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Roman

Pleurer des rivières, Alain Jaspard (Par Eric Essono Tsimi)

Ecrit par Eric Essono Tsimi , le Mardi, 25 Septembre 2018. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, La rentrée littéraire, Héloïse D'Ormesson

Pleurer des rivières, août 2018, 192 pages, 17 € . Ecrivain(s): Alain Jaspard Edition: Héloïse D'Ormesson

 

C’est un premier roman pervers, c’est-à-dire qui ne cherche pas à vous prendre par les bons sentiments. Le narrateur vous parle de filles qu’on déshabille, à 15 ans, que l’on « déflore ». Qui utilise encore le mot « défloré » en France, à l’ère du #NousToutes triomphante ? Comme un anachronisme volontaire, car il y a dans cette fiction forte, étrange et dérangeante, une dynamique propre du temps qui passe. Le narrateur se permet de passer sans gêne du passé simple au passé composé, du présent de l’indicatif à l’imparfait. Il y a, dans Pleurer des rivières, une dynamique du temps qui ne se contente pas de passer, qui s’agite, mais finit par se stabiliser plus loin dans le roman.

« Bien avant l’aube, il ne reste qu’un tas de fils de cuivre noircis, encore quelques filets de fumée et, dans la cabine d’un Ford, deux voleurs épuisés, endormis, des membres et des visages de ramoneurs.

Ils s’éveillèrent passé dix heures du matin.

Engourdis, au chaud dans leur duvet, ils bandaient, ça fait souvent ça quand on dort dans un camion, mais c’est mécanique, on pisse un bon coup, ça calme, tout rentre dans l’ordre ».

Le Stade de Wimbledon, Daniele Del Giudice (par Christelle d'Hérart-Brocard)

Ecrit par Christelle d’Herart-Brocard , le Lundi, 24 Septembre 2018. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Seuil, Italie, Voyages

Le Stade de Wimbledon, Daniele Del Giudice, Seuil, Coll. La Librairie du XXIe siècle, mai 2018, trad. italien René de Ceccatty, 224 pages, 18 € . Ecrivain(s): Daniele Del Giudice Edition: Seuil

Saluons en tout premier lieu la très belle écriture de Daniele Del Giudice. Servie par l’excellente traduction de René de Ceccatty, elle reste homogène et poétique malgré quelques passages techniques insolites et l’insertion incongrue de realia contemporains. C’est en effet la noblesse, la sensibilité et la musicalité d’une langue à la fois humble et littéraire qui se dégage et illumine le récit de la première à la dernière page. Aussi le lecteur se laissera-t-il facilement bercer et envoûter par les tâtonnements du narrateur qui, dans une quête quasi-religieuse, le menant de Trieste à Londres, s’efforce de suivre les traces de Roberto Bazlen (dit Bobi), un écrivain très apprécié des milieux littéraires de son temps, bien qu’il n’ait rien publié de son vivant.

D’aucuns pourraient y déceler la peur d’écrire un roman raté, ou un prétexte à la paresse, voire la répugnance à se lancer dans une entreprise exigeante et fastidieuse. D’autres, plus compréhensifs, parleront plutôt de son intégrité intellectuelle lui ayant toujours interdit une voie déjà empruntée, puisqu’il serait inutile d’écrire, sinon pour soi et ses amis, sinon une œuvre totalement inédite.

Les évaporés, Thomas B. Reverdy, (par Christian Massé)

Ecrit par Christian Massé , le Lundi, 24 Septembre 2018. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, J'ai lu (Flammarion)

Les évaporés, 316 pages, 7,20 € . Ecrivain(s): Thomas B. Reverdy Edition: J'ai lu (Flammarion)

 

En seconde page, le roman annonce : Un roman japonais.

Le lecteur est en effet immergé dans le Japon, celui de l’après-Fukushima. Tous les Japonais s’accrochent en titubant aux rochers de leur île comme sur le pont d’un très gros bateau (p.107).

Avant de disparaître, Kazehiro laisse un mot à sa femme : « Je ne mettrai plus les chaussons ! ». Il ne donne aucune justification à qui que ce soit.

