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Critiques

Vies minuscules, Pierre Michon (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Mercredi, 03 Juin 2020. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman, Folio (Gallimard)

Vies minuscules, Pierre Michon (1984), 249 pages Edition: Folio (Gallimard)

On peut facilement imaginer que Pierre Michon, en choisissant le titre de cet ouvrage, dût avoir un sourire amusé au fond des yeux. Un fin latiniste comme lui n’a pu résister au plaisir malin de « répondre » au fameux « De Viris Illustribus (Urbis Romae) » qui a accompagné les années de lycée de bon nombre de latinistes en herbe. On peut aussi évoquer d’autres « Vies » – ce fut un genre littéraire à part entière autrefois – Vies des douze Césars de Suétone par exemple. Toujours des vies notoires. Les vies minuscules évoquées ici n’ont rien d’illustre ou de lumineux, elles sont ombreuses comme la Creuse, mais n’en sont pas moins nobles et finalement souvent aventureuses, étonnantes, étranges.

La Creuse. Omniprésente dans cette galerie de portraits, encadrement de ces personnages infimes qui y sont nés, y ont vécu et y sont morts. La Creuse d’ombre et de lumière, de froid et de chaleur, avec ses hivers longs, rigoureux, déprimants et ses étés brefs mais brûlants, chantants, joyeux. Pierre Michon est ancré dans un territoire dont les habitants, naguère, réduisaient à l’envi l’étendue, lui donnant des limites familières au-delà desquelles commençait l’inconnu, le « pays barbare au-delà de Limoges ».

Watership Down, Richard Adams (par Ivanne Rialland)

Ecrit par Ivanne Rialland , le Mardi, 02 Juin 2020. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Iles britanniques, Roman, Monsieur Toussaint Louverture

Watership Down, Richard Adams, juin 2020, trad. anglais Pierre Clinquart, 544 pages, 12,50 € Edition: Monsieur Toussaint Louverture

 

Le roman de Richard Adams, revêtu par Monsieur Toussaint Louverture pour cette réédition d’une élégante jaquette métallisée verte et blanche, s’ouvre sur une carte de Watership Down qui donne d’emblée le ton : c’est une épopée au ras de l’herbe que nous proposent les aventures des lapins Fyveer, Hazel et Bigwig – pour ne citer que les plus marquants de ces personnages aux longues oreilles. Cette carte – qui évoque les codes de l’heroic fantasy –, les citations empruntées à Eschyle, Tennyson, à la Bible, à l’épopée de Gilgamesh pourraient suggérer un contraste plaisant entre les grandes orgues épiques qu’elles convoquent et les exploits de ces petits héros en fourrure. Mais ce serait sans aucun doute mal lire le roman de Richard Adams qui, par-là, nous indique au contraire la juste réception de ces aventures vécues au travers des champs et des prés : les lapins de Watership Down, pas plus que les elfes et les nains de Tolkien, ne doivent être cantonnés au domaine de la littérature enfantine. Ils appartiennent à un espace imaginaire qu’adultes et enfants peuvent pleinement partager. C’est dire aussi qu’il ne s’agit pas d’abord de chercher dans ce roman la satire, ou d’y voir le voile d’une fable politique – même si de politique il est bien question dans Watership Down : les personnages, le monde décrit, les obstacles rencontrés y ont une richesse et une saveur qui n’exigent pas l’adjuvant de l’interprétation pour les goûter.

