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Critiques

Que faire des cons ? Pour ne pas en rester un soi-même, Maxime Rovere (par Didier Bazy)

Ecrit par Didier Bazy , le Lundi, 01 Avril 2019. , dans Critiques, Les Livres, Essais, La Une Livres, Flammarion

Que faire des cons ? Pour ne pas en rester un soi-même, janvier 2019, 200 pages, 12 € . Ecrivain(s): Maxime Rovere Edition: Flammarion

 

Le sujet est si universel que l’aborder oblige à s’impliquer. Maxime Rovere prend la question avec les faits. Chacun est le con de quelqu’un – a minima. Faut faire avec. Mais comment s’en sortir sans juger ? Le philosophe sonde les rapports pas les personnes. Le philosophe marche dans les pas des géants. Spinoza-Nietzsche-Deleuze. Une trinité très concrète.

Maxime Rovere, authentique Guéroult-Goldschmidt de Spinoza, après nous avoir éblouis avec Le Clan Spinoza et transmis un Spinoza en situation, porte ici notre attention sur la connerie.

On est attiré par le sous-titre en italiques. Un bréviaire, un manuel de casuiste, pour m’éviter d’être trop con, de passer un tout petit peu moins pour un gros con ou un petit con. Une nécessité vitale : aurais-je des chances – après avoir goûté la thériaque roverienne – d’aller mieux ? C’est pas gagné. C’est pas la faute au philosophe mais bien plutôt au critique crasse qui s’auto-victimise connement.

Mon petit-fils Benjamin, Ludmila Oulitskaïa (par Emmanuelle Caminade)

Ecrit par Emmanuelle Caminade , le Vendredi, 29 Mars 2019. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Gallimard, Théâtre, Cette semaine

Mon petit-fils Benjamin, février 2019, trad. russe Sophie Benech, 128 pages, 13,50 € . Ecrivain(s): Ludmila Oulitskaïa Edition: Gallimard

 

Généticienne de formation, Ludmila Oulitskaïa, après avoir été dessaisie de sa chaire universitaire pour des motifs politiques dans les années 1970, se tourna vers le théâtre, collaborant notamment avec le Théâtre musical juif, dès ses débuts dans l’écriture. Et les éditions Gallimard qui publient régulièrement en France la célèbre romancière russe s’attaquent désormais à son œuvre théâtrale dans leur collection Le Manteau d’Arlequin. Après Confiture russe en 2018, nous pouvons ainsi lire aujourd’hui Mon petit-fils Benjamin (publié en Russie en 2010), toujours dans une traduction de Sophie Benech.

L’action de la pièce se déroule à Moscou dans les dernières années de l’URSS (et donc avant l’indépendance de la Biélorussie). Deux actes marquant une ellipse temporelle de plusieurs mois y font se succéder une quinzaine de tableaux nous faisant passer pour la plupart alternativement d’un appartement à l’autre : ceux d’Esfir, fière et autoritaire septentenaire qui fut autrefois couturière et de sa cousine Elisavéta du même âge, humble et douce sage-femme sans enfant.

Un loup pour l’homme, Brigitte Giraud (par Didier Bazy)

Ecrit par Didier Bazy , le Vendredi, 29 Mars 2019. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman, Flammarion

Un loup pour l’homme, 250 pages, 19 € . Ecrivain(s): Brigitte Giraud Edition: Flammarion

 

Un livre d’une vie. C’est l’auteure qui le dit. On la croit. Parce qu’il n’y a pas de raison de croire le contraire. On espère quand même que Brigitte Giraud a d’autres vies. Y a pas de raison qu’il n’y ait pas d’autres livres. Des livres à venir. Car il n’y a que deux sortes de grands livres. Les livres à venir et les livres à relire. Le reste, massif, ne relève-t-il pas de l’éphémère écume du présent ?

