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Roman

Et si les chats disparaissaient du monde…, Genki Kawamura (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal , le Lundi, 16 Mars 2026. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Pocket, Japon

Et si les chats disparaissaient du monde…, Genki Kawamura, trad. du japonais par Diane Durocher, Pocket, 176 pages, 2018, 7,40 € Edition: Pocket

 

Il a fallu toute la persuasion d’une jeune amie pour ouvrir ce roman qui a été un phénomène éditorial au Japon (un million d’exemplaires vendus) lors de sa publication, et a été traduit en plusieurs langues avec le même succès, ne fût-ce que parce que la description ci-avant contient au moins deux préjugés personnels difficiles à surmonter. Qu’à cela ne tienne ; après une tractation du plus bel allant littéraire et amical à la fois (« Je lis ton livre si tu en lis un à moi »), Et si les chats disparaissaient du monde… fait l’objet d’une lecture attentive. Et ce n’est pas du tout ce qui était attendu, de la part d’un romancier originaire du pays où les chats sont rois, peut-être parce que ce pays est à la pointe de la perte du contact humain et qu’on y a créé des bars à chats destinés à remplacer ce qui a disparu dans les méandres technologiques : l’humain.

On serait en bon droit de s’attendre à un récit mièvre sur l’importance des chats dans nos vies modernes (nonobstant le fait que ce sont des hyper-prédateurs capables de détruire une faune endémique en quelques années) – et il n’en est rien.

Le nid, Shirley Jackson (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi , le Jeudi, 12 Mars 2026. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, USA, Rivages

Le nid, Shirley Jackson, trad. De l’américain par Clément Martin, 320 p., éd. Rivages/Noir, 2026, 22€

 

Shirley Jackson, née le 14 décembre 1916 en Californie, est une pionnière du néo-gothique et du roman d’horreur moderne. Très vulnérable, elle subira de graves problèmes de santé, dus à des états dépressifs, des addictions et aux maltraitances de son mari, homme rétrograde et jaloux. Elle mourra prématurément à l’âge de 48 ans le 8 août 1965.

Shirley Jackson campe le portrait d’une jeune femme esseulée, migraineuse, vivant avec sa tante, employée d’un musée, sorte de nid archéologique, menacé de s’effondrer à cause du poids de ses collections, et du poids du passé. La jeune Elizabeth, mutique chez les amis de la famille, souffre d’une personnalité diffractée. De très beaux passages mentionnent son état : « Depuis sa place, Elizabeth voyait son image sur la surface lustrée du piano à queue, de brefs reflets de son visage dans la coupe de cristal pleine de fruits en cire et, lorsqu’elle bougeait la main, des éclats scintillants dans le miroir au cadre doré sur le manteau de la cheminée, dans les perles de verre sur l’abat-jour, sur les boutons de manchette de M. Arrow et sur le bocal peint et toujours rempli de dragées posé sur la table ». Au sein de ce décor douillet mais immuable, s’immiscent le trouble, le malaise dans un climat oppressif.

N’entre pas si vite dans cette nuit noire, António Lobo Antunes (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mercredi, 11 Mars 2026. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Langue portugaise, Points, En Vitrine, Cette semaine

N’entre pas si vite dans cette nuit noire (Não entres tão depressa nessa noite escurra, 2000), António Lobo Antunes. Points. 670 p. 8,50 € . Ecrivain(s): Antonio Lobo Antunes Edition: Points

António Lobo Antunes est mort. Il nous laisse un vide littéraire terrible.

Les vagues de la mémoire ne produisent pas un mouvement régulier, un flux soumis à une cadence métronomique. De la bonace apaisée des ports abrités aux vents et marées tempétueux des drames et douleurs, le rythme des souvenirs s’exprime dans un flux continu mais agité, variable, imprévisible. Flux et reflux s’y répondent, s’opposent, se contredisent, s’épousent.

La magie de la phrase d’Antunes est de coller comme une peau à cet apparent désordre qui cache une grammaire élaborée et implacable. Elle enroule le propos dans des méandres serrés et longs, traque le détail, laisse la porte ouverte au jaillissement inattendu, bégaye parfois, comme bégayent nos souvenirs quand on ne sait plus s’ils sont souvenirs ou fabrications imaginaires. La scansion antunésienne est calquée sur le flux des images qui font retour, en laissant place au faux souvenir, au produit du désir, aux interruptions soudaines, au doute, aux flashes visuels figés par le temps, aux parenthèses de rattrapage pour que rien ne reste sur le côté de la narration.

Le ciel a disparu, Alain Blottière (par Patrick Abraham)

, le Mardi, 10 Mars 2026. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres, Gallimard

Edition: Gallimard


Je n’entreprendrai pas de résumer le dernier roman d’Alain Blottière afin de laisser aux lecteurs le vif plaisir de la découverte tel que je l’ai l’éprouvé moi-même. Je me contenterai d’en éclairer l’intrigue avant d’établir des correspondances avec quelques-uns des livres précédents de l’auteur.

Le ciel a disparu est construit sur une double narration, la deuxième soulignée par l’italique. Le premier narrateur prend la parole en 2050 et revient sur des faits qui se sont déroulés vingt-quatre plus tôt, à partir de mai 2026, appartenant donc à son passé mais, pour nous, en février de cette même année, situés dans un futur proche.

Le premier narrateur a une quarantaine d’années en 2050. C’est un adolescent de quinze ans en 2026, vivant à Sifra, une oasis égyptienne, avec son grand-père adoptif, l’écrivain septuagénaire Ayann Ader. On aura deviné qu’Ayann Ader est le narrateur du récit enchâssé. Les fidèles de Blottière, à qui Ader ressemble par divers traits sans s’identifier à lui, songeront bien sûr à l’oasis de Siwa, qui joue dans sa vie un rôle si important.

Pavel Hak, Trust (par Mattia Bonasia)

Ecrit par Mattia Bonasia , le Lundi, 02 Mars 2026. , dans Roman, Les Livres, Critiques, La Une Livres

Pavel Hak, Trust, KC Editions, 2025. 294 pages, 21.00 euros

Dans son dernier roman, Trust (KC Editions, 2025), Pavel Hak plonge le lecteur dans les trames invisibles et violentes du monde globalisé contemporain. Le roman ne suit pas une intrigue linéaire et progresse à travers de courts chapitres narratifs qui se déroulent dans différents lieux du monde (de New York à Shangaï, De Londres à Bombay), en suivant plusieurs personnages, parmi lesquels se distingue le protagoniste Roy Kingsley. Les différentes lignes narratives - qui passent du micro au macro, des bas­-fonds des mégalopoles au trafic mondiale de la drogue - révèlent au lecteur les mécanismes qui régissent le capitalisme global et son alliance avec la guerre ainsi qu’avec la sécurité.

Hak, écrivain tchèque translingue, emploie une langue française directe, dépourvue de rhétorique et réduite à l’essentiel, d’une lucidité telle qu’elle semble par moments hyperréaliste. Le ton froid et fragmenté contraint le lecteur à se confronter à une réalité dans laquelle la démocratie est vidée de sa fonction représentative et où l’individu est réduit à un simple rouage. Dans le capitalisme avancé de Trust, les parlements sont totalement dépossédés de leur rôle et le consensus populaire est orienté par un pouvoir invisible pour la majorité, réticulaire, exercé par des oligarchies économiques et politiques qui agissent loin de tout contrôle public (l’influence de Michel Foucault est ici manifeste).