De l’autre côté de la planète, à Los Angeles, Richard B. cultive ses habitudes de détective et de poète. Un coup de fil de son amie Yukiko, fille de Kazehiro : « Parti, envolé, plus de nouvelles… ». Elle avait quitté le Japon un an après le tsunami et le chaos qui avait suivi. Vous êtes au bord de l’océan. Autrefois il y avait une ville ici. Des gens. Une civilisation. Il n’en reste aucune trace (p.186).

Mais leurs yeux dardaient sur Dieu, Zora Neale Hurston (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi , le Vendredi, 21 Septembre 2018. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, USA, Zulma

Mais leurs yeux dardaient sur Dieu (Their Eyes Were Watching God, 1937), septembre 2018, trad. Sika Fakambi, 320 pages, 22,50 € . Ecrivain(s): Zora Neale Hurston Edition: Zulma

Les premières phrases de Mais leurs yeux dardaient sur Dieu de Zora Neale Hurston, écrit durant la ségrégation raciale, mettent en lumière le rapport différencié hommes/femmes, et la création des grands mythes. Les hommes voguent sur on ne sait quelle mer et les femmes, plus pragmatiques, reviennent à la terre pour honorer les rites funéraires. Comme une prophétie, l’une de ces femmes se distingue. En s’en approchant, on découvre une créature très belle, objet de tous les désirs, un peu inquiétante, dont la présence ouvre la voix aux sans-voix. Zora Neale Hurston puise dans le sociolecte de celles et de ceux acculés dans les bas-fonds de la société américaine blanche, y exhume leurs fables, leurs échecs, leurs facéties. Par un procédé stylistique très compliqué, la narration s’imbrique au passé, et de la mémoire de l’héroïne principale, Janie Mae Crawford, surgissent les péripéties d’une population esclavagisée, devenue amnésique de ses origines africaines. À la place, les sinistres points de repère de la doxa littéraire américaine balisent le roman : les chiens lâchés contre l’homme noir, le lynchage d’innocents, la haine, la faim, les logements indécents, la misère, l’ostracisme incessant. L’intérêt du récit fait que cette condition intenable s’évoque par le biais d’une sorte de rescapée sans famille et va droit au but, sans les détours pudiques d’un Faulkner, par exemple.

Cette chose étrange en moi, Orhan Pamuk (par Philippe Leuckx)

Ecrit par Philippe Leuckx , le Vendredi, 21 Septembre 2018. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Bassin méditerranéen, Gallimard

Cette chose étrange en moi, trad. turc Valérie Gay-Aksoy, 688 pages, 25 € . Ecrivain(s): Orhan Pamuk Edition: Gallimard

L’auteur de Istanbul, hommage littéraire et photographique à sa ville, Prix Nobel, raconte dans une somme le destin d’un pauvre vendeur de yaourt et de boza, Mevlut. Venu de la campagne, installé dans un quartier décentré de la grande ville, avec son père, le jeune Mevlut, qu’on suit de ses douze ans, en 1969, jusqu’en 2012. C’est dire que la fresque brosse Istanbul, ses quartiers pauvres, Kültepe, ses artères, ses flux, ses passages, les avatars d’une ville qui change, le monde familial autour de Mevlut, père, parents, cousins, oncles, sa Rayiha aimée, toute la vie politique et sociale sur plus de quarante années de soubresauts politiques, de guerres de partis, de politisation des masses, d’oppositions musclées…

Il est un peu vain, sans efflorer l’intrigue, riche, féconde en rebondissements réalistes, de vouloir relater cette vaste narration, où chaque voix de la famille Aktas/Karatas – Mevlut, Süleyman (cousin, fils de Hasan), Mustafa (père de Mevlut), les trois sœurs Vediha, Rayiha, Samiha (filles d’Abdurrahman au cou tordu) – compte et participe activement aux différents points de vue de narration. Chaque voix complète, nuance, rectifie, en contrepoint subtil, le tableau. Sans être un procédé, cette stratégie narrative permet de dégager un faisceau de significations sur les relations humaines, sur l’histoire amoureuse (autour de lettres d’amour écrites par Süleyman pour Mevlut, à l’adresse d’une des trois sœurs du « tordu », ce qui enclenchera inévitablement nombre de méprises, de suspicions, d’éblouissements aussi).