Identification

Articles taggés avec: Belfadel Tawfiq

Un butin de guerre (4, 5 & 6. Fin) Tawfiq Belfadel

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Samedi, 28 Janvier 2017. , dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

 

4. Il trouve sa femme assise sur une chaise, inquiète comme un dieu mythique défié par un Prométhée. Voulant savoir ce qui l’angoisse, le maire ne trouve pas vite les mots pour dire « qu’y-a-t-il ? ». Quelques instants après, il y parvient : elle lui annonce que la mère de leur femme de ménage, une veuve, a été assassinée après avoir été mutilée, ajoutant que les causes et les circonstances en sont inconnues. « Tous les âges, tous les sexes, toutes les peaux, les plus claires comme les plus basanées, sont menacés par cette guerre » se dit le maire. Il croit que ces évènements qui ébranlent la ville sont les séquelles de la colonisation qui ont changé de visage. Sa femme est en revanche persuadée qu’il s’agit bel et bien des signes tangibles de l’apocalypse, que Dieu pliera bientôt les cieux, ensevelira les montagnes, et dessèchera les mers.

Elle se lève et lui demande de venir déjeuner. Il lui dit qu’il n’a pas faim. La peur a tué son appétit. Elle le foudroie, vit en lui à présent et se nourrit de son corps comme un fœtus dans le ventre d’une femme enceinte, risquant de le manger en commençant par ses parties génitales. Son visage est livide malgré les soins qu’il fait chaque jour pour paraître beau et élégant, et pouvoir donc trahir son âge. Deux boules, l’une dans sa gorge sèche et l’autre dans son estomac, l’étouffent.

Un butin de guerre (1, 2 & 3), par Tawfiq Belfadel

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Samedi, 21 Janvier 2017. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

 

1. Le soleil s’est déjà levé sur la ville qui sent la poudre et le sang.

Elégant comme d’habitude, le maire se dirige vers la porte de la sortie, ou de l’entrée, de sa somptueuse villa. Il s’arrête net devant la porte au moment où il voit une enveloppe blanche sur le sol. Un frisson lui traverse le dos. Il la saisit, les mains tremblantes. Elle ne contient aucune adresse. Gagné par le désir, voire le devoir de la lire, il l’ouvre avec hâte.

« Tu ne sais pas qui nous sommes, mais nous te connaissons très bien : un maire corrompu et libertin. Sachant tant de choses sur toi, nous sommes de ceux qui veulent faire régner coûte que coûte un autre ordre dans la société, celui de la charia. Nous te demandons une grande somme d’argent ; mets les liasses dans un sac que tu dois poser au seuil du cimetière de la ville cette nuit, à deux heures. Cet argent nous servira dans notre noble mission. Ne crains rien, personne ne te nuira. Mais si tu désobéis tu auras, comme beaucoup de personnes, la tête tranchée, ou le corps, que tu engraisses depuis longtemps avec l’argent illégitime, criblé de balles ; ainsi ta famille sera orpheline, et surtout, traumatisée.

P.S : pas de retard ».

Hizya, Maïssa Bey

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Mardi, 10 Janvier 2017. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Maghreb, Roman, Barzakh (Alger)

Hizya, éd. Barzakh, Alger, L’Aube, 2015, 324 pages . Ecrivain(s): Maïssa Bey Edition: Barzakh (Alger)

 

Le Moi entre poésie et réalité


Au commencement était la légende de Hizya. C’est l’histoire d’une belle femme qui disparut très jeune, au XIXème siècle. Son amoureux Sayed, foudroyé par le chagrin, fit écrire un poème par Ben Guittoun pour exprimer le malheur qui avait bouleversé son âme suite à la disparition de sa bien-aimée Hizya. La légende influença différents artistes, devenue au fil des temps une célèbre chanson du patrimoine algérien :

« Amis, consolez-moi ; je viens de perdre la reine des belles/ Elle repose sous terre/ Un feu ardent brûle en moi !/ Ma souffrance est extrême/ Mon cœur s’en est allé avec la svelte Hizya », chantait Ben Guittoun pour traduire la mélancolie de Sayed.

Je suis Alep, par Tawfiq Belfadel

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Jeudi, 05 Janvier 2017. , dans La Une CED, Ecriture

 

Aujourd’hui, ma ville Alep est morte. Pas hier. Je n’ai pas reçu un télégramme. J’ai vu ça de mes propres yeux d’enfant solitaire.

Alep est calcinée. Alep baigne dans le sang. Alep est ensevelie sous la poussière. On a tué ma ville. On a coupé la dernière veine d’espoir. Ma ville a été violée en silence, chez elle.

Je suis un enfant sans parents, et maintenant sans ville. Je sens en moi le bruit des bombes et l’amas des ruines. Ma ville est morte sous votre silence. Vous nous avez fabriqué une marionnette avec une barbe et un drapeau noir. Ensuite vous l’avez clouée sur l’estrade en nous obligeant de regarder. Vous nous avez volé notre pays, ensuite notre vie, et enfin notre sourire. Mon frère Alyan est mort ailleurs, bercé par les vagues, les lèvres figées sur un soupir. Et vous n’avez que pris des photos de lui ! Mon frère Alyan n’a intéressé le monde que par sa position sur le sable. Comme l’histoire de ce Meursault qui a tué un Arabe sur une plage déserte : il vous a tellement séduit par ses mensonges que vous avez oublié l’Arabe criblé.

Des pierres dans ma poche, Kaouther Adimi

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Vendredi, 09 Décembre 2016. , dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Barzakh (Alger)

Des pierres dans ma poche, Kaouther Adimi, Seuil, mars 2016 (éd. Barzakh, Alger, 2015), 178 pages, 16 € . Ecrivain(s): Kaouther Adimi Edition: Barzakh (Alger)

 

Un pont entre l’Algérie et la France

Des pierres dans ma poche est le deuxième roman de Kaouther Adimi, précédé par L’envers des autres (Actes Sud). Dans ce nouveau roman, la narratrice est une Algérienne trentenaire qui vit à Paris, passant sa vie entre appartement, travail, et discussions avec la « sans-maison » Clothilde. Un jour, elle reçoit un appel de sa mère lui annonçant les fiançailles de sa sœur, moins âgée qu’elle. Désormais, la maman ne cesse de lui répéter cette phrase : il ne reste que toi à marier. Cette nouvelle fait submerger chez la narratrice un essaim de questionnements relatifs à son être et son devenir : pourquoi vivre loin d’Alger, se marier ou rester célibataire, choisir avec minutie l’homme de sa vie ou se caser par tradition avec un inconnu… Ces questionnements affûtent leur urgence et revêtent une dimension existentielle.

« Mes angoisses prennent le contrôle de mon existence. Elles m’assurent qu’il est trop tard… Elles m’agressent » (p139).