Juif de personne, Michel Persitz (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier , le Mardi, 02 Juin 2020. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Récits, Jean-Claude Lattès

Juif de personne, Michel Persitz, octobre 2019, 350 pages, 20 € Edition: Jean-Claude Lattès

 

En ses premiers chapitres, Juif de personne n’est pas sans présenter des analogies avec le livre de Gérard Ejnès, Comment le dire avec circoncision ? (paru quelques semaines plus tôt) : même humour un peu lourd, même ironie qui se veut voltairienne vis-à-vis des dogmes du judaïsme, de ses récits fondateurs et de ses rituels millénaires, même insistance pesante sur l’acte de la circoncision (p.32). Le chapitre 8 développe ainsi une comparaison irrévérencieuse entre la Bible hébraïque et une quelconque série de Netflix : « Dernière saison : le Tanakh, les “Écrits”. Là, on sent vraiment monter la fatigue des scénaristes. Même le titre n’est pas accrocheur. C’est un vrai foutoir. Les Psaumes, les Proverbes, divers récits : Ruth, Esther, Daniel. Les rédacteurs sont payés à la page. Tout cela est réservé aux inconditionnels, aux barbus à chapeau noir, papillotes et kaftan, aux véritables accros de la série » (p.65). On est embarrassé de rappeler à Michel Persitz que l’acronyme Tanakh désigne la Bible hébraïque en entier, et pas seulement sa dernière partie. Le lecteur comprend vite que l’auteur n’est pas un Juif orthodoxe et qu’il a des comptes à régler avec la religion de ses pères, mais à quoi bon en faire un livre qui ne convaincra que ceux qui le sont déjà ? Inscrivons à son crédit qu’il ne fait point partie de ces croyants totalement étanches au doute, quelle que soit leur foi.

La mangeuse de guêpes, Anita Nair (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart , le Vendredi, 29 Mai 2020. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman, Albin Michel

La mangeuse de guêpes (Eating wasps), Anita Nair, février 2020, trad. anglais (Inde) Patricia Barbe-Girault, 343 pages, 20,90 € Edition: Albin Michel

 

« C’est mon petit doigt qui me l’a dit ! »

La romancière Anita Nair connaît-elle cette expression bien française ? La formule possède-t-elle son équivalent en Inde ?

Quoi qu’il en soit, voilà un roman dont la narratrice est, singulièrement, la phalange d’un doigt, précieusement recueillie, après le suicide de sa « propriétaire » et son incinération, par l’amant dont le lâche comportement a, au premier chef parmi d’autres raisons, conduit la jeune femme, Sreelakshmi, professeure, écrivaine, à se donner la mort à la date précise du 25 octobre 1965.

Cinquante ans plus tard, dans un sombre recoin d’un hôtel du Kerala portant l’enseigne Near the Nila parce que situé au bord de la rivière du même nom, l’os est retrouvé au fond d’une vieille armoire pourrissante, par Urvashi, une femme harcelée venue s’y réfugier.

10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange, Elif Shafak (par Tawfiq Belfadel)

Ecrit par Tawfiq Belfadel , le Jeudi, 28 Mai 2020. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Bassin méditerranéen, Roman, Flammarion

10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange, janvier 2020, trad anglais Dominique Goy-Blanquet, 400 pages, 22 € . Ecrivain(s): Elif Shafak Edition: Flammarion

 

Istanbul : ville féminine

Après Trois filles d’Eve (1), Elif Shafak publie son dernier roman, 10 minutes et 38 secondes dans ce monde étrange. L’auteure s’inspire des études montrant que le cerveau fonctionne quelques moments après la mort biologique. Elle transpose cette réflexion sur son personnage fictif, Tequila Leila. Celle-ci « (…) aurait pu témoigner qu’au contraire, un cadavre déborde de vie » (p.12).

Après son assassinat, la jeune prostituée Leila Tequila a été jetée dans une benne à ordures. Morte, les cellules de son cerveau font défiler plusieurs souvenirs : son enfance malheureuse à Van, avec un père fanatique et une maman bafouée, le viol qu’elle a subi de son oncle, sa fuite vers Istanbul, son travail dans un bordel, sa rencontre avec D/Ali, le militant qui deviendrait son mari, ses cinq amis, et des images d’Istanbul, « la ville où finissaient par aboutir tous les mécontents et tous les rêveurs » (p.117).