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Roman

Enfants des morts, Elfriede Jelinek (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Mercredi, 28 Novembre 2018. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Langue allemande, Points, Cette semaine

Enfants des morts, trad. Olivier Le Lay, 704 pages, 8,60 € . Ecrivain(s): Elfriede Jelinek Edition: Points


Massacre à la plume

Calmez-vous, miss Jelinek, étouffez un peu votre fiel sans quoi vous ne décrocherez jamais le Nobel. Comment ?! Vous l’avez déjà obtenu ?! En 2004 ! Comme quoi on peut ouvertement désespérer sans que le jury s’exaspère. Monsieur Houellebecq peut garder espoir, faudrait juste qu’il clope un peu moins, le lascar. En attendant, Shadok Jelinek décape, décape toujours, de sa dystopie sémantique jamais ne désempare.

Nul ne l’ignore, l’écrivaine autrichienne née en 1946 et perpétratrice éhontée de romans corrosifs ne fait pas dans la dentelle. Une criminelle plumitive d’envergure internationale. Réfractaire aux minauderies, elle a coutume d’inciser la plaie à vif. Avec Enfants des morts (1995), elle ne déroge pas à son savoir-faire, elle respecte à la lettre sa mélanographie enclenchée dans les années 70. Dans le cadre enchanteur des Alpes autrichiennes, au gré d’un gracieux phrasé, Jelinek dézingue à toute berzingue.

La mer en face, Vladimir de Gmeline (par Philippe Chauché)

Ecrit par Philippe Chauché , le Mardi, 27 Novembre 2018. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Les éditions du Rocher

La mer en face, septembre 2018, 424 pages, 19,90 € . Ecrivain(s): Vladimir de Gmeline Edition: Les éditions du Rocher


« Ce voyage en Allemagne, c’est une drôle d’idée. Un besoin de solder des comptes avec le passé. Tout le monde n’a pas la chance d’avoir des parents communistes, je n’ai jamais vu le film, mais j’ai le titre bien en tête. Parce que Tout le monde n’a pas la chance d’avoir des oncles nazis, celui-là je l’ai vu en vrai, je l’ai vécu ».

La mer en face est un inouï roman de guerre, une guerre que le narrateur livre au passé familial, une guerre aux silences et aux dissimulations. Un roman noir, où le sang versé hier n’a pas encore séché. Un retour sur le passé, pour qu’enfin il se découvre, qu’il révèle ses secrets, ses démons, et ses crimes. Le narrateur fait le voyage avec son ami Guillaume, un frère de sang, pour voir la mer. La mer qu’une dernière fois ont vu les Juifs assassinés  lors de la Shoah par balles : On va les faire se tourner, face à la mer, le dos exposé aux tireurs, et leurs corps seront jetés dans le trou creusé dans le sable, juste à l’endroit où ils seront tombés, et où s’amoncellent déjà des dizaines de corps.

La Malle sanglante suivi de Laquelle ?, Maurice Level (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi , le Vendredi, 23 Novembre 2018. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Cette semaine, Libretto

La Malle sanglante suivi de Laquelle ?, octobre 2018, 176 pages, 8,10 € . Ecrivain(s): Maurice Level Edition: Libretto

 

 

La nouvelle La Malle sanglante (parue en 1921) de Maurice Level (1875-1926), débute par une scène quasi-cinématographique, avec un petit groupe d’individus attablés sous une lampe basse, autour d’une partie de cartes, dans une ambiance glauque, incluant les ingrédients de base de la littérature populaire : une sorte d’entraîneuse (une parvenue), petite amie d’une « brute » (un étudiant en médecine), l’alcool, la rude camaraderie et la phallocratie des jeunes hommes. Entre ces fils de famille corrompus et l’ancienne petite paysanne « goûtant une fierté à être sortie de si bas (…) Papa à l’atelier, maman à ses ménages », les univers sont divisés, clivés, ainsi que les désirs – le rêve masculin de gagner au jeu et le souhait féminin d’une escapade en amoureux à la campagne. L’on retrouve un peu l’ambiance d’une comédie douce-amère à la Maupassant, Level se révélant en quelque sorte le fils spirituel du célèbre écrivain, avec une génération de différence.

#Jenaipasportéplainte, Marie-Hélène Branciard (Par Didier Bazy)

Ecrit par Didier Bazy , le Vendredi, 23 Novembre 2018. , dans Roman, Les Livres, Critiques, Polars, La Une Livres

#Jenaipasportéplainte, Editions du Poutan, 2017, 260 pages, 17,50 € . Ecrivain(s): Marie-Hélène Branciard

 

Ce polar engagé, préfacé par Marie Van Moere et justement salué par Maud Tabachnik, trace des lignes qui se conjuguent dans un réseau où l’on peut croiser Après Dolorès de Sarah Schulman, King Kong Théorie de Virginie Despentes et d’autres de cette veine. On appelle ça « le polar lesbien ». Mais qu’importe comment et pourquoi quelques critiques rapides expédient un genre dans une case. Car l’intérêt de JNAPPP déborde les catégories qui enferment ce qui pourtant ne demande qu’à sortir.

Ce polar est d’un genre discret et majeur. Discret parce qu’organisé en séries de discontinuités qui s’interpellent. Majeur comme un grand roman populaire. Il permet de traverser mille problématiques. Ici, le genre est maîtrisé à un point de limite tel que de grandes questions d’aujourd’hui (violence, homophobie…) sont abordées avec la crudité des faits juridico-policiers. Ainsi, le style trash et pudique. Ainsi, la virtuosité des registres d’écriture : le poème, le journal, la narration, les expressions hashtag et les communications arobase. Ainsi, des personnages authentiquement campés, réels, vrais, sensibles et touchants, si tant est que les cons authentiques (peu sensibles et peu touchants) aussi campent dans leur forteresse de méchancetés…

Hurry on down, Les vies de Charles Lumley, John Wain (par Théo Ananissoh)

Ecrit par Theo Ananissoh , le Jeudi, 22 Novembre 2018. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Iles britanniques

Hurry on down, Les vies de Charles Lumley, Editions du Typhon octobre 2018, trad. anglais Anne Marcel, 309 pages, 18,90 € . Ecrivain(s): John Wain

 

Exactement au bout du premier tiers du roman, peu avant la centième page, le roman prend soudain un envol somptueux. Les pages qui précèdent en faisaient la promesse par une qualité de description et une écriture – une traduction – limpide empreinte d’un humour subtil. Cette première « partie » installait le personnage de Charles Lumley. Cela s’impose car il s’agit d’une sorte d’anti-héros, d’un être sans qualité ou défaut particuliers qui induiraient du romanesque ; d’un jeune homme résolu à rester « en dehors de la lutte » – résolution dont il n’aura lui-même une claire conscience que peu à peu, après bien des mésaventures. Un révolté qui s’ignore et qui n’agit jamais pour une telle raison.

« – Je suis peut-être exactement comme les autres, c’est possible, je n’y peux rien. Sans doute, j’ai refusé une vie calme, bourgeoise, comme vous, mais je n’ai jamais fait d’éclat. Je ne me suis jamais révolté, c’est cette vie qui n’a pas voulu de moi, je n’ai jamais pu y entrer, voilà tout ».