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La Revue littéraire des éditions Léo Scheer, n°56

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) 28.03.15 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Revues, Editions Léo Scheer

La Revue littéraire des éditions Léo Scheer, n°56, février-mars 2015 (11ème année)

Edition: Editions Léo Scheer

La Revue littéraire des éditions Léo Scheer, n°56

 

Constituée d’un préambule dédié à l’analyse littéraire d’une parution marquant l’actualité – en l’occurrence Soumission de Michel Houellebecq, aux éditions Flammarion, février 2015 – le sommaire de La Revue littéraire des éditions Léo Scheer poursuit son menu avec quelques fictions littéraires dans le genre de la (micro-)nouvelle – en l’occurrence Tripalière de Pia Petersen, Nyctalope d’Alexandra Varrin, Jackpot électronique de Myriam Thibault et Marine par Delacroix de Julie Gouazé ; quelques chroniques – Portrait de Modiano en jeune chien fou de Louis-Henri De La Rochefoucauld et Sur Roland Barthes d’Antoine Böhm, suivi d’un ensemble de chroniques, Dossier consacré à la Rentrée de Janvier ; avant de clore le numéro par des Écrits intimes, en l’occurrence le Journal (1971-1975) de Richard Millet qui ouvrait ce même numéro en tant que chroniqueur.

Exercée par trois chroniqueurs différents, l’analyse critique de Soumission dans ce n°56 de La Revue littéraire arrête l’attention du lecteur par son originalité dans l’étude de ce livre-événement en ce début de l’année 2015, et par différents angles d’approche tentés pour en décrypter des clés d’interprétation.

Richard Millet dans un premier temps examine les aspects littéraires de l’ouvrage (ce qui, commente Léo Scheer un peu plus loin, pour une revue qui porte ce nom, représente l’essentiel). Du point de vue de l’Histoire de la Littérature en France – assistant en quelque sorte à la mise en scène de sa propre disparition – et du point de vue de la langue (sorte de catharsis donc, l’une des fonctions attribuées à la littérature – plus particulièrement à la dramaturgie dans l’Antiquité grecque – qu’opèrerait Soumissionen renouant avec cette dimension ancienne de l’écrit/de l’acte littéraire (ndla)).

Soumission peut être lu comme une exégèse de la doxa contemporaine, non pas systématiquement, mais selon certaines situations, notamment érotiques et « culturelles », note Richard Millet à la p.4, dans cette première approche critique intitulée Le Salut par l’islam. L’analyse pertinente du chroniqueur inscrit Soumission dans son contexte actuel et littéraire : Le livre que Michel Houellebecq consacre à Joris-Karl Huysmans est remarquable sur bien des points, notamment pour sa façon de faire jouer un sujet apparent contre un sujet réel, autrement dit l’islam politique contre le catholicisme littéraire, ou contre la dimension littéraire du catholicisme, soit sa figure perdante, voire « perdue » (…) (p.1-2), démontrant comment la littérature française en tant qu’épiphanie post-religieuse y est brocardée : (…) Ce que dit Soumission n’étant rien d’autre que la fin de la Littérature en France, c’est-à-dire la défaite du christianisme (p.2). Au travers des figures-prétextes de Huysmans et de Léon Bloy, surgit le personnage de Soumission, François, quadragénaire au prénom déjà vieillot pour son âge et pour son temps, immergé dans une France ringarde : celle d’un retour à l’ordre, dans une France figée par un islam modéré où le culturel se réduit à un fonds d’investissement saoudien et où prédominent l’ordre, l’argent et le sexe (p.9). La figure de Huysmans, symptomatique auteur d’un temps de crise, l’emporte sur celle de Bloy, le pot-au-feu sur la vache enragée, le petit-bourgeois grincheux sur le « Pèlerin de l’absolu », la bêtise et le nombre sur la singularité irréductible.

