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Roman

Le Pays des petites pluies, Mary Austin (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi , le Vendredi, 08 Mars 2019. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, USA, Le Mot et le Reste, Cette semaine

Le Pays des petites pluies, février 2019, trad. et préface, François Specq, 190 pages, 8,90 € . Ecrivain(s): Mary Austin Edition: Le Mot et le Reste

 

La pionnière

Les éditions Le Mot et le Reste nous donnent à lire l’ouvrage lumineux de Mary Austin (1868-1934), Le Pays des petites pluies, dans lequel le paysage est le sujet du récit, « pays des frontières perdues » soumis l’été à « un intolérable éblouissement solaire ». Et pourtant il y pleut. Il y a des couleurs, des plus claires aux plus obscures, des formes, des plus élevées aux plus abyssales. Des accalmies et des tempêtes. De la chaleur intense et du gel. Et l’Indien veille, résiste, fier, dans la Vallée de la Mort. L’essence même de la vie sur terre trouve son accomplissement dans ce « véritable désert ». C’est une leçon de nature, presque une parthénogenèse dans laquelle certaines espèces s’auto-multiplient, s’épanouissent, non dans le chaos mais dans l’ordre primordial. Mary Austin identifie chaque arpent de cette terre de l’Ouest américain, l’inventorie, en confectionne un herbier vivace. Elle décrit avec délicatesse les vibrations de la végétation, les plantes adaptées à la sécheresse ou aux milieux aquatiques, les végétaux d’altitude, leurs types biologiques, le pelage des petites bêtes de cette région ; d’où un amour et une compassion à l’égard des espèces du monde végétal et animal.

Ce que cela coûte, Wilfred Charles Heinz (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Jeudi, 07 Mars 2019. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, USA, Monsieur Toussaint Louverture

Ce que cela coûte, février 2019, trad. anglais (USA) Emmanuelle et Philippe Aronson, 384 pages, 24 € . Ecrivain(s): Wilfred Charles Heinz Edition: Monsieur Toussaint Louverture

 

Monsieur Toussaint Louverture continue à nous surprendre avec des œuvres oubliées et plus stupéfiantes les unes que les autres. Avec ce roman – est-ce un roman, un récit fictionnel ? – nous sommes dans le monde âpre et mâle de la boxe dans les années 1950. Un journaliste sportif Franck Hugues, va suivre pendant trois semaines la préparation, l’entraînement minutieux d’un superbe boxeur, Eddie Brown, avant son prochain match où se jouera le titre de champion du monde des poids moyens. Nous suivrons ainsi avec lui la vie quotidienne dans un hôtel-restaurant spécialisé, à quelques kilomètres de New-York, avec salle d’entraînement équipée. Eddie Brown n’est pas le seul boxeur en préparation pour des rencontres, même s’il est le plus grand espoir de la boxe de son temps. Ces boxeurs sont entourés de leurs coaches, leurs médecins, leurs sparring-partners – c’est donc une petite colonie que le narrateur Franck Hugues va observer pendant cette période. Observer au détail près, comme le ferait un peu un anthropologue devant une étrange peuplade.

Le Maître du Talmud, Éliette Abécassis (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Jeudi, 07 Mars 2019. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Albin Michel

Le Maître du Talmud, février 2018, 360 pages, 22 € . Ecrivain(s): Eliette Abécassis Edition: Albin Michel

 

« Le peuple juif a créé le Talmud et le Talmud a créé le peuple juif », disait le rabbin Adin Steinsaltz, qui a fait plus que tout autre pour que ce livre infini devienne accessible à l’humanité entière. Il existe un miracle du Talmud : que cet ouvrage nous soit parvenu, même incomplet (il en manque près de la moitié et les traités disparus paraissent avoir été perdus de bonne heure), relève du prodige, compte tenu des efforts qui furent déployés pour le faire disparaître. Le parallèle avec le peuple juif est évident et lumineux. Durant des siècles, certains traités ne survécurent qu’en un seul exemplaire manuscrit, à la merci des hommes, des animaux ou des éléments.

