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Les Enfants des égouts Chapitre II (et "fin")

Ecrit par Ahmed Yahia Messaoud , le Mardi, 29 Mars 2016. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

 

J’étais planté là, devant son cadavre fumant, je m’étais retrouvé avec deux Macchabées, un frais, et un autre empestant l’insuffisance de mon crime. Si j’avais enterré le premier, je ne serais pas obligé de trouer la peau à la belle journaliste. J’envisageais d’aller creuser un trou dans le cimetière chrétien abandonné. Personne n’était chrétien en cette période d’Algérie. Les chrétiens, les juifs, les athées, les chiens, les pédés, les lesbiennes… Tout le monde mourait en musulman, même les suicidés on leur faisait la prière. L’ancien cimetière des enfants de Jésus me semblait l’endroit parfait, mieux qu’une benne à ordures qui provoquerait une enquête dans le quartier.

Je regardais la veste bleue dans laquelle était enveloppé le connard de hippie, une veste de mon frère, mon double, je m’appliquais à mettre les deux corps dans la brouette, laissant des souvenirs me remplir le crâne. Mon ombre disparaissait, comme si toutes les lumières étaient éteintes, comme si le monde avait cessé d’exister, comme s’il n’y avait plus rien à regarder, ni personne pour examiner le néant, comme un début de quelque chose, d’une nouvelle ère.

Les Enfants des égouts (3), par Ahmed Yahia Messaoud

Ecrit par Ahmed Yahia Messaoud , le Mardi, 22 Mars 2016. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

 

Dehors, il n’y avait plus rien, rien à acheter, rien à regarder, nous marchions vers n’importe où pour revenir. Je la regardais marcher devant moi… Les femmes intéressantes sont toujours habillées, quelque chose en rapport avec la pureté, je suppose ! Ma conception de la pureté, l’idée qu’on m’a inculqué. Mais elle, elle m’intéressait vêtue et nue en même temps. Née pour être une guerre, un jour noir, le prochain pire. Parfois elle me parlait avec des mots carnivores, comme si elle avait avalé un lion. Parfois à peine un miaulement de chat inoffensif. Quand le monde saurait comment mourir, je la regarderai fleurir. Ses tatouages se calqueraient sur son linceul. Je la garderai, et elle serait enterrée nue. J’aurai ainsi de quoi mourir à mon tour, mourir de la vie. Liguer ma colère au néant. « JE » avait toujours été un luxe pour moi, j’avais toujours été inaccessible. Non. Je n’étais pas anonyme, j’étais inconnu. Je voudrais seulement mourir de moi, et non de la vie. Je me ramasserais après coup, me recollerais maladroitement, et j’aurais fait quelques pas vers un espoir inventé de rien, créé. Les gens viendraient chaque jour pour me dissuader, me dire : – Non ce n’est pas possible… – Tu perds ton temps… – Va te soigner… – Occupe-toi de toi… Lâche prise… Je n’essayerais pas de les convaincre, je ne répondrais presque jamais rien, je ne serais pas moi-même convaincu, je ne saurais pas où j’irais, je ne saurais même plus d’où je venais. Je serais juste là, à attendre qu’ils finissent de parler, pour pouvoir me taire intérieurement, me calmer.

Les Enfants des égouts (2), par Ahmed Yahia Messaoud

Ecrit par Ahmed Yahia Messaoud , le Mardi, 15 Mars 2016. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

 

Je riais beaucoup, je parlais beaucoup, je faisais rire beaucoup, j’écoutais beaucoup, j’acceptais beaucoup je laissais passer beaucoup, je buvais beaucoup… Mais le fond était pourri. J’étais un raté sublime, à 20 ans nul n’était là pour moi, il y avait l’abime et j’avais sauté. A présent tout le monde veut un bout de moi. Je dois faire attention à mes bouts.

Elle sauta du lit, remplissant la chambre d’un cri : – Vous êtes tous pareils, de la merde.

Elle me traitait de 40 millions d’Algériens. J’étais pour elle le tout le monde adorable, la horde au singulier. Elle me qualifiait de ce tout, qui lui semblait homogène. Elle ne savait plus pleurer sa rivière, et je ne savais plus l’entendre le faire, elle me dévisageait de son regard de femme triste, un regard court, mais généreux. Je voyais la femme dégradée, qui luttait, qui s’accrochait à un « JE », un rien qui survivait, admirable pourtant ! Elle était la femme de chacune de mes phrases.

– C’est bête ce genre de trucs, me disait-elle souvent.

– Tout est bête quand on réfléchit, répondais-je à chaque fois.

Les Enfants des égouts (I)

Ecrit par Ahmed Yahia Messaoud , le Lundi, 07 Mars 2016. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

– Nous sommes une génération de bâtards. On essaye de se forcer à respecter nos pères qui sont des proxénètes, et nos mères qui sont des putains. On perd notre temps. On rate nos vies. Nous sommes tous des Bukowski potentiels. Nous sommes la conséquence d’une stupidité maintenue depuis plusieurs générations, une horrible erreur qui fonctionnait. Maintenant, on est des aliénés. On n’est plus un problème social ou psychologique, on est un problème physiologique.

– C’est un peu grave, mais un peu vrai aussi… Tu sais, il ne faut pas trop oser, faut faire la différence entre inconscience et risque, me répondit-elle derrière une grimace.

– Je ne comprends pas ta langue, et je t’encule.

– Il est temps de se tourner vers le miroir. Aller ailleurs, marcher autrement, rater autrement, en finir avec hier, l’année passée et les siècles passés.

– J’ai toujours voulu me gratter le dos comme un âne, me frotter au sol, mais c’est douloureux, j’ai des démangeaisons de l’intérieur, je devrais peut-être m’inverser comme une chaussette ! Il faut peut-être se faire aider, ou continuer et faire éclater cette énormité, métastaser ce que je suis. J’ai juste voulu vivre un peu d’amour, je n’ai jamais demandé de mourir de la haine.

Le Portrait (partie 2), par Ahmed Yahia Messaoud

Ecrit par Ahmed Yahia Messaoud , le Jeudi, 17 Décembre 2015. , dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

 

J’avais perdu le sommeil pendant des mois, je n’arrêtais pas de penser à ce nouveau concept religieux. Ma situation s’aggravait de jour en jour, après cinq mois de réflexion, je compris que ce que je faisais n’était pas penser mais « sous-penser ». « Je ne suis plus libre de penser à ce que je veux » pensai-je librement sans doute ! Ne pas pouvoir choisir son sujet de réflexion c’est ne pas pouvoir être, alors je décidai de mettre fin à mes jours. Je voulais mourir, une vraie mort, sans cette maudite éternité, mais j’ignorais comment procéder : « J’aime le monde pour ce qu’il est et non pour ce qu’il sera ou ce qu’il était » me dis-je. Je devais donc vivre pour trouver un moyen. J’ai fini par rejoindre cette vieille et horrible philosophie qui stipulait que l’homme est une passion inutile. Pourtant je n’étais qu’un gosse !

Les années venaient et allaient, et je restais fidèle à mes principes. Pas trop sûr de moi, mais à la longue, le doute devenait substitut à la certitude. Je ne parlais pas, sauf quand c’était nécessaire. Je riais à chaque commentaire qu’on me faisait, à chaque fois qu’on me disait quelque chose, parce que je ne savais pas comment réagir, je savais seulement que je devais témoigner de la considération à mon interlocuteur.