Du point de vue de la langue, Soumission signe, selon Richard Millet, une défaite du langage devant le consumérisme culturel général. La langue de Houellebecq est sans style (…) : une écriture moins « neutre » ou moins « blanche » qu’on ne le croit, puisque sa fonction est de neutraliser tout élan stylistique, celui-ci désormais sans valeur en un monde où l’échelle critique, la distinction et le goût sont abolis (…) (p.6-7). Énonçant les procédés littéraires utilisés par le romancier, Richard Millet poursuit : La langue de Houellebecq est donc une ironique soumission non seulement au cliché mais aussi au kitsch (…) La véritable soumission ici, c’est la soumission à l’idée que la littérature française ne puisse plus exister autrement que par le cliché (p.7-8). La « soumission à »… – ce qui évacue la possibilité même de toute expression de voix dissidentes contemporaines et réduit la portée apocalyptique, du coup, de l’entreprise ici romancée. En un dernier lieu, le chroniqueur s’interroge sur la place laissée à une possible renaissance sociétale, individuelle, littéraire. Si tout est cliché (…), comment en sortir ? Comment vivre dans une langue défaite, reflet d’une nation décomposée ? Le bonheur soumis (et non choisi), en tant que foi sentimentale, sera-t-il la réponse à l’octroi d’un semblant de Sens pour un consommateur/esclave heureux, déculturé au sein d’un consumérisme pacifié ? Ou les conquêtes sociales ? Garantes de quelle dépossession sinon, à l’instar de Huysmans, de l’évacuation de soi-même ?

Angie David, dirigeant dorénavant la rédaction de La Revue littéraire, examine dans un deuxième temps la réception critique et médiatique de Soumission dans sa chronique intitulée Le bonheur dans la soumission (la transition est établie d’emblée avec les derniers mots de la chronique précédente : Le recours à l’alliance entre Juifs et catholiques, comme refus de la soumission et comme espoir de salut collectif ou personnel, est repoussé au profit de la doxa islamique qui impose ses clichés finalement séduisants, notamment la Trinité ordre, argent, sexe. Tout est résolu. Le Français, bientôt le Belge, puis l’Européen, enfin déculturés, peuvent devenir des esclaves heureux.

D’emblée Angie David explicite la finalité de sa chronique : Il est de la nature même d’une revue littéraire de s’inscrire dans un temps légèrement décalé par rapport à celui des médias. Aussi, je ne me voyais pas écrire la énième chronique sur Soumission (…) ou réaliser le énième entretien avec un auteur qui s’est déjà très largement exprimé sur ce qu’il a voulu faire (…). J’ai donc décidé de le traiter sous l’angle de sa réception par les journalistes.

Après une évocation des coïncidences troublantes dont s’est trouvé entouré le livre-événement de Michel Houellebecq (l’actualité tragique des 7 et 9 janvier 2015 principalement, mais aussi la Une deLibération affichant Houellebecq le jour où Le Parisien évoque l’exil des Juifs français vers Israël ; la promotion le 6 janvier par Edwy Plenel de son manifeste pro-musulman, attaquant Soumission et invoquant le Grand Remplacement de Renaud Camus), Angie David rappelle l’accueil réservé à la sortie du livre par la presse de gauche, quelque peu gênée aux entournures par le sujet sensible que représente celui de la place de l’islam en France, d’autant plus sensible après les assassinats perpétrés par des losers devenus des machines à tuer. Puis la presse de droite, et MediapartL’ExpressMarianne,Télérama, les Inrockuptibles, etc. sont évoqués dans leurs réactions et leur réception de Soumission.

