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Les Livres

Personne, Gwennaëlle Aubry

Ecrit par Didier Bazy , le Samedi, 20 Août 2011. , dans Les Livres, Critiques, Roman, Gallimard, Mercure de France

Personne, prix Femina 2009 . Ecrivain(s): Gwennaëlle Aubry Edition: Mercure de France

Personne. C'est le mot de passe qu'Ulysse exprime pour tromper le cyclope anthropophage et sauver ainsi sa peau.

Personne. C'est rien et ce n'est que quelqu'un de quelconque, comme personne, comme tout le monde.

Personne. C'est le masque qui nous constitue et une personne, c'est important.

Quand Personne campe la figure du père, Antigone prend la plume et Iphigénie veut comprendre.

Le cadre oulipien est déclaré. Sous les auspices de Perec, l'auteur écrit « parce que nous avons vécu ensemble... ombre au milieu de leurs ombres... ». Où nous dirige cet abécédaire filial qui commence avec Artaud et qui se clôt avec Zélig ? Du génie fou vers le caméléon mimétique, du moine dans le Jeanne d'Arc de Dreyer (où l'autre moine sous pseudonyme, le moine de Lewis) vers le suicidé de la société, psychanalysé et victime d'une société devenue plus folle que les individus qui croient la constituer, faut-il demander à la spécialiste de Plotin si cette progression, sous les astuces des limites de l'Oulipo, évoque, un tant soit peu, des hypotyposes, qui consistent à décrire des faits comme s'ils se déroulaient sous nos yeux ? Oui.

Oméga mineur, Paul Verhaegen

Ecrit par Yann Suty , le Mercredi, 17 Août 2011. , dans Les Livres, Recensions, Roman, Le Cherche-Midi

Oméga Mineur. Le Cherche Midi, Lot 49, 740 p. 25 €. 2010 . Ecrivain(s): Paul Verhaegen Edition: Le Cherche-Midi

 

Il y a des livres qu’on aime tellement qu’on a envie de les partager avec tout le monde. Il y a des livres qui changent la vie d’un lecteur. Il y a des livres comme Oméga Mineur du flamand Paul Verhaeghen.

Oméga Mineur est un monument. Un livre brillantissime comme il n’y en existera peut-être qu’un seul cette année. Ou dans les dix prochaines. Oméga Mineur est un livre total qui a l’ambition folle d’embrasser tout le XXe siècle. Et qui y parvient.

Comment débute-t-on un roman total ? Par une scène de sexe. Parce que « au commencement était l’Acte ».

Par le trou de la serrure, Paul Andermans espionne sa colocataire en pleins ébats. Mais quelque chose l’interpelle. Il a l’impression d’une mise en scène, comme si tout avait été organisé pour qu’il y assiste précisément à ce moment. Pendant plusieurs jours, cette scène va se rejouer dans son esprit et le torturer. Et c’est pourquoi il décide de se lancer dans la rédaction du « Grand livre » que nous pouvons lire.

L'intrusion, Adam Haslett

Ecrit par Didier Bazy , le Lundi, 15 Août 2011. , dans Les Livres, Recensions, USA, Roman, Gallimard

L'intrusion. 2010. 365 p. titre original : union atlantic trad. L.Viallet . Ecrivain(s): Adam Haslett Edition: Gallimard

 

Cherchez l'intrus.

Holland, patron de la banque d'affaires Union Atlantic, embauche le fils d'une veuve, Douglas Fanning. Doug a fait la guerre au Moyen-Orient. Pas très glorieux car il a participé de sang-froid a une bévue de taille. Le sang-froid du reptile est le véritable héros de ce roman très pragmatique. La trame est textile. Haslett a des doigts de dentelière. Arriviste comme pas deux, toujours très content de lui, Doug sort du ruisseau. Chargé du développement, il embauche son copain Mac Teague qui aura les coudées plus que franches pour courir les plus grands risques en zone asiatique. Ils ont misé gros avec ce qu'ils possédaient pas, et pire. Ils ont gagné. Mais pour combien de temps ? Malgré les apparences Doug n'est pas Gatsby. Ou alors un Gatsby inversé. Il en a les défauts et guère les qualités humaines. Doug profite des fruits de son « labeur ». Il fait construire un palais dans le quartier ultra huppé qui l'obsède depuis l'enfance. Sa voisine, Charlotte Graves, est aux antipodes. Décalée, son présent est la somme de son passé de professeur d'histoire et d'histoires. La traditionaliste cache toutefois son jeu.

