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La Une Livres

Négropolis, Alain Agat

Ecrit par Yan Lespoux , le Dimanche, 06 Mai 2012. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Polars, Roman, La Manufacture de livres

Négropolis, Janvier 2012, 255 p. 17,90 € . Ecrivain(s): Alain Agat Edition: La Manufacture de livres

Joris a rejoint la Guadeloupe de son père pour couper définitivement avec sa vie en banlieue parisienne et se ranger des voitures. Mais on ne peut pas si facilement rompre avec le milieu dans lequel on a grandi et l’on s’est forgé une réputation. Croisant le chemin de Chacal et de ses hommes qui tiennent un important réseau de trafic de drogue entre les Antilles et la métropole, et pour lesquels son frère travaille à Paris tout en les doublant, il remet le doigt dans un engrenage qui va le ramener face à la violence mais aussi face à lui-même, à ce qu’il est.

Sous le couvert du polar c’est en fait la question de l’identité qui est au centre de ce premier roman d’Alain Agat. Ainsi voit-on s’affronter deux grandes factions, antillais d’un côté, car on trouve autour de Chacal, le Dominiquais, des Guadeloupéens mais aussi des Martiniquais, « négropolitains » de l’autre, Joris naviguant dans cet entre-deux sans jamais sembler trouver sa place.

Mais, en fin de compte, qui trouve vraiment sa place là-dedans ? Chacun se renvoie ainsi dans les cordes. Les Antillais reprochent aux « négropolitains » leur vision fantasmée de la terre originelle fondée à la fois sur des marqueurs identitaires culturels (la musique, la cuisine) superficiels, et sur l’assimilation du point de vue des colons chez qui ils sont maintenant installés :

Le grand coeur, Jean-Christophe Rufin

Ecrit par Martine L. Petauton , le Samedi, 05 Mai 2012. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, Gallimard

Le grand cœur, mars 2012, 489 pages, 22,50 € . Ecrivain(s): Jean-Christophe Rufin Edition: Gallimard

 

Jean-Christophe Rufin, dont on connaît la passion d’écrire, le panache, l’enthousiasme, a certainement hésité longtemps avant de « toper là » avec ce Jacques Cœur de Bourges. Maître Cœur, le grand argentier, le fendeur de mer à la proue de ses galées, l’aventurier en tout, le tueur de Moyen Age, partant pour la lumière de la Renaissance. Le héros de roman dans l’Histoire, baroque avant l’heure ; le personnage qui nourrirait, par sa vie seule, « un cent » de romans, tous plus époustouflants les uns que les autres… « le grand Cœur », celui de ce Berry à « l’éternel crachin, passant par tous les tons de gris », qu’il connaît bien, Rufin ; il est de ce pays…

Comment le prendre, ce Cœur, dont l’ombre a dû porter sur la jeunesse de notre académicien ; la marquer d’un sceau déjà enchanté, peut-être même avoir participé à son envie d’écrire, de voyager, d’oser… Quel registre adopter ? Le documentaire historique ? pas d’Histoire du XVème siècle sans ce grand marchand, ses réseaux, ses routes maritimes, ses facteurs ; toile d’araignée sur la carte du monde connu, des Flandres en Terres Levantines, d’Aragon en Montpellier…

La chienne de l'ours, Catherine Zambon

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas , le Vendredi, 04 Mai 2012. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, Jeunesse, Actes Sud Junior

La Chienne de l’ours, mars 2012, 57 pages, 7,80 € . Ecrivain(s): Catherine Zambon Edition: Actes Sud Junior

 

La Chienne de l’ours contient un aveu qui dépasse tous les autres, un fleuve d’émotions qui déferlent et laissent le souffle coupé. Dans son corps trop grand, trop fort, trop lourd, la jeune narratrice étouffe et renferme des pensées qui l’effraient, des sentiments qui l’affolent, des sensations qui la font vaciller. En une course éperdue, elle va chercher à se perdre, à gagner de la distance sur les vérités qu’elle ne veut pas accepter : « ce je-ne-sais-quoi de honteux qui me rend étrangère à moi-même ».