Un écrivain a-t-il le droit de raconter ce qu’il veut dans ses livres ? Si l’on admet que oui, certains détracteurs à l’instar d’Edwy Plenel vont dès lors « juger les lecteurs » de Houellebecq, ou dans les traces de Sylvain Bourmeau vont se faire les renégats (les repentis ?) de leur ancien dieu, de leur ex-idole (ndla) en justifiant leur volte-face par deux arguments, qui seront repris partout : primo, c’est un mauvais livre, deuxio, c’est invraisemblable. Explicitant les critères de rejet, du côté de l’intrigue et/ou dans ses qualités littéraires, Angie David éclaire les mobiles de l’autodafé : Déclarer que ce roman est raté, même si ce qu’il montre est important, et qu’il faut préserver la liberté de création à tout prix, jeter le discrédit littéraire est une censure qui ne dit pas son nom. Son but est de limiter le succès du livre, sa diffusion, et la propagation d’un état d’esprit nauséabond, digne d’Éric Zemmour ; et alors là, tout est dit.

Concernant le deuxième argument, celui de l’invraisemblance, le genre de Soumission pourrait suffire à répondre fermement : nous sommes dans une « politique-fiction ». Mais il est vrai que plusieurs intuitions de Houellebecq se sont simultanément réalisées à la parution du livre, ce qui complique les données de sa réception. Et les coïncidences troublantes, entre le scénario imaginé pour la France dansSoumission et les événements réels actés ou en cours en 2015 dans l’Hexagone, énumérés p.13 à 15, ne manquent pas.

Intéressant enfin le sujet évoqué par Angie David dans les dernières pages de sa chronique, concernant la place de la femme dans le nouvel ordre mondial imaginé par Houellebecq. Quel avenir envisagé pour la femme si elle n’est pas ou plus, loin de là, l’avenir de l’homme ? La figure féminine de Dominique Aubry (p.17-18) apporte avec sa singularité une réponse possible de bonheur dans la soumission (titre, nous le rappelons, de cette chronique). À méditer…

Dans un troisième et dernier temps dans cette rubrique consacrée à un ensemble de réflexions critiques à propos de Soumission de Michel Houellebecq, l’ex-directeur de La Revue littéraire, Léo Sheer, reprend sa plume de chroniqueur afin d’évoquer l’incidence politique d’une telle fiction. Après avoir précisé en deux lignes préliminaires le contexte dans lequel s’inscrit la rédaction de cette chronique – à savoir le matin de la grande manifestation du 11 janvier 2015 –, Léo Scheer assoit d’emblée la légitimité de son questionnement en rappelant le contexte sociétal et littéraire qui est le nôtre aujourd’hui : De nos jours, la fable philosophico-politique n’est plus ce genre majeur et redoutable qui conduisit Montesquieu à publier dans la clandestinité, anonymement, ses Lettres persanes à Amsterdam. La censure ne plaisantait pas avec la critique de l’ordre social, au siècle des Lumières. Aujourd’hui, ça fonctionne autrement. On va plutôt étouffer les textes dérangeants sous l’édredon du consensus mou. Qu’on en parle insuffisamment ou qu’on en parle trop, il s’agit de saturer l’espace du « sens » par la maîtrise de la médiatisation, avec tous ses effets pervers. Ce n’est pas toujours facile (p.20).

Léo Scheer situe pour nous le contexte de sa lecture de Soumission, important dans son questionnement de l’incidence politique de ce livre-événement. Il nous explique ainsi qu’il a reçu les épreuves du dernier livre de Michel Houellebecq alors qu’il terminait la lecture de La France périphériquede Christophe Guilluy. Appliquant de nouveaux instruments d’analyse, cet auteur géographe-démographe fait apparaître une France qui n’est plus celle de l’Insee – une sorte de cours de géographie où l’Hexagone est redessiné en ses nouveaux territoires issus des besoins du capitalisme mondialisé. Vient ensuite le cours d’histoire avec le Suicide français d’Éric Zemmour, chronique des quarante dernières années préparant l’effondrement de l’État sur lui-même, des institutions et des mœurs qui faisaient la grandeur de la France et de son art de vivre ensemble. Suicide collectif. J’étais donc dans cette ambiance, raconte Léo Scheer, qui montait et chauffait autour de nous, le jour où j’ai reçu les épreuves de Soumission. Comme l’a déclaré d’emblée Tarik Ramadan, ce n’est qu’une version romancée de l’essai de Zemmour.