Vice caché, Thomas Pynchon

Ecrit par Yann Suty , le Vendredi, 12 Août 2011. , dans Les Livres, Recensions, USA, Roman, Seuil

Vice caché. Traduction de l'anglais (USA) Nicolas Richard. Septembre 2010. 350 p. 22,50 € . Ecrivain(s): Thomas Pynchon Edition: Seuil


Combien de critiques de livres de Thomas Pynchon parlent de la même chose ? Où il est question d’un auteur qui refuse de se montrer aux médias. Un homme dont on ne connaît de lui qu’une photo, à vingt ans. Pourquoi ce passage obligé ? D’ailleurs, qu’est-ce que ça peut faire ce que fait l’écrivain fait de sa vie ? Quel est l’intérêt ? Ce qui importe, c’est ce qu’il écrit. Est-ce que c’est bon ? Est-ce qu’on aime ? Est-ce que ça peut changer notre vie ?

C’est sans doute qu’il est beaucoup plus facile de gloser sur le personnage que sur une œuvre qui exige une concentration extrême à chaque page. Les personnages abondent, l’intrigue se démultiplie en sous-intrigues, en digressions, et fourmille de détails d’une érudition à faire pâlir un encyclopédiste. Souvent, on se perd. Parfois, c’est amusant, d’autres fois exaspérant et on a l’impression que Pynchon est beaucoup trop intelligent pour nous.

Son dernier opus est sans doute le livre idéal pour aborder son univers. Vice caché, c’est un peu Thomas Pynchon pour les nuls. On n’ira pas jusqu’à dire qu’il est idéal pour la plage, mais il est beaucoup plus linéaire que ses précédents ouvrages.

Entre ciel et terre, Jon Kalman Stefansson

Ecrit par Yann Suty , le Mercredi, 10 Août 2011. , dans Les Livres, Recensions, Pays nordiques, Roman, Gallimard

Entre ciel et terre. 2010. 21 € . Ecrivain(s): Jon Kalman Stefansson Edition: Gallimard

Ne vous fiez pas à son titre un peu bateau : Entre ciel et terre est une merveille.

L’une des toutes premières phrases du livre donne le ton : « C’était en ces années où, probablement, nous étions encore vivants ». Vivants mais en même temps morts, comme Stefánsson l’écrit un peu plus loin : « Nous errons ici, morts, mais pourtant vivants ».

Entre ciel et terre se déroule en Islande, à une époque où on peut écouter Dickens donner des lectures de ses œuvres et où Emile Zola fait l’actualité pour la sortie d’un nouveau roman. L’Islande se trouve alors « à l’extrême limite du monde », si loin à l’écart « que bien des gens ignorent [son] existence ». « Il n’y a aucune ville, pas de chemin de fer, aucun palais » et « rien à voir que des montagnes, des chutes d’eau, des étendues de terre accidentées ». La vie y est rude, d’autant plus qu’il faut faire avec « le voisinage constant de la mort ».

Mais c’est aussi un pays qui devient magnifique sous la plume poétique (image quelque peu galvaudée, mais ô combien vraie !) de Stefánsson. Un pays dans lequel « les montagnes sombrent dans l’eau », où « la mer est bleu de froid », et « respire lourdement ». Un pays où la mer « rêve que le clair de lune est la somme de ses rêves ». C’est aussi un pays qui a « cette lumière capable de te transpercer et de te changer en poète ».