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Critiques

Le ciel par-dessus le toit, Nathacha Appanah (par Emmanuelle Caminade)

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Lundi, 09 Septembre 2019. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman, Gallimard, La rentrée littéraire

Le ciel par-dessus le toit, août 2019, 125 pages, 14 € . Ecrivain(s): Nathacha Appanah Edition: Gallimard

 

On attendait avec impatience le dernier roman de Nathacha Appanah qui, avec Tropique de la violence en 2016, avait obtenu un grand succès critique et public, remportant de très nombreux prix littéraires. Un livre d’une grande puissance poétique qui bouleversait notre vision exotique idyllique de l’île de Mayotte en dénonçant le scandale oublié de ses bidonvilles surpeuplés et de ses enfants abandonnés à leur destin de misère exempt de promesses.

Si l’auteure traque toujours les faux-semblants en allant creuser derrière les apparences trompeuses et s’attache encore aux enfances saccagées, elle délaisse cette fois la noirceur de l’actualité tout comme le genre romanesque à proprement parler. Le ciel par-dessus le toit – dont le titre renvoie à un célèbre poème de Verlaine sans cesse repris en leitmotiv – se présente en effet d’emblée, et s’affirme tout du long, comme un petit conte de fées qui, lui, finit bien. Un conte où l’auteure, nous demandant sans cesse d’imaginer, adopte une langue poétique lumineuse étonnamment simple et concrète, douce et paisible, et même parfois délibérément enfantine – tant dans certaines de ses formulations que dans ses malicieux échos rimés – pour transcender la dureté de la vie.

D’Amours, David Léon (par Marie du Crest)

Ecrit par Marie du Crest , le Lundi, 09 Septembre 2019. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Théâtre, Espaces 34

D’Amours, septembre 2019, 40 pages, 10 € . Ecrivain(s): David Léon Edition: Espaces 34

 

« L’art d’aimer »

Je reprends pour cette chronique le titre en traduction française du célèbre texte d’Ovide, mais en le détournant, parce qu’il me semble que David Léon considère, quant à lui, l’amour dans sa dimension créative entre théâtre et poésie. Le poète latin de son côté proposait à ses lecteurs une manière d’envisager l’amour. David Léon, lui, fait entendre une suite fragmentaire des états amoureux (chaque page correspond avec son titre, à un moment, à un lieu, à un état de l’amour) : son écriture fait art des corps, du désir, des  scènes érotiques et des voix des amants.

Le titre du livre plonge la lectrice, le lecteur, dans les songeries de textes qu’elle a lus. Je me souviens alors des Amours de Ronsard, du stendhalien De l’Amour, et des Fragments d’un discours amoureux de Barthes, que l’auteur lui-même convoque en épigraphe et dont il adopte, en quelque sorte, le principe de saynète comme celle de la rencontre, ou du regard porté sur l’endormi. Une expression populaire remonte aussi à ma mémoire : vivre d’amour et d’eau fraîche, comme si justement l’amour se vivait dans la simplicité régénératrice du monde. Et il y a de cela dans le lyrisme de David Léon.

René Girard, philosophe politique, malgré lui, Une théorie mimétique des sociétés politiques, Jean-Marc Bourdin (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Lundi, 09 Septembre 2019. , dans Critiques, Les Livres, Essais, La Une Livres, L'Harmattan

René Girard, philosophe politique, malgré lui, Une théorie mimétique des sociétés politiques, 264 pages, 28 € Edition: L'Harmattan

Aux yeux du monde universitaire et intellectuel (deux réalités qui sont loin de se confondre), René Girard a commis un triple péché. D’abord, il s’est éloigné de sa formation académique de départ – l’École des Chartes (où il soutint une thèse d’archiviste-paléographe sur Avignon à la fin du Moyen Âge) – pour naviguer (ou dériver, diront certains) vers la littérature comparée, puis l’anthropologie, mais sans rompre pour autant avec la littérature (une grande partie de son œuvre consiste en analyses de textes célèbres). Au lieu d’enseigner la littérature comparée dans quelque faculté provinciale, Girard fit toute sa carrière aux États-Unis où sa pensée fut, d’une manière ou d’une autre, reçue (le Gran Torino de Clint Eastwood est un film girardien). Quelques décennies plus tôt, un autre comparatiste de génie, Georges Dumézil, fut invité à faire carrière en Turquie, parce qu’il n’y avait pas de place pour lui en France. Être normalien et agrégé de lettres vous destine à enseigner Racine dans un lycée et non à étudier au fin fond de l’Anatolie des langues caucasiennes imprononçables. Dumézil finit par forcer le destin, mais hors de l’institution universitaire.

Tout est provisoire, même ce titre, Mix ô ma prose (par Cathy Garcia)

Ecrit par Cathy Garcia , le Lundi, 09 Septembre 2019. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Poésie

Tout est provisoire, même ce titre, Cactus Inébranlable, coll. Les p’tits cactus #49, janvier 2019, 80 pages, 9 € . Ecrivain(s): Mix ô ma prose

 

« Être fier d’aller de l’avant,

Debout sur un tapis roulant »

 

En voilà un drôle de zèbre (clin d’œil à ceux qui se reconnaîtront) ce Mix ô ma prose ! Son Tout est provisoire, même ce titre, est un vrai festin, un concentré de nourriture aussi délicieuse que corrosive, le lecteur n’en fera cependant pas indigestion car le plat est drôlement bien équilibré. Avec intelligence, justesse, une lucidité à vif et une ironie salvatrice, l’auteur qui n’aime pas signer de son nom, pose des pensées qui claquent, des mots kits de survie dans un monde carré à sens unique où l’impératif d’avoir, de réussir, mentir, gonfler, tricher, paraître mieux pour gagner du creux, assomment toute tentative de réelle humanité.

Borgo Vecchio, Giosuè Calaciura (par Emmanuelle Caminade)

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Vendredi, 06 Septembre 2019. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman, La rentrée littéraire, Italie, Editions Noir sur Blanc

Borgo Vecchio, août 2019, trad. italien Lise Chapuis, 152 pages, 16 € . Ecrivain(s): Giosuè Calaciura Edition: Editions Noir sur Blanc

 

Journaliste, nouvelliste, dramaturge et romancier, le Sicilien Giosuè Calaciura est une des voix les plus marquantes de la littérature italienne contemporaine, et on a encore en mémoire son chef d’œuvre Malacarne (1998), flamboyante geste sanguinaire s’avérant sans doute le roman le plus singulier et le plus puissant écrit sur la mafia.

Publié en 2017 en Italie où il remporta le prix Volponi, Borgo Vecchio vient de sortir en version française dans l’excellente traduction de Lise Chapuis, et il ne déçoit pas les attentes. On retrouve en effet dans ce court et intense roman à l’écriture peaufinée cette démesure fabuleuse, caustique et visionnaire de l’auteur qui lui permet de dire la cruauté et la tristesse de la réalité sans sombrer dans le moralisme ni le misérabilisme. Ainsi que son humanité, particulièrement dans ce texte où « l’enchantement de la tendresse » affleure miraculeusement des principaux protagonistes.