En décalage par rapport à la violence des réactions de quelques-uns de ses amis, professionnels de la politique, Léo Scheer s’interroge sur ce décalage, alors que le livre suscite chez lui le rire – là où d’autres s’offusquent de ce que ce roman appuie sur les fractures communautaires de la France. Lui-même considère Soumissiondans son mouvement général et sa narration comme une authentique « blague juive », et s’en explique dans les pages qui suivent. Selon Léo Scheer il est préférable, pour lire Soumission, et afin d’éviter le contresens, de garder en tête que c’est un witz (dans le sens yiddish où l’entendait Freud, ce rapport qu’il avait découvert entre l’inconscient et le mot d’esprit). Il permet à l’auteur d’exercer son ironie corrosive et parfois dévastatrice, en pointant l’état social et politique de la France, plus qu’il ne constitue une quelconque attaque contre l’Islam (p.23). Le chroniqueur « file sa comparaison » de Soumission avec une blague juive, en imaginant une chute qui soit à la hauteur de cette utopie relativiste qui tourne au vinaigre (p.25). Laissons au lecteur découvrir par lui-même cette chute.

Il ressort de ces trois chroniques que Soumission demeure un livre-événement de ce début de l’année 2015, par la multitude des interrogations, des réactions – émotives, épidermiques ou plus sereines – et des résonances issues de sa parution.

La Revue littéraire propose ensuite la lecture de quatre textes dont deux micro-nouvelles, dont la diversité dans le registre exploité et la tonalité offrent un véritable éventail du plaisir de la lecture.

La première micro-nouvelle, de Pia Petersen, à la fois drôle et terrifiante, traite de l’insignifiance de l’art d’écrire sur le mode flying d’un aéroport & d’un tempo du dialogue (un « dialogue de sourd ») ainsi parfaitement transcrit, d’où la narratrice, au statut flou artistique du point de vue légal tente désespérément de le justifier afin de pouvoir s’introduire sur le sol américain. Freinée par unefonctionnaire de l’immigration quelque peu tordue, défiante et… perverse ?, la narratrice-écrivain opère un véritable tour de casse-tête, de passe-passe, en s’égarant dans les méandres de justifications fragiles et fragilisées par la surdité de son interlocutrice, pour obtenir la validité de son passeport et la légitimité d’un séjour de trois mois en terre américaine pour pouvoir écrire son roman.

Une mise en abyme quelque peu kafkaïenne d’une communication menacée par une volonté d’incompréhension de la part d’instances décisionnelles (ici représentées par une fonctionnaire de l’immigration) et l’hostilité de fonctionnaires de l’ordre, soit entêtés dans leurs principes et décidés à abattre la bonne foi et la meilleure volonté de « proies » faciles, soit timorés dans leurs fonctions ou ayant pris l’habitude de l’être, au nom d’un certain principe de précaution. Une allégorie en somme, lorsqu’on y songe, d’un malaise de la communication au sein d’une société contemporaine ciblant des proies faciles pour se donner le pouvoir, par la médiation de certains de ses serviteurs, d’exercer son droit décisionnel.

Puis le lecteur découvre les pages de la deuxième micro-nouvelle de ce n°56 de La Revue littéraire,Nyctalope d’Alexandra Varrin, avec le récit de cet étrange observateur comme « obsédé » et voyeuriste, qui n’a de cesse de regarder, d’étudier les nouvelles habitudes d’une jeune femme hyperactive avec laquelle il cohabite, ne la quittant pas d’un poil… Le regard attentif, assidu et malicieux de cet observateur nous offre la vision acérée mais remplie de tendresse d’un nyctalope lucide – le regard posé sur une espèce humaine qui parfois s’agite plus qu’elle n’agit réellement…

Jackpot électronique, texte signé par Myriam Thibault, écrit la nostalgie d’un décor disparu, celui des anciens casinos dont le bruit des machines à sous réveillait à lui seul toute une ambiance.

