oriental qui est « une vision de l’autre ».

Romain Gary, Brève escale en Corse, Jérôme Camilly

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Mardi, 23 Juin 2015. , dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Récits

Romain GARY, Brève escale en Corse, Colonna édition, mai 2014, 90 pages, 10 € . Ecrivain(s): Jérôme Camilly

 

Avec deux titres pour un seul ouvrage de nature disparate, Jérôme Camilly nous offre un étrange et bien séduisant petit livre. Romain GARY, Brève escale en Corse, récit lui-même hybride consacré à cet écrivain de légende, n’est en effet pas seulement « suivi de » Le quatuor insulaire, fiction personnelle de l’auteur. Les deux textes, indissociables à leur lecture, forment plutôt un ensemble s’articulant autour du passage de l’écrivain – à l’occasion de son mariage avec Jean Seberg – dans l’île natale du journaliste Jérôme Camilly, écrivain lui aussi (une escale insulaire moins anecdotique qu’il n’y paraît puisque, séparé de Jean, Gary tint à y revenir en pèlerinage peu de temps avant de se donner la mort).

A la fin des années 1970, l’auteur fut amené à collaborer à un livre de Romain Gary qui ne verra jamais le jour, collaboration qui lui permettra de démêler en plusieurs temps l’« identité brouillée » de cet « homme multiple » et « virtuose du mensonge » dont il n’avait pas su voir à l’époque le désespoir sous le « goût pour la vie ». De comprendre aussi « que la mythomanie est la réalité de l’écrivain ». Une rencontre se prolongeant post mortem longtemps après, et qui semble avoir enfanté le deuxième texte où quatre voix s’ajoutent à celle de l’auteur pour faire entendre la vérité de son île.

A propos de "Qui est Charlie ?" d'Emmanuel Todd

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Mardi, 16 Juin 2015. , dans La Une CED, Les Chroniques

 

Qui est Charlie ?, Emmanuel Todd, Seuil, mai 2015, 250 pages, 18 €

 

Souvent présenté comme un arrogant brûlot simpliste et moralisateur par des commentateurs approximatifs n’ayant manifestement pas lu le livre, Qui est Charlie ? a suscité une vive polémique dans les media avant même sa parution. Inverser ce titre accrocheur avec son sous-titre, Sociologie d’une crise religieuse, aurait sans doute évité quelques malentendus en annonçant mieux la teneur de ce remarquable essai reposant sur une somme de travail impressionnante, et s’inscrivant dans la continuité du Mystère français (Seuil, 2013), le précédent livre d’Emmanuel Todd coécrit avec Hervé Le Bras. La mobilisation massive du 11 janvier 2015 n’y est en effet qu’une clé pour « comprendre les mécanismes du pouvoir idéologique et politique dans la société française actuelle ». Et chercher qui est Charlie, ce manifestant (pris en son sens collectif, Paris et province mêlées), aide l’auteur à analyser la crise que traverse notre société : une crise pour lui « de type religieux ou quasi-religieux », mais pas celle qu’on attendait !