Le nouveau roman d’Éliette Abécassis plonge son lecteur dans un de ces moments paroxystiques et s’inspire de faits avérés. Une fois n’est pas coutume, la menace venait des rangs mêmes du judaïsme, en la personne d’un certain Nicolas Donin, un Juif qui refusait l’autorité du Talmud, se convertit au christianisme, écrivit au Pape pour accuser ses anciens coreligionnaires d’étudier un livre (le Talmud) qui blasphémait le Christ et la Vierge. Le Pape demanda au roi de France d’éclaircir ce point.

Vesoul, le 7 janvier 2015, Quentin Mouron (par Philippe Chauché)

Ecrit par Philippe Chauché , le Mercredi, 06 Mars 2019. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Olivier Morattel éditeur

Vesoul, le 7 janvier 2015, janvier 2019, 120 pages, 16,50 € . Ecrivain(s): Quentin Mouron Edition: Olivier Morattel éditeur

 

« Le picaro est cadre, homme d’affaire, plasticien, écrivain. Il n’a ni attache, ni patrie ; il ne reconnaît aucune frontière, aucune religion. Il est planétaire. Il saute les méridiens. Il glisse autour du globe. Son visage est jeune, lisse, pur ; sans échancrures ethniques, sans miasmes historiques. C’est un ange. Mon maître dans son Audi, me semblait un ange ».

Vesoul, le 7 janvier 2015, nous plonge dans l’histoire ubuesque d’un cadre supérieur adepte de grosses cylindrées, de manifestations culturelles, du jazz, d’alcools forts, de la gymnastique traditionnelle chinoise, de bars sympas, de plans cools et de spots de princes. Le narrateur qui fait du stop va tomber sur ce personnage issu de romans picaresques, un futé bien affuté que rien n’effraie. Comme Don Quichotte et Sancho dans La Mancha, ils vont tourner en rond dans Vesoul. D’une escale très arrosée au vin d’Arbois dans une gargote délabrée occupée par une douzaine de silhouettes ployées sur les godets à l’Hivernale des Poètes, le narrateur passe à la moulinette les comportements et la novlangue de ces artistes, plus ridicules les uns que les autres, et persuadés que La poésie rend libre. Nos aventuriers vont alors traverser le Tunnel des citations, où des centaines d’extraits de poèmes, de romans ou d’essais, sont mutilés de mots et de phrases qui n’ont plus leur place dans ce nouveau monde.

Le Château, Franz Kafka (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Mardi, 05 Mars 2019. , dans Roman, Les Livres, Critiques, Livres décortiqués, La Une Livres, Pays de l'Est, Le Livre de Poche

Le Château, trad. Axel Nesme, 391 pages, 5,10 € . Ecrivain(s): Franz Kafka Edition: Le Livre de Poche

 

K, le parasite

Dans l’histoire de la littérature, le cas Kafka fascine dans la mesure où la souffrance s’est rarement intriquée à un tel point d’incandescence avec l’acte d’écrire. Franz Kafka (1883-1924) n’avait qu’une seule idée en tête : écrire, noircir des pages, libérer son imaginaire. Or, il se débattit sans discontinuer avec les contingences inopportunes que lui prodiguait l’existence et qui perturbaient sa créativité : de fastidieuses études de droit, son poste chronophage d’employé juridique, une promiscuité familiale à laquelle il s’arracha difficilement, les sorties entre amis, les turbulences de l’éros et le mirage du mariage, enfin les affres de la maladie. Rongé par l’introversion et le tourment inhérent à la création, Kafka s’acharna à signifier, à relater, à imaginer au détriment d’un accomplissement de son vécu qui aurait édulcoré son tourment et l’aurait sans doute dispensé de cette quête de sens désespérée et épuisante. Cependant, son tempérament irisé d’anxiété, de taciturnité, de timidité, le conduisit à s’isoler, à se retrancher dans son terrier, telle une bête traquée par des chasseurs invisibles : « Je m’isolerai de tous jusqu’à en perdre conscience. Je me ferai des ennemis de tout le monde, je ne parlerai à personne » (Journal, 1912).