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Roman

La fin de Mame Baby, Gaël Octavia

Ecrit par Dominique Ranaivoson , le Lundi, 30 Avril 2018. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Gallimard

La fin de Mame Baby, août 2017, 170 pages, 16 € . Ecrivain(s): Gaël Octavia Edition: Gallimard

 

Voici un texte surprenant : construit avec la plus extrême précision, son mécanisme vous rend totalement dépendant des révélations que la romancière instille à petites doses du début à la fin. Suspense donc, mais aussi analyse psychologique, fresque sociale, le tout sur le ton apparemment anodin voire simpliste du récit d’une jeune infirmière qui rend visite chaque jour à une vieille alcoolique recluse. C’est que la jeune Gaël Octavia, déjà dramaturge, novelliste et poète sait monter un scénario aux rouages serrés et des personnages qui ne se dévoilent qu’au rythme des étapes de ce qui s’apparente à une démonstration.

Revenons au cadre : une cité à peine décrite (des immeubles laids, un centre commercial, des « tours vertigineuses ») qui se réduit à son terme générique, « le Quartier » et qui fonctionne comme un monde à part dans lequel restent ceux qui y sont nés. Et là, vivent en circuit fermé des personnages et des institutions : les jeunes et leurs bandes violentes, les femmes qui se retrouvent dans leur « Assemblée » et l’église évangélique, en plein essor, conduite par des hommes admirés et autoritaires.

Dans le café de la jeunesse perdue, Patrick Modiano

Ecrit par Fedwa Ghanima Bouzit , le Lundi, 30 Avril 2018. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Folio (Gallimard)

Dans le café de la jeunesse perdue, 176 pages, 6,60 € . Ecrivain(s): Patrick Modiano Edition: Folio (Gallimard)

 

Les cafés de la jeunesse perdue, ces lieux de transit. Ces lieux où l’on tente d’égarer ses doutes et ses incertitudes. On y est bruyant et fantasque pour mieux couvrir les pensées anxieuses qui nous rongent. On se gonfle d’égo, on mime l’âge adulte alors que l’on n’est qu’adulescent, peut-être le restera-t-on toujours. On prend des postures intelligentes, on se tient le menton, on lève les yeux au plafond, on regarde dans le vide… On est persuadé que l’on a un talent unique à dévoiler au monde, que l’on finira peintre, écrivain ou intellectuel.

On croit tous en l’éternité du café. C’est le rituel quotidien qui rythme nos journées. On y entre aux mêmes heures, on s’installe aux mêmes tables. Le café est départagé en territoires bien distincts que l’on apprend à respecter. On y fait des connaissances que l’on croit tout aussi éternelles. On croit connaître ces personnes sur le bout des doigts, mais tout comme nous, elles se tissent des identités factices, fantasmées, projetées dans un avenir incertain.

Centre, Philippe Sollers

Ecrit par Philippe Chauché , le Mardi, 24 Avril 2018. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Gallimard

Centre, mars 2018, 128 pages, 12,50 € . Ecrivain(s): Philippe Sollers Edition: Gallimard

 

« C’est maintenant l’œil du cyclone, le centre du tourbillon. Tout est d’un calme si extraordinaire que je n’ai plus rien à comprendre. Quelques phrases d’autrefois traînent encore, mais ne s’inscrivent pas, ma main les refuse. La seule vraie couleur est le blanc ».

Centre est un précieux roman écrit dans l’œil du cyclone, du centre du tourbillon contemporain. Un roman placé sous la protection d’étranges étrangers qui ont pour noms Freud et Lacan – Un juif athée, un catholique baroque, deux aventuriers de la vérité vraie –, et sous le regard complice de Nora, douée pour les langues et la psychanalyse, une voix vivante qui sait se taire quand il faut. Le narrateur sait de quoi il parle, il sait qu’écrire entraîne et engendre une résistance, que ses phrases font naître une vitalité, une joie profonde, et permettent de voir et d’entendre ce qui se joue, se noue et se dénoue sur un divan, qui est celui du Monde.

Evangelia, David Toscana

Ecrit par Grégoire Meschia , le Mercredi, 18 Avril 2018. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Amérique Latine, Zulma

Evangelia, janvier 2018, trad. espagnol (Mexique) Inés Introcaso, 432 pages, 22,50 € . Ecrivain(s): David Toscana Edition: Zulma

 

Voici un livre qui se lit comme une longue blague fourmillant de fantaisie et d’inventivité. Et si Jésus avait été une femme… L’écrivain refait l’histoire en modifiant le sexe du divin enfant, ce qui change la face du monde, vous en conviendrez. L’Annonciation se révèle un fiasco. Les plans du Dieu tout-puissant sont déjoués. David Toscana propose une histoire alternative à coup d’épanorthoses et de réévaluations.

La Bible et la religion en général sont misogynes, cela n’est pas nouveau. Mais ce roman apporte un vent de fraîcheur dans la genèse du patriarcat. Emmanuelle remplace le Christ et devient la Christe, les détracteurs de l’écriture inclusive n’ont qu’à bien se tenir. On y trouve de nombreuses allusions aux thématiques féministes, l’éducation différenciée entre Emmanuelle et son frère cadet Jacob (il sera renommé Jésus), la violence conjugale subie par les épouses. La jeune Emmanuelle a même l’intention de faire boire le sang de ses menstrues pour faire comprendre à ses futurs disciples que « son sang et celui de toutes les femmes était sacré ». Malheureusement, les miracles qu’elle réalise ne servent à rien parce que c’est une femme qui les accomplit.

Sundborn ou Les jours de lumière, Philippe Delerm

Ecrit par Christian Massé , le Lundi, 16 Avril 2018. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Folio (Gallimard)

Sundborn ou Les jours de lumière, (Le Rocher, Prix des libraires 1997), 174 pages . Ecrivain(s): Philippe Delerm Edition: Folio (Gallimard)

 

Ce roman se déroule entre l’Île de France (Grez-sur-Loing), le Danemark (Skagen) et la Suède (Sundborn). Il analyse la vie d’un groupe de peintres à la recherche d’un équilibre entre l’art, la vie et le bonheur. Ce roman se lit comme un tableau qui aurait exigé trente années de retouches. La première touche est sur la première page : Falun, le 24 janvier 1919 : Suzanne chantait encore et de longs pétales de neige tombaient sur les toits de Falun. Dernière touche à la dernière page : Paris, janvier 1919 : Soren eut le temps de peindre Le Feu de la Saint-Jean, juste avant de mourir. Puis la guerre arriva… L’histoire débute en 1884.

Les couleurs se suivent et donnent au roman un « esprit à la fête » : Lumière de tisane. Flèche de soleil. Longue robe bleu marine au col gaufré. Fontaine d’étoiles vertes. Maison d’ombre et de soleil. Roses trémières qui passent du rouge grenadine au rose thé. Nénuphars blancs, roses, jaunes. Etc.  Pas une page sans une couleur.

Grez-sur-Loing, bienheureuse commune : non loin de Barbizon, lieu des nostalgies proustiennes du narrateur, lieu des spectacles des artistes-peintres, lieu de décors effervescents.