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Quand monte le flot sombre, Margaret Drabble

Ecrit par Léon-Marc Levy 13.04.17 dans La Une Livres, En Vitrine, Les Livres, Critiques, Iles britanniques, Roman, Christian Bourgois

Quand monte le flot sombre (The Dark Flood Rises), mars 2017, trad. anglais Christine Laferrière, 452 pages, 23 €

Ecrivain(s): Margaret Drabble Edition: Christian Bourgois

Quand monte le flot sombre, Margaret Drabble

 

Ce roman sombre et grave est très attachant. Son personnage central, Fran, est une « jeune » septuagénaire autour de laquelle se déploie un réseau serré d’ami(e)s, de famille, et vieilles personnes qu’elle va visiter dans des institutions spécialisées en gérontologie. Ce n’est pas un métier, c’est une sorte de mission personnelle, en tout cas une véritable passion. C’est la mort qui passionne Fran. Pas la mort quand elle survient vraiment, mais quand elle est à l’œuvre chez les gens qui vieillissent, quand elle érode les corps, les plissent, les affaiblit, leur provoque des douleurs. Ce qui passionne Fran c’est « quand monte le flot sombre ».

Cela n’est pas fait de façon sinistre ou angoissante, loin de là ! Ce roman est doux, plein de tendresse et d’optimisme. Les personnages – même ceux que la vie a éloignés géographiquement – se préoccupent les uns des autres, maintiennent les liens du cœur issus de leur jeunesse. Fran est une « grande sœur » pour Teresa, une vieille amie malade, pour Claude, son ex-mari – également malade (faut-il le préciser ?), pour tous les gens qu’elle visite, pour ses enfants bien sûr.

Mais qu’on ne s’y trompe pas. Fran, et Margaret Drabble à travers elle, n’ont pas une trace de fascination morbide. Non, la quête ici est de traquer comment les gens meurent aujourd’hui, dans un monde sérialisé, médicalisé, aseptisé. Ce roman est une variation sur le thème de la vieillesse et de la mort, pas une lamentation.

« Ses inspections des modèles changeants d’établissements spécialisés et de foyers pour seniors lui ont fait prendre conscience des retards et des moyens infiniment intelligents, complexes et inhumains que nous créons afin d’éviter et de nier la mort, d’éviter d’accomplir notre destinée et d’arriver à destination. Et, dans de si nombreux cas, le résultat a été que nous y arrivons non pas de bonne humeur mais inconscients, incontinents, déments, soumis à des traitements au point de sombrer dans l’amnésie, l’aphasie, l’indignité. De vieux imbéciles, qui n’ont pas eu le courage de prendre ce dernier whisky et de mettre le feu à leur literie avec une dernière cigarette ».

Leçon de vie bien plus que leçon de mort, ce livre nous propose une très jolie et très profonde réflexion sur ce qui – en fin de compte – est la seule véritable question qui se pose aux humains, toutes les autres étant soudain ridiculement anodines quand celle-là arrive.

Dans l’une de ses visites, Fran rencontre Dorothy, une vieille dame bien sûr, atteinte de démence sénile douce. « Dorothy erre sans accroc du passé au présent, dans un courant de conscience qui décrit des boucles et des cercles, et tourne sur lui-même ». Cette phrase est particulièrement éclairante pour le travail même de l’auteure, Margaret Brabble, parce que ce roman est ainsi écrit – dans un espace mouvant entre passé et présent, entre souvenirs et réalités ; un espace qui constitue le présent de ceux et celles pour qui le futur n’est plus.

Un présent sans futur qui parfois invite à l’abandon de soi et des autres. Même Fran, la battante, s’y laisse parfois glisser.

« Mais parfois, même si elle se sent bien et en forme, Fran a vraiment envie de jeter l’éponge et d’aller se coucher à jamais ».

Le style fluide et ciselé de Margaret Drabble – remarquablement restitué en français par Christine Laferrière – donne à ce roman une beauté parfois suffocante, quand Fran par exemple se projette sur une image qui la fige à travers une fenêtre. Elle y voit l’image même de la mort.

« Elle regarde les vastes eaux de crue, au-dehors. Une lune soûle, penchée, visible aux trois-quarts, une lune gibbeuse et décroissante au-dessus d’eux. Les branches supérieures des saules à moitié immergés sont de l’argent tremblant et fantomatique au clair de lune. Et, voguant dans les champs noyés, se trouve un cygne, un blanc cygne héraldique, fier, dans sa beauté sans âme, sans signification, sans effort. Son col se courbe, sa tête se tourne lentement de part et d’autre, il vogue de manière arrogante, dédaigneuse, emblématique, et scrute le scintillant royaume de la nuit ».

Un beau roman, de tendresse et de méditation.

 

Léon-Marc Levy

 


  • Vu : 1958

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A propos de l'écrivain

Margaret Drabble

 

Margaret Drabble, née le 5 juin 1939 à Sheffield, Yorkshire, est une romancière, biographe et critique littéraire britannique. Elle est la seconde fille de l’avocat et romancier John F. Drabble et de son épouse Kathleen Marie, née Bloor. Après avoir suivi les cours de l’école quaker Mount School de York, où sa mère travaillait, elle obtient un diplôme de littérature anglaise du Newnham College, Cambridge. En 1960 elle rejoint la Royal Shakespeare Company à Stratford-upon-Avon, servant notamment de doublure à Vanessa Redgrave, avant d’entreprendre sa carrière littéraire. Son premier roman, A Summer Bird Cage, est publié en 1963. Elle a présidé le National Book League (aujourd’hui dénommé Booktrust) de 1980 à 1982. Margaret Drabble a été mariée à l’acteur Clive Swift de 1960 à 1975 ; ils ont eu trois enfants. En 1982, elle se remarie avec l’écrivain Michael Holroyd ; ils vivent à Londres et dans le Somerset. Sa sœur est la romancière Antonia Byatt. En 1980, elle reçoit le titre de Commandant de l’Empire britannique, et en 2008 elle fut anoblie avec le titre de Dame Commandant du même ordre.

 

A propos du rédacteur

Léon-Marc Levy

 

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Directeur du Magazine

Agrégé de Lettres Modernes

Maître en philosophie

Auteur de "USA 1" aux éditions de Londres

Domaines : anglo-saxon, italien, israélien, maghrébin

Genres : romans, nouvelles, essais

Maisons d’édition principales : Rivages, L’Olivier, Joëlle losfeld, Gallimard, Seuil