Enfin le dernier texte, signé Julie Gouazé (dont on se rappelle le premier roman qui a marqué la Rentrée littéraire de 2014, Louise), est, il faut l’écrire, magnifique. Allégorie d’un célèbre tableau d’Eugène Delacroix, lui-même allégorique, Marine par Delacroix nous offre par son sujet le mouvement ample et dynamique (au sens littéral) de son rythme et sa symbolique, une pièce authentique et de très belle qualité, d’une société contemporaine particulièrement mise à mal dans ses combats pour la défense d’une Liberté bafouée dans une triste/sordide réalité… Il faut lire Marine par Delacroix à voix haute, devant un auditoire. Et le relire encore, pour soi et pour les autres. Symbolique, allégorique, « pédagogique » – ne devrait-on pas inscrire ce texte si fort et transversal dans les arts et disciplines scolaires qu’il met en scène : littérature, arts plastiques, histoire, éducation civique… au programme de collèges ou de lycées ? – Marine par Delacroix de Julie Gouazé signe une magnifique toile sur papier, à l’encre noire lumineuse écrite dans le coin d’un tableau célèbre (ah ! La Liberté guidant le Peuple de Delacroix !…) – un coin de tableau qui avance, avance, dans son vaste mouvement déplaçant des grains de sable du désert, ouvrant ses yeux et ses bras en brassant une foule/un peuple, avide de Justice, en route vers la Liberté…

Suit la rubrique des Chroniques. Le Portrait de Modiano en jeune chien fou, en interpelant d’emblée le lecteur par son titre, dresse le portrait phosphorescent comme émergé d’outre-tombe, d’un jeune Modiano enragé, aujourd’hui toujours franc-tireur marginal et homme de l’ombre (p.53). La parenté soulignée entre le nobélisé toujours errant et Guy Debord est remarquable : Il y a (…) une parenté évidente entre ces deux génies, dans leur très haute exigence artistique autant que dans cette stratégie savamment orchestrée de la disparition, affirme le chroniqueur Louis-Henri De La Rochefoucauld (p.54). L’évolution commentée du parcours de l’écrivain ; l’évocation de cette fameuse mélancolie cotonneuse et sépia de chanteuse yiddish façon Proust ; les repères indiqués pour suivre le cheminement du Nobel (pour son roman Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier), depuis le premier texte publié par Modiano dans la Revue Crapouillot en 1966 – une nouvelle écrite au lance-flammes intitulée Je suis un jeune homme seul, pamphlet flamboyant contre les yéyés, les sixties, la pop culture, le tout-loisirs, l’américanisation de la société, les mouvements de jeunes, … – avant son premier roman La Place de l’Étoile, et son Goncourt en 1978 pour Rue des boutiques obscures – sont très intéressantes. Comme la rétrospective par Modiano lui-même de sa propre bibliographie, proposée à la collection Quarto, en 2013 (p.55). Cette chronique lève un voile tout en légèreté sur cet écrivain fantomatique, jeune chien fou sans collier ni laisse… tout en préservant le mystère Modiano…

