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Critiques

Né d’aucune femme, Franck Bouysse (par Philippe Leuckx)

Ecrit par Philippe Leuckx , le Vendredi, 07 Juin 2019. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman, La Manufacture de livres

Né d’aucune femme, janvier 2019, 336 pages, 20,90 € . Ecrivain(s): Franck Bouysse Edition: La Manufacture de livres

 

Bouysse est de la dernière génération d’écrivains francophones, assez féconde et diverse pour proposer des noms aussi éclairants que Laurent Mauvignier, Réginald Gaillard, Marion Fontana, Olivier Adam, Arno Bertina, dans des registres d’écriture différents, certes.

Remarqué pour deux de ses livres, Grossir le ciel, et Plateau, le voici de retour dans ses terres ancestrales et marginales d’une France profonde, recluse et reculée où il fait vivre pour nous des personnages étonnants, émouvants ou revêches, attachants ou répugnants, ne cédant jamais à la caricature binaire mais proposant un échantillon d’âmes humaines, plus ou moins grises, plus ou moins noires, ou hautement blanches et pures.

On ne sort pas de ce livre indemne et il ne faudrait guère parler d’une histoire à rebondissements car on risquerait, à trop l’étendre, de passer outre la beauté d’une écriture soucieuse autant de réalisme que de poésie, ou encore d’émincer la haute qualité de dialogues insérés dans la trame du récit, ou encore de manquer la sombre beauté d’un réel mortifié.

Reprenons les chemins d’ici, Arnaud Le Vac (par Philippe Chauché)

Ecrit par Philippe Chauché , le Vendredi, 07 Juin 2019. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Poésie, Editions du Cygne

Reprenons les chemins d’ici, mars 2019, 72 pages, 11 € . Ecrivain(s): Arnaud Le Vac Edition: Editions du Cygne

 

« Etre au rythme de l’eau

épandant ses flots

en tous sens, entourant,

cernant la ville en son cœur ».

 

Après On ne part pas, publié il y a deux ans, Arnaud Le Vac revient avec un nouveau livre, joliment baptisé Reprenons les chemins d’ici, et inspiré d’Arthur Rimbaud – J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse (1). Et à la manière de Michel de Montaigne, sème des fleurs : de courts poèmes racés, des visions – Un pont, puis un autre pont, et tout à coup devant soi : les canaux sans fin, à l’infini –, des évidences partagées, Quelques cafés, librairies et jardins ; nous rions et c’est mérité. Trop ? Jamais assez – et un grand principe qui le conduit, la liberté nous oblige à la légèreté, ce qui évite le bavardage.

Nous, l’Europe, Banquet des peuples, Laurent Gaudé (par Patrick Devaux)

Ecrit par Patrick Devaux , le Vendredi, 07 Juin 2019. , dans Critiques, Les Livres, Essais, La Une Livres, Poésie, Actes Sud

Nous, l’Europe, Banquet des peuples, mai 2019, 192 pages, 17,80 € . Ecrivain(s): Laurent Gaudé Edition: Actes Sud

Faire un tour d’Europe comme pour appuyer son existence, ce qu’elle fut en marche et ce qu’elle est.

Voilà le premier ressenti de ce livre de longs poèmes qui eut pu aussi être un essai :

« Vous vous effrayez de voir que d’un coup, l’inquiétude devient l’humeur des peuples ? Pensez à Victor Hugo et à son exil. Pensez à Garibaldi qui a traversé l’Atlantique, s’est battu au Brésil, en Argentine, en Uruguay… Il n’y a pas d’époque paisible ».

L’auteur appelle à poursuivre la belle aventure : « Jeunesse ! Jeunesse ! Il nous faut ton sursaut ».

La progression historique, économique et inventive vient ainsi à la rescousse de Laurent Gaudé à démontrer. Le texte, alors, prend tout son sens dans une série de courtes phrases suscitant l’action : « Succession de trouvailles, d’avancées, de modifications/. De brevets déposés qui viennent améliorer les précédents/ Ou les piller/ Des objets apparaissent/ Qui sont un peu fous/ Un peu encombrants/ Font des sons étranges/…/ Rouages/ Moteurs/ Pistons/…/ Bientôt arriveront les trams/ les voitures/ les métros », l’auteur expliquant avec force d’exemples « parce que le jet de vapeur mène directement à nous/ Nous sommes nés de cela ».

Coucher de soleil et autres croquis de la Nouvelle-Orléans, William Faulkner (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Jeudi, 06 Juin 2019. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, USA, Nouvelles, Folio (Gallimard), Cette semaine

Coucher de soleil et autres croquis de la Nouvelle-Orléans (New Orleans Sketches), trad. américain Michel Gresset, 112 pages, 2 € . Ecrivain(s): William Faulkner Edition: Folio (Gallimard)

Juste neuf nouvelles, très brèves, extraites du recueil « Croquis de la Nouvelle-Orléans » (Gallimard, Du Monde Entier) et cela suffit à être éclaboussé par le génie littéraire absolu du Maître du Mississippi. Il n’en faut pas plus pour plonger dans les rues de la Cité du Jazz, des pauvres Blancs et des Noirs, plus pauvres encore si c’est possible. L’art du portrait chez Faulkner confine au surgissement des êtres hors du temps et de la page. Un court paragraphe suffit à camper une figure du Sud à jamais.

« “Bas les pattes !” hurla-t-il. La façon dont il se tenait debout sur sa seule jambe en faisant tournoyer sa béquille autour de lui comme une hélice d’avion tenait du miracle. “M’arrêter chez moi dans ma chambre ! M’arrêter ! Où sont donc les lois et la justice ? Est-ce que je ne fais pas partie de la plus grande république de la Terre ? Est-ce que chaque travailleur n’a pas le droit d’être chez lui, et est-ce que je n’y suis pas ici ? Fiche-moi le camp, maudit Républicain ! Parce qu’il a un boulot fédéral, il se croit tout permis”, déclara-t-il aux badauds d’une voix rauque et roublarde. D’un grand geste, il ramena sa béquille sous son aisselle et prit une attitude avantageuse » (Miroirs de la rue de Chartres).

Eloge du risque, Anne Dufourmantelle (par Sophie Galabru)

Ecrit par Sophie Galabru , le Jeudi, 06 Juin 2019. , dans Critiques, Les Livres, Essais, La Une Livres, Rivages poche

Eloge du risque, 320 pages, 9 € . Ecrivain(s): Anne Dufourmantelle Edition: Rivages poche

 

Au risque de la responsabilité

Eloge du risque est un appel au lecteur à s’engager envers l’Autre – l’inconnu, l’étranger, l’irréfléchi, l’évènement, autrui. Anne Dufourmantelle mesure parfaitement cet appel à l’incommensurable lorsqu’elle commence par écrire : « La vie est un risque inconsidéré pris par nous, les vivants » (p.1). La grande inversion de l’ouvrage est d’affirmer que ce n’est pas l’individu qui risque sa vie, lorsqu’il s’élance vers l’inconnu, mais bien plutôt la vie qui se risque à nouveau en l’individu – n’était-ce pas le cas dans l’évènement de la naissance ? – et lui offre un renouvellement inégalé de ses forces. Et si la vie s’est risquée en nous, alors être vraiment vivant ne consiste pas à perpétuer la vie au sens d’une conservation, mais à la perpétuer en renouvelant ce risque d’être. En lisant Anne Dufourmantelle, nous nous posons une question fragile et essentielle : pourquoi faudrait-il conserver sa vie et au nom de quoi ?