Guerre d’Algérie. « La » guerre d’Algérie… Du dedans. Un certain dedans. Y a eu quand même Tombeau pour cinq cent mille soldats, et Eden, Eden, Eden, de Pierre Guyotat, triple paradis interdit de 1970 à 1981, triplement préfacé par Sollers le très connu, Barthes le non moins connu et Leiris – à connaître.

Y a quand même eu aussi La Question de Alleg chez Minuit. C’est dire que l’art est parfois « dans le coup ». Et souvent en avance. Mais bon. Tout le monde ne suit pas. Chacun ses petits soucis.

Econome et efficace, Brigitte Giraud touche. C’est là sa marque de fabrique. Discrète, à la juste conjonction de Calaferte et de Despentes, la parcimonieuse des mots génère – lapalissade ou truisme – a minima – un débordement de sens.

Au petit bonheur la brousse, Nétonon Noël Ndjékéry (par Cathy Garcia)

Ecrit par Cathy Garcia , le Vendredi, 29 Mars 2019. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Roman

Au petit bonheur la brousse, éditions Hélice Hélas, coll. Mycélium mi-raisin, mars 2019, 380 pages, 24 € . Ecrivain(s): Nétonon Noël Ndjékéry

 

 

Une noria de nuits au pelage léopard accoucha de dizaines de soleils qui, l’un après l’autre, pyrogravèrent le ciel de part en part sans y laisser le moindre sillon.

Au petit bonheur la brousse est un roman dense, consistant, aussi savoureux que désespérément tragique, qui tisse un lien improbable entre une Helvétie paisible, fraîche et ordonnée, lisse et impeccable comme un livre d’images et un pays en sueur, chaotique, déchiqueté par la violence, la corruption, la cupidité, l’injustice et le mensonge. Bel héritage postcolonial entretenu par Didi Salman Dada, alias L’Autre-là, président agrippé au trône depuis presque cinquante ans et qui « pouvait dormir sur ses deux oreilles tant qu’il continuerait à brader l’or noir tchadien à ses parents occidentaux ».

Inventer les couleurs, Gilles Paris (par Christelle Brocard)

Ecrit par Christelle d’Herart-Brocard , le Vendredi, 29 Mars 2019. , dans Critiques, Les Livres, La Une Livres, Jeunesse, Gallimard Jeunesse

Inventer les couleurs, mars 2019, ill. Aline Zalko, 48 pages, 11,90 € . Ecrivain(s): Gilles Paris Edition: Gallimard Jeunesse

 

Empêtré dans la grisaille de son quotidien, l’adulte atrophie le monde qui l’entoure. Peu enclin aux rêves et à la fantaisie, les couleurs sont pour lui uniquement celles de la réalité : « Mais les feuilles des arbres sont vertes, Hippo. La mer est bleue et le soleil jaune ». Mais le petit Hyppolite est loin d’être un ahuri. Il a parfaitement observé que les visages de Fatou et de Firmin sont noirs, ceux des jumelles Chan et Cui, jaunes, et ceux d’Abdallah et Antar, café au lait. Aussi ignore-t-il cette remarque condescendante de Jérôme, l’animateur du service de l’Enfance de la Ville, tout en faisant preuve d’une empathie profonde et clairvoyante à son égard. Après tout, ce dernier vit seul, une vie sans couleur, au douzième étage d’un immeuble, tout au fond d’un couloir, avec un chien pas à lui qui pisse sur son paillasson. L’existence d’Hyppolite n’a pourtant rien d’un conte de fées : sa mère est partie avec le père de son meilleur ami, il s’acquitte de tous les devoirs domestiques que son propre père, noyé dans le chagrin et la bière, n’est depuis longtemps plus en mesure d’assumer : « A chaque fois, je bondis hors de mon lit, je lui prépare son café, un peu grognon d’être debout, les cheveux coiffés par le vent du sommeil. Je prends un sac plastique et j’y mets toutes les canettes mortes et le contenu de son cendrier qui déborde de partout ». Pas étonnant qu’il s’endorme en classe et se retrouve chez le directeur.