La chronique d’Antoine Böhm, Sur Roland Barthes (p.57-63), s’articule autour d’une préoccupation majeure dans l’œuvre et la posture de Barthes tout au long de son parcours, à savoir la question du langage, lieu exact d’un paradoxe : (…) tout à la fois l’élément principiel de la communication et, dans le même temps, ce qui s’impose à elle, la dévoyant, rendant suspecte toute expression (p.59). Barthes, souligne Antoine Böhm, a toujours combattu ce qu’il appelait le « fascisme » de la langue, les éléments mythologiques que supporte tout fonds langagier (p.58). Comment dire autre chose que ce qui est convenu dans la langue ? Le travail de résistance à la langue, écrit A. Böhm, était un labeur qui devait d’abord s’exprimer dans l’analyse, la critique, la déconstruction des grammaires et des sens, avant d’entrer dans l’écriture littéraire et la création de valeur. Roland Barthes par Roland Barthes, précise le chroniqueur, avait su faire voler les canons du genre autobiographique (…) en dénonçant même cette fiction par un procédé grammatical et d’ordre du discours : ce n’était que compilation de fragments où se succédaient un je et un il (p.62-63). La position de Barthes dans certaines circonstances existentielles (cf. son voyage en Chine) et ses prises de position intellectuelles, inextricablement liées, sont ici examinées à la lumière de cette question cruciale du langage dans le cours de sa vie et de sa pensée – langage expérimenté tel un défi dans l’affirmation de l’indicible : la langue, comme performance de tout langage, n’est ni réactionnaire ni progressiste ; elle est tout simplement fasciste ; car le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire, affirmait R. Barthes.

Suit un ensemble de critiques autour d’un dossier consacré à la Rentrée de Janvier 2015, que chacun(e) des lecteurs/lectrices consultera au gré de ses envies et de ses intérêts.

En dernier lieu le Journal de Richard Millet, rédigé entre 1971 et 1975, émaille de ses incrustations tentaculaires, arborescentes de corail noir & flamboyant, la rubrique des Écrits intimes – Léo Scheer ayant précisé le contexte de sa parution au préalable, la gestation de cette publication (p.123-126).

Récit fragmentaire, monotone, lacunaire, éprouvant d’une expérience, émis et publié sous les auspices d’une ordalie (sauvé du feu auquel son auteur le destinait ; ayant les flammes pour critère de lecture,puisque, à mesure que paraîtront les pages (…) je brûlerai les cahiers les contenant, annonce Richard Millet ; et voué à être lu comme une contribution aux flammes dont s’éclaire la parole dès lors qu’elle entre dans cette forme singulière d’expérience qu’on appelle encore la littérature, et à quoi quelques-uns ont tout sacrifié) – ces pages du Journal de Richard Millet pour les années 1971-1975 constituent unpalimpseste partiel. Premières pages d’un Journal venant après un premier cahier tenu de 1969 à 1971, brûlé dans le village natal de l’auteur sur une ancienne pierre tombale ornée d’une fleur de lys. Comme si un rituel initiatique et/ou purificateur semblait ici devoir s’accomplir, révélant d’emblée la place occupée par la littérature sans cesse à l’œuvre chez un auteur habité par une écriture revêtant une dimension, sinon ontologique, du moins de nécessité vitale. Un souffle comme souffle le feu. Une dimension spirituelle, une forme singulière d’expérience libérée ici dans l’écriture même de ce Journalpar l’expression d’une prière que son rédacteur, pendant des années, ne savait plus adresser à Dieu. Le souffle d’un esprit en souffrance et qui cherche le Sens sur son cheminement personnel. La guerre, la sexualité, la ruralité, la solitude, la maladie, le catholicisme, la littérature, la distance avec un monde que l’écriture m’a appris à aborder de biais, écrit Richard Millet dans l’Avant-Propos, sont les apprentissages à lire ici dans/et entre les lignes. Un cheminement scripturaire & sensoriel, extatique et ascétique, brutal mais d’une brutalité fondamentale, reliée à l’effroi de la sexualité, avec cette concision que l’on peut capter dans l’œuvre de Pascal Quignard avec lequel Richard Millet garde contact. Une écriture blanche dont l’espace du sens se recharge aux batteries comme éternelles d’une source vive où jaillit & rejaillit en infatigable résurgence une Écriture-à-l’œuvre, au sens fort de l’expression. Puisée aux sources même d’une fatigue intermittente, inévitable puisque naturelle, approfondie par une altitude ici détectable, en rémission, en sursis. Une écriture non étrangère au pays de l’Espace Littéraire d’un Blanchot, de la Délie de Maurice Scève, au Pays du Poète noir d’Artaud, etc. Millet dans cet Écart que d’autres nommeraient folie… La première publication de ce Journal fulgure comme les pierres étincelantes bâtisseuses d’un édifice : une Œuvre, authentique et haute : d’une extrême altitude.

 

Murielle Compère-Demarcy

 

La Revue littéraire précise sur sa quatrième de couverture que tous les sommaires de la revue pourront être dorénavant consultés sur : www.leoscheer.com/catalogue et qu’ils seront bientôt en format numérique. Cette livraison du n°56 est une transition. La nouvelle Revue littéraire débutera le 1er avril 2015.

 

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A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)

 

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Est tombée dans la poésie addictive (ou l'addiction de la poésie), accidentellement. Ne tente plus d'en sortir, depuis. Est tombée dans l'envie sérieuse de publier, seulement à partir de 2014.

A publié, de là jusqu'ici :

Je marche--- poème marché/compté à lire à voix haute et dédié à Jacques DARRAS, éd. Encres Vives, 2014

L'Eau-Vive des falaises, éd. Encres Vives, 2014

Coupure d'électricité, éd. du Port d'Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éd. du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littératures n°78 Chiendents, 2015

Trash fragilité (faux soleils & drones d'existence), éd. du Citron Gare, 2015

Un cri dans le ciel, éd. La Porte, 2015

Je Tu mon AlterÉgoïste, éd. de l'Ecole Polytechnique, Paris, 5e, 2016

Signaux d'existence suivi de La Petite Fille et la Pluie, éd. du Petit Véhicule, coll. de La Galerie de l'Or du Temps ; 2016

Co-écriture du Chiendents n°109 Il n'y a pas d'écriture heureuse, avec le poète-essayiste Alain MARC, éd. du Petit Véhicule ; 2016

Le Poème en marche suivi par Le Poème en résistance, éd. du Port d’Attache ; 2016

Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, coll. Carnets de Route ; 2017

Poème-Passeport pour l’Exil, avec le poète et photographe ("Poétographie") Khaled YOUSSEF éd. Corps Puce, coll. Liberté sur Parole ; mai 2017

S'attèle encore. À écrire une vie, ratée de peu, ou réussie à la marge.

Publie en revues (La Revue Littéraire (éditions Léo Scheer), Poezibao, Phoenix, FPM-Festival Permanent des Mots, Traction-Brabant, Les Cahiers de Tinbad, Poésie/première, Verso, Décharge, Traversées, Mille et Un poètes (avec "Lignes d’écriture" des éditions Corps Puce), Nouveaux Délits, Microbes, Comme en poésie, Poésie/Seine, Cabaret,  …).

Rédactrice à La Cause Littéraire, écrit des notes de lecture pour La Nouvelle Revue Littéraire (éd. Léo Scheer), Les Cahiers de Tinbad, Poezibao, Traversées, Sitaudis.fr, Texture, …

Effectue des lectures : Maison de la Poésie à Amiens ;  à Paris : Marché de la Poésie (6e), Salon de la Revue (Hall des Blancs-Manteaux dans le Marais, Paris 4e), dans le cadre des Mardis littéraires de Lou Guérin, Place Saint-Sulpice (Paris, 6e), Festival 0 + 0 de la Butte-aux-cailles, Melting Poètes (Paris, 14e) ; auteure invitée aux Festival de Montmeyan (Haut-Var)[depuis août 2016] ; au Festival Le Mitan du Chemin à Camp-la-Source en avril 2017;  [Région PACA] ; au Festival Découvrir-Concèze (Corrèze) du 12 au 18 août 2018

Lue par le comédien Jacques Bonnaffé le 24.01.2017 sur France Culture :

https://www.franceculture.fr/emissions/jacques-bonnaffe-lit-la-poesie/courriers-papillons-24-jour-deux-poemes-de-front