Laissant derrière elle, la fête de Léo, « l’immense bête cannibale » qu’est le lycée, sa famille, elle disparaît dans la nuit. Elle marche de son pas d’ourse jusqu’à l’épuisement. Elle revient là où ses souvenirs ne la blessent pas, là elle peut être elle-même. Dans la montagne, aux Vergnands, chez la vieille Mme Burridon. « Sèche comme une trique », cette solitaire au grand cœur ne parle pas beaucoup, se contentant d’injurier le monde entier et de servir ses fromages. Dans l’obscurité, la narratrice rencontre Diane, la chienne affectueuse à laquelle elle se confie tout en éclusant une bouteille de whisky. « Mais Diane ne pourra pas me faire oublier ce que je suis. Une chienne, comme elle, mais qui hurle à la mort en silence ». Lorsque sa présence est révélée, l’adolescente se fait d’abord engueuler vertement, puis la fermière l’accueille, attentive et désarmée. Par bribes, la jeune fille nous raconte son histoire et relate sa conversation avec Mme Burridon.

Regrets sur ma vieille robe de chambre, Diderot

Ecrit par Valérie Debieux , le Vendredi, 04 Mai 2012. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Essais

Regrets sur ma vieille robe de chambre ou Avis à ceux qui ont plus de goût que de fortune, Editions de l’éclat/éclats, 2011, 48 p. 5 € . Ecrivain(s): Denis Diderot

 

« Pourquoi ne l’avoir pas gardée ? Elle était faite à moi ; j’étais fait à elle. Elle moulait tous les plis de mon corps sans le gêner ; j’étais pittoresque et beau. L’autre, raide, empesée, me mannequine. Il n’y avait aucun besoin auquel sa complaisance ne se prêtât ; car l’indigence est presque toujours officieuse. Un livre était-il couvert de poussière, un de ses pans s’offrait à l’essuyer. L’encre épaissie refusait-elle de couler de ma plume, elle présentait le flanc. On y voyait tracés en longues raies noires les fréquents services qu’elle m’avait rendus. Ces longues raies annonçaient le littérateur, l’écrivain, l’homme qui travaille. À présent, j’ai l’air d’un riche fainéant ; on ne sait qui je suis ».

Ainsi est-ce en ces termes que Diderot commence, l’ironie glissant sous sa plume, « l’éloge funèbre » de son ancienne robe de chambre, le glas d’un passé révolu. Enlevée, et sitôt remplacée. Disparue, mais jamais oubliée. Le neuf ne chasserait-t-il pas le vieux ? Que nenni. Le passé oppresse le présent.

L'orchestre vide, Claire Berest

Ecrit par Sophie Adriansen , le Jeudi, 03 Mai 2012. , dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Roman, Editions Léo Scheer

L’orchestre vide, janvier 2012, 170 p. 17 € . Ecrivain(s): Claire Berest Edition: Editions Léo Scheer

« Il m’avait rencontrée, et nous sentions tous les deux que cela était irrémédiable » (page 28).

Au hasard d’un festival, Alma fait la connaissance de John, leader d’un groupe de rock. Il lui demande de le suivre et, sans trop savoir pourquoi, comme par défaut – ou défi ? – elle accepte. Cela implique de s’envoler pour l’autre côté de l’Atlantique, et de vivre par, pour, dans la musique.

« La musique devint les jours, la conversation, le repos, l’angoisse » (page 82).

Vivre sur la route, aussi. Car après le studio, la vie se résume à la tournée. Et le confinement, la proximité extrême se meut en road-trip, transit permanent.

« La route est belle, mais le fait de n’habiter nulle part pose la question de l’existence elle-même » (page 140).

Et puis Alma sort de l’ombre : « Alma, je veux ta voix sur l’album […] je veux ta voix française et bizarre, je veux ta voix qui ne sait pas chanter. Et je ne te laisse pas le choix » (page 97). La suite est attendue : John veut qu’Alma l’accompagne sur scène. Et soudain, l’amour, l’aimant change de nature. La scène est un catalyseur, qui propulse les amants dans une inédite solitude sous les feux des projecteurs.