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Roman

Le miel du lion, Matthew Neill Null

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Jeudi, 14 Juin 2018. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, USA, Albin Michel, En Vitrine

Le miel du lion (Honey from the Lion), juin 2018, trad. américain Bruno Boudard, 417 pages, 23 € . Ecrivain(s): Matthew Neill Null Edition: Albin Michel

 

L’écriture de ce roman est remarquable. Rythme constamment soutenu, phrases courtes, tension maximale, tout est fait pour vous emmener tambour battant dans un univers effarant, peuplé de personnages peu communs, marginaux, violents, en quête d’on ne sait pas trop quoi si ce n’est d’être embarqués dans la vague – même en tant que losers – du capitalisme américain en pleine explosion de croissance.

On est en 1904, en Virginie Occidentale. Des forêts immenses sont abattues par des compagnies privées qui n’ont d’autres règles que le profit. Et des hommes viennent de partout pour offrir leur force de travail et tenter de gagner leur vie, dans des conditions épouvantables. Ce moment de l’histoire industrielle des USA rappelle le cadre du splendide Serena de Ron Rash, qui nous emmenait sur les traces d’une femme sans morale qui exploitait sans pitié les bois et les hommes. Avec Matthew Neill Null, on est de l’autre côté, celui des exploités, des damnés de la forêt, de ceux qui laissent dans le bois des arbres leurs mains, leurs poumons, leur corps et très souvent leur vie. Les « Loups de la Forêt » – comme les appelle Neill Null – sont en fait les martyrs de la forêt. La folie de la surexploitation du bois devient métaphore d’un capitalisme sauvage, machine impitoyable à broyer les hommes.

L’Enfant de l’œuf, Amin Zaoui (nouvelle critique)

Ecrit par Belkacem Meghzouchene , le Jeudi, 14 Juin 2018. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Maghreb, Le Serpent à plumes

L’Enfant de l’œuf, 2017, 208 pages, 18 € . Ecrivain(s): Amin Zaoui Edition: Le Serpent à plumes

 

Un bibliomane aviné se livre à un caniche philosophe

Peau :« Et je la serre dans mes bras comme un mythe vivant, Lara ! ».

Première ode charnelle de L’Enfant de l’œuf, dixième roman en français signé par l’écrivain prodige et érudit, Amin Zaoui. L’œuvre narre la solitude d’un homme au sein d’une société algérienne mutante, intolérante, extrémiste, annulatrice, égoïste, et castrée de toute vocation citoyenne. La religiosité prime sur la civilité. L’absurde sur la raison. Il est question de la « phobie de l’autre », et de l’aliénation des valeurs humaines, mystifiées par la charlatanerie et la cagoterie. Zaoui nous étale une structure romanesque inhabituelle : il divise le texte en 287 chapitres de densités différentes, chacun portant un titre incongru, où se relaient deux voix conteuses, l’une humaine et l’autre canine ! Tel un Cube de Rubik, vous pouvez commencer à aborder ce texte moqueur des dogmes là où il vous chante, et le sens de l’histoire demeure intact. Un Zaoui pince-sans-rire.

Le Ministère du Bonheur Suprême, Arundhati Roy

Ecrit par Patryck Froissart , le Mardi, 12 Juin 2018. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Asie, Gallimard

Le Ministère du Bonheur Suprême, janvier 2018, trad. anglais (Inde) Irène Margit, 536 pages, 24 € . Ecrivain(s): Arundhati Roy Edition: Gallimard

 

Qui se laissera emporter par ce roman torrentueux de l’amont à l’aval se souviendra longtemps, peut-être à jamais, d’Anjum, dont la vie mouvementée, depuis le jour de sa naissance, est le fil de trame sur lequel va courir une immense chaîne narrative.

Anjum est née Aftab.

« La nuit où Jahanara Bégum lui donna naissance fut la plus heureuse de sa vie. Le lendemain matin, au soleil déjà haut, dans la douce chaleur de la chambre, elle démaillota le petit Aftab. Elle explora son corps minuscule […]. C’est à ce moment qu’elle découvrit, niché sous ses parties masculines, un petit organe, à peine formé, mais indubitablement féminin ».

Jahanara Bégum cache cette particularité hermaphrodite à son mari Mulaqat Ali, lequel, bien que descendant « en droite ligne de l’empereur moghol Gengis Khan », exerce le modeste métier de hakim (soigneur par les plantes), jusqu’au jour où Aftab est contraint de quitter, à l’âge de neuf ans, l’école de musique, ne supportant plus les railleries des autres enfants :

Noli me tangere, Andrea Camilleri

Ecrit par Charles Duttine , le Lundi, 11 Juin 2018. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Métailié, Italie

Noli me tangere, mai 2018, trad. italien Serge Quadruppani, 144 pages, 16 € . Ecrivain(s): Andréa Camilleri Edition: Métailié

 

Comment un roman a priori policier peut révéler des fulgurances métaphysiques ?

« Noli me tangere » (Ne me touche pas… ou… Ne me retiens pas) est une locution latine tirée de la vulgate, version latine de la Bible. Elle fait référence à l’épisode pascal de la résurrection lorsque Marie-Madeleine découvre le tombeau vide et un étrange personnage qui s’avère être le Christ. L’expression traduit la parole de Jésus envers Marie-Madeleine. Comment faut-il l’entendre, si l’on veut faire une brève exégèse et sans vouloir offenser les interprètes accrédités ?

Ce « Ne me touche pas » dit : je suis autre, j’ai changé, je ne relève plus des lois physiques de l’humanité. C’est un corps glorieux que Marie-Madeleine ne doit pas retenir, un corps de l’entre-deux, entre la résurrection et l’apothéose, entre outre-tombe et ascension. La formule latine instaure donc une distance entre l’invisible et le visible. Cet épisode a inspiré de nombreux peintres qui ont cherché à saisir ce moment sacré, ainsi Giotto, Fra Angelico, Bronzino, Le Titien, Nicolas Poussin… (pour n’en citer que quelques-uns). Il a inspiré également des théoriciens comme Jean-Luc Nancy et des écrivains. Parmi eux, Andrea Camilleri dans un livre, justement intitulé Noli me tangere.

Une question de temps, Samuel W. Gailey

Ecrit par Jean-Jacques Bretou , le Lundi, 11 Juin 2018. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, USA, Gallmeister

Une question de temps, janvier 2018, trad. Laura Derajinski, 328 pages, 21,30 € Edition: Gallmeister

 

Le mois de septembre 2005 restera à jamais gravé dans l’esprit d’Alice. Pourtant à 14 ans, elle pouvait s’imaginer un bel avenir de jeune fille intelligente, belle et convaincante. Elle réussi d’ailleurs à persuader ses parents de renoncer désormais à faire les frais d’une baby-sitter pour les garder son frère cadet et elle. Elle pense qu’elle est en âge de s’assumer et de surveiller le plus jeune. Alors que sa mère et son père sont sortis, elle garde le petit Jason, quatre ans, l’enfant du miracle, celui que l’on n’attendait plus, né onze ans après sa sœur. Ka-plonk. Ka-plonk. Cet enfant est particulièrement capricieux et colérique et c’est la troisième fois seulement qu’Alice joue les gardiennes. Ka-plonk. Ka-plonk. C’est le moment de mettre Jason en pyjama pour le coucher. Il ne répond pas.Ka-plonk. Ka-plonk. Alice va parcourir la maison en tous sens, jusqu’à ce que se précise à l’entrée de la buanderie ce Ka-plonk. Ka-plonk : Jason, enveloppé dans sa cape de Superman, inanimé, tourne dans le sèche-linge. Après cette macabre découverte, en proie à une immense culpabilité elle s’enfuie de la maison familiale pour ne plus jamais revenir.