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Critiques

Gaeska, Eiríkur Örn Norðdahl (par Léon-Marc Levy)

Ecrit par Léon-Marc Levy , le Jeudi, 05 Septembre 2019. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Pays nordiques, Roman, Métailié, La rentrée littéraire

Gaeska, septembre 2019, trad. de l’Islandais, Éric Boury, 274 pages, 18 € . Ecrivain(s): Eiríkur Örn Norðdahl Edition: Métailié

 

Un livre inattendu, totalement déjanté dans sa forme, son style et son propos. Voilà de quoi animer cette rentrée littéraire. Les femmes tombent des immeubles et se fracassent sur les trottoirs, les députés se réunissent en session sous les cris des manifestants, les volcans d’Islande grondent et les tempêtes de sable s’abattent sur le pays. Il n’y a aucune limite à l’imagination de Eiríkur Örn Norðdahl, aucune limite à son humour, aucune limite à son insolence. Ce livre fait du bien.

A travers le Maelström délirant des phrases de l’auteur, se compose peu à peu un vaste tableau critique, virulent, de notre époque et de nos sociétés occidentales. De la classe politique à ses opposants, des conservateurs aux révolutionnaires, des vieux aux jeunes, des intellectuels aux prolétaires, personne n’échappe à la vindicte de Norddahl. Il épingle avec une égale jouissance le ridicule des acteurs sociaux, soulignant les comportements collectifs et individuels dans leur absurdité.

Embrasements, Kamila Shamsie (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi , le Jeudi, 05 Septembre 2019. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Asie, Roman, Actes Sud, La rentrée littéraire

Embrasements, septembre 2019, trad. anglais (Pakistan) Éric Auzoux, 320 pages, 22,50 € . Ecrivain(s): Kamila Shamsie Edition: Actes Sud

 

La réfutation

Embrasements, de l’anglo-pakistanaise Kamila Shamsie, débute sur une scène d’humiliation provoquée par un interrogatoire kafkaïen mené sans ménagement par des fonctionnaires anglais de l’immigration. La vie d’Isma, la protagoniste, est passée au crible, et le lecteur est averti d’emblée de la façon dont les Européens traitent ceux qu’ils désignent comme Arabes et musulmans (les questions posées par cette police sont par ailleurs d’une rare stupidité). Isolée aux États-Unis, c’est depuis l’ordinateur que la jeune femme reprend contact avec les siens. Le mode opératoire de correspondance se fait par « la fenêtre Skype ». Les remarques d’Isma se trouvent souvent en contradiction, entre réfutation et assentiment. Il est difficile de déterminer où débute la fiction et où commence le réel, ce qui corrobore à une sorte de récit-reportage, mi-inventé, mi-réaliste. Le ton est amer, parfois caustique. Par exemple, un idéal de beauté masculine est prôné par la locutrice, une « chevelure brune bien fournie, un teint bien clair ». La chevelure est chargée d’un pouvoir de séduction et d’exhibition de son intimité sexuelle, sous le poids d’un interdit (d’où le port du voile). Paradoxalement, la couleur noire, dans la symbolique des rêves en Islam, est le signe de la luxuriance, de la force ; en rêver est présage de bonheur.

Jour tranquille à Vézelay, Xavier Gardette (par Philippe Leuckx)

Ecrit par Philippe Leuckx , le Jeudi, 05 Septembre 2019. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman

Jour tranquille à Vézelay, La Chambre d’échos, avril 2019, 96 pages, 13 € . Ecrivain(s): Xavier Gardette

 

En une seule journée, on est en juin, à Vézelay, vœu de tous les touristes, et une dizaine de personnages s’entendent à se croiser, passent par le même cimetière, frôlent les mêmes pierres, s’interrogent tout doucement sur leur passé, sur leur avenir. Selon une logique imparable, chaque individu est très limité dans le nombre de rencontres vraies et durables qu’il pourra enregistrer sur une vie. L’art de Gardette est de nous faire croire que tout est possible et qu’il y a des impondérables, des situations aléatoires et tout le mystère avec.

Jour tranquille à Vézelay est une belle mécanique stylée de rencontres insolites dans un cadre d’été. Ce disciple d’Echenoz et de Toussaint aime jouer avec les possibilités narratives mais surtout une langue précise, très soignée, tient registre des secousses, des sensations, des sursauts d’émois et d’humeurs. Si une narration narquoise relate faits et gestes, l’humour n’est jamais loin ni le sarcasme ni l’âpre analyse psychologique.

De l’amour et autres, Poésies et Notes, Alain Marc (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart , le Jeudi, 05 Septembre 2019. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Poésie

De l’amour et autres, Poésies et Notes, Le Petit Véhicule, coll. L’or du temps, mars 2019, ill. Œuvres de Lawrence, 87 pages, 25 € . Ecrivain(s): Alain Marc

Alain Marc et les Editions du Petit Véhicule nous ont habitués à guetter la sortie de leurs superbes publications. Ce nouvel opus du poète amateur d’art, incrusté de magnifiques reproductions de tableaux du peintre picard Lawrence ne décevra pas les afficionados. L’ouvrage est luxueux.

La majeure partie de cette compilation est présentée par l’auteur comme une « recomposition d’une sélection issue d’un premier recueil qui contenait des poésies de facture plus classique », publié en 1989. On y reconnaît l’intention constante d’Alain Marc de se démarquer de toute forme de prosodie contraignante pour inventer une nouvelle expression poétique qui serait sienne exclusivement. Quel est l’aboutissement de ce qui, en fin de compte, constitue en soi, par force, une contrainte de substitution ?

Le recueil comprend deux parties, conformément au titre.

Le Dernier loup, László Krasznahorkai (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy , le Mercredi, 04 Septembre 2019. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Pays de l'Est, Nouvelles, La rentrée littéraire, Cambourakis

Le Dernier loup, septembre 2019, trad. du hongrois par Joëlle Dufeuilly, 96 pages, 15 € . Ecrivain(s): László Krasznahorkai Edition: Cambourakis

 

Krasznahorkai, la subversion du renoncement par le verbe

Dans ce petit livre de 70 pages, Krasznahorkai ne pose qu’une seule phrase, une phrase unique, comme une gerbe de fleurs qu’il déposerait sur la tombe d’une civilisation récemment disparue. Une phrase recelant l’essentiel et tenant en un mot : RAVAGE.

Déjà, dans La Mélancolie de la résistance (1989), des hommes réunis des jours durant autour d’une attraction foraine dans une bourgade hongroise finissaient par créer un chaos irréversible, dévastant tout sur leur passage. Pour décrire ces ravages causés par l’homme, Krasznahorkai ne dévide pas un discours révolté, courroucé, tonitruant. Non, sa prose s’étire langoureusement comme un chat, ample, placide, simplement entortillée. Élégamment résignée. Cet auteur hongrois de 65 ans a pleinement conscience de son impuissance, lui qui ne possède comme flambeau que l’écriture, qui le possède d’ailleurs sûrement davantage. Il sait qu’en vertu de l’avidité humaine il ne peut rien faire pour atténuer l’emprise de l’homme sur la nature ni résorber la fierté présidant à l’exposition de ses diverses « réussites », l’exhibition de ses trophées dans la vitrine universelle. Un tribut rendu à la vie ?