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Critiques

Voyage au bout de la névrose : Une nuit à Reykjavik de Brina Svit

Ecrit par Elena-Brandusa Steiciuc , le Mardi, 06 Septembre 2011. , dans Critiques, Les Livres, Pays nordiques, Roman, Gallimard, La rentrée littéraire

Une nuit à Reykjavík de Brina Svit (Ed. Gallimard, 2011, 167 p.)

Une femme en crise attend un homme qu’elle paie pour passer une nuit ensemble, une seule nuit, sur une île en crise. En Islande, à Reykjavík, où la nuit commence l’après-midi et ne se termine que le lendemain à 11 heures, Lisbeth Sorel donne rendez-vous à Eduardo Ros. C’est un Argentin rencontré par hasard dans une milonga de Buenos Aires, où cet homme, plus jeune qu’elle, gagne sa vie comme partenaire de tango pour les dames riches.

On pourrait s’attendre à un roman où les scènes érotiques se succèdent dans un rythme affolant, à une rencontre pleine de passion entre le jeune macho sud-américain et la Française encore belle et désirable, qui sait – quand elle le veut – mettre en valeur ses charmes.

Or, il n’en est rien de tout cela dans ce roman dont le syntagme du titre n’est qu’un prétexte pour donner à l’héroïne l’occasion de revisiter un passé douloureux, marqué par la mort récente de sa sœur cadette, Lucie, photographe d’art, dont elle partage non seulement les initiales, mais aussi – à un moment de leur existence – l’homme aimé.

Personne, Gwennaëlle Aubry

Ecrit par Didier Bazy , le Samedi, 20 Août 2011. , dans Critiques, Les Livres, Roman, Gallimard, Mercure de France

Personne, prix Femina 2009 . Ecrivain(s): Gwennaëlle Aubry Edition: Mercure de France

Personne. C'est le mot de passe qu'Ulysse exprime pour tromper le cyclope anthropophage et sauver ainsi sa peau.

Personne. C'est rien et ce n'est que quelqu'un de quelconque, comme personne, comme tout le monde.

Personne. C'est le masque qui nous constitue et une personne, c'est important.

Quand Personne campe la figure du père, Antigone prend la plume et Iphigénie veut comprendre.

Le cadre oulipien est déclaré. Sous les auspices de Perec, l'auteur écrit « parce que nous avons vécu ensemble... ombre au milieu de leurs ombres... ». Où nous dirige cet abécédaire filial qui commence avec Artaud et qui se clôt avec Zélig ? Du génie fou vers le caméléon mimétique, du moine dans le Jeanne d'Arc de Dreyer (où l'autre moine sous pseudonyme, le moine de Lewis) vers le suicidé de la société, psychanalysé et victime d'une société devenue plus folle que les individus qui croient la constituer, faut-il demander à la spécialiste de Plotin si cette progression, sous les astuces des limites de l'Oulipo, évoque, un tant soit peu, des hypotyposes, qui consistent à décrire des faits comme s'ils se déroulaient sous nos yeux ? Oui.

Sonate cartésienne, William Gass

Ecrit par Yann Suty , le Samedi, 06 Août 2011. , dans Critiques, Les Livres, USA, Nouvelles, Le Cherche-Midi

Sonate Cartésienne (Le Cherche Midi, Collection LOT 49, 20 €) . Ecrivain(s): William Gass Edition: Le Cherche-Midi

Deux ans après la publication française de son monumental Tunnel, résultat de près de trente ans de travail, William H. Gass revient avec un recueil de quatre longues nouvelles comme autant de mini romans. Il y est question d’une femme extra-lucide ; d’un comptable itinérant spécialiste des bidouillages qui tombe sous le charme d’une chambre d’hôtes ; d’une vieille fille amatrice de poésie et tueuse de mouches ; d’un homme devenu un orfèvre dans l’art de la vengeance secrète. Autant de portraits de solitudes et de personnages dont l’existence est faussée par leur perception de la réalité.

Le titre du recueil, Sonate cartésienne, pourrait annoncer un mélange de musique et de philosophie, d’émotion et la raison. Et de musique, il en est bel et bien question, non pas au niveau des sujets abordés mais d’une écriture que Gass compare lui-même à un « thème musical ». Les variations de rythmes alternent, la phrase se fait ample, enveloppante, s’étire sur trois pages avant de brutalement devenir plus saccadée et de multiplier les coupures.

Ainsi qu’il l’affirme, William H. Gass fait la leçon. Et il la fait bien. Il n’est pas du genre à jouer les faux modestes (« Mon Dieu, rappelez-vous que je suis censé penser, sentir et voir pour tout le monde – vous vous en rendez compte ! – c’est ça le vrai boulot de l’auteur, et tout ce temps-là le Christ roupille dans son fauteuil »). Il a parfaitement conscience de son talent et il entend le démontrer en s’amusant avec le lecteur (avec des phrases du type : « Le lecteur attentif aura remarqué »), en disséminant des néologismes ici et là ou en faisant varier la narration de points de vue. Bref, n’est-il pas un excellent écrivain pour tous ceux qui veulent écrire ?

Suites impériales, Bret Easton Ellis

Ecrit par Yann Suty , le Mercredi, 03 Août 2011. , dans Critiques, Les Livres, USA, Roman, Robert Laffont, Pavillons (Poche)

Suite(s) Impériale(s) Robert Laffont – pavillons, 2010, 228 pages, 19 €) . Ecrivain(s): Bret Easton Ellis Edition: Pavillons (Poche)

Résumé des épisodes précédents. Il y a 25 ans, Bret Easton Ellis publie son premier roman, Moins que zéro. Le livre est encensé par la critique, Bret Easton Ellis est estampillé culte, porte-parole d’une génération qui ne croit plus en rien.
Ouvrage après ouvrage, il confirme. Les lois de l’attraction, American Psycho, Glamorama, Lunar Park : chacun des livres devient un événement éditorial. Bret Easton Ellis est l’un des plus grands écrivains contemporains. Ses ventes atteignent des chiffres vertigineux.
Avant de lire son dernier ouvrage, Suite(s) impériale(s), il est quand même conseillé de se replonger dans le premier, dont il est la suite directe. 25 ans plus tard, Bret Easton Ellis retrouve son héros, Clay, toujours incapable d’aimer et qui regarde le monde avec une distanciation cynique, comme s’il n’y appartenait pas vraiment.
Le livre débute par une brillante mise en abyme. Clay est devenu scénariste. Il aurait aimé être écrivain, mais la place a déjà été prise par l’une de ses connaissances qui a écrit un livre qui racontait sa vie et celle de ses proches. Le livre : Moins que zéro. L’auteur a révélé des secrets. Clay pense qu’il s’est fait voler le livre qu’il aurait pu écrire, même si, au fond de lui, il sait qu’il n’a ni le talent, ni la motivation pour ça.

Oeuvres complètes, Charles Baudelaire

Ecrit par Eddie Breuil , le Samedi, 30 Juillet 2011. , dans Critiques, Les Livres, Essais, La Une Livres, Poésie, Arts, Bouquins (Robert Laffont)

Œuvres complètes, Charles Baudelaire, 2011, 27 euros, 1024 p. . Ecrivain(s): Charles Baudelaire Edition: Bouquins (Robert Laffont)

Les éditions Bouquins ont proposé cette année une nouvelle édition des Œuvres complètes de Charles Baudelaire. Le défaut des « œuvres complètes » des écrivains classiques est qu’en tant que lecteur, l’on est souvent amené à considérer d’abord la qualité prêtée à l’auteur et à ses textes qu’à l’établissement du texte lui-même, alors qu’il convient surtout de se demander si la nouvelle édition propose une lecture intéressante de l’œuvre concernée ? Car la mention trop facilement apposée d’« œuvres complètes » est une construction commerciale qui a le défaut d’aider à ignorer cette question. Pour ne regarder que le contenu même de l’œuvre (et donc pas l’annotation) presque aucune édition d’« œuvres complètes » ne se ressemble et même aucune n’est jamais « complète » (car selon les contextes, on considère tel ou tel document de l’auteur comme faisant partie de son Œuvre : les actes notariés, la correspondance, les œuvres écrites en collaboration, les traductions sont parmi les premières victimes de ces purges). L’édition Bouquins n’échappe pas à la règle avec ses « Œuvres complètes » de Baudelaire : il convient cependant d’apprécier la particularité du choix réalisé (puisque choix il y a). L’avantage de cette édition par exemple est d’avoir accepté et explicité la majorité de ses choix (quand d’autres éditeurs préfèrent simplement passer sous silence